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11/12/2016

Pierre Bergounioux, Métamorphoses

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[…] Combien de fois, tombant inopinément, des années plus tard, sur des hommes bâtis en athlètes, des femmes faites qui se donnent pour avoir été de mes élèves, n’ai-je pas éprouvé une tristesse insidieuse, un sentiment de perte irréparable. Le garçonnet brillant, la fillette vive, résolue, étincelante à qui tout semblait permis, disparus, le feu éteint, la promesse oubliée. Comme si nous procédions, nous aussi, par métamorphoses complètes, séparés de ce qui palpitait, tremblait d’être, insoucieux d’y revenir en pensée. Comme si l’esprit, à l’instar du corps, son compère, avait dépouillé l’éclat natif, la puissance originelle qui l’animaient.

   Il y a l’inverse, aussi, la même tristesse, si l’on veut, mais résultant de la constatation opposée. On croise des femmes, des hommes qu’on n’a pas connus avant et dont il se vérifie, très vite, que ce sont des enfants. Comme ces derniers, ils l’ignorent, et ce qu’il faut bien envisager un jour, dût-il en cuire et d’autant plus, sans doute, qu’il en cuit. Ils laissent le monde extérieur empiéter sur eux-mêmes, persévèrent dans l’inachèvement, le confus, l’odieux qui qualifient aussi l’enfance. Et pour le coup, c’est aux insectes à métamorphoses incomplètes, qui croissent en volume sans changer de forme, que je songe.

 

Pierre Bergounioux, Métamorphoses, dans Penser/Rêver, « L’enfant dans l’homme », printemps 2002, p. 24-25.

© Photo Chantal Tanet

10/12/2016

René Crevel, Le clavecin de Diderot

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                             Pourquoi ces souvenirs ?

 

[…]

   Salauds !

   On les connaît vos écoles, vos lycées, vos lieux de plaisir et de souffrance. Y prenait-on quelque élan, c’était pour aller se casser la gueule contre des mosaïques de sales petits intérêts, qui servent de sol, de murs, de plafond à vos bâtiments publics et demeures privées.

Digne confrère de toutes les hargneuses théologies, l’humanisme donne pour une pensée libre sa pensée vague, et ainsi décide n’importe qui à reconnaître de droit sinon divin, du moins nouménal, l’exercice de ses facultés et métiers envers et contre les autres. Bien entendu, plus civilisé sera le pays, plus chaude sera la lutte entre individus. Le capitalisme se réjouit de cet état de concurrence. Les chrétiens respirent : chacun pour soi et Dieu pour tous.

   Es langues anciennes, à la maladie, à la mort, en passant par la littérature, l’art, l’inquiétude, les bars, les fumeries et les divers comptoirs d’échantillonnages sexuels, jusqu’ici, pour qui voulait faire son chemin, il s’agissait de se spécialiser c’est-à-dire, sur toute carte de visite réelle ou idéale, d’annoncer, à la suite de son nom, une virtuosité particulière.

   Un peu d’habileté, les thèmes les plus ressassés faisait figure, sinon d’excellent, du moins de très honorable Camembert.

 

René Crevel, Le clavecin de Diderot [1932], collection Libertés, J.J.Pauvert, 1966, p. 42-43.

09/12/2016

Paul Auster, Disparitions

 

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       Nonterre

 

                 I

 

Accompagnant tes cendres, à peine

écrites, effaçant

l’ode, les racines avivées, l’œil

autre — de leurs mains gauches, ils t’ont traîné

dans la ville, t’ont serré

dans ce grand nœud de jargon, et ne t’ont rien

donné. Ton encre a appris

la violence du mur. Banni,

mais toujours au cœur

d’un calme fraternisant, tu retournes les pierres

d’une invisible terre, et rends douce ta place

parmi les loups. Chaque syllabe

est entreprise de sabotage.

 

Paul Auster, Disparitions, traduction Danièle Robert,

Babel, 2008 [Actes Sud 1994], p. 17.

 

 

08/12/2016

Jean de Sponde, Œuvres littéraires

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Qui sont, qui sont ceux-là, dont le cœur idolâtre,

Se jette aux pieds du Monde, et flatte ses honneurs ?

Et qui sont ces valets, et qui sont ces seigneurs ?

Et ces Ames d’Ébène, et ces Faces d’Albastre ?

 

Ces masques desguisez, dont la troupe folastre,

S’amuse à caresser je ne scay quels donneurs

De fumées de Court, et ces entrepreneurs

De vaincre encore le Ciel qu’ils ne peuvent combattre ?

 

Qui sont ces lovayeurs qui s’esloignent du Port ?

Hommagers à la vie, et félons à la Mort,

Dont l’estoille est leur Bien, le vent leur Fantasie ?

 

Je vogue en mesme mer, et craindroy de périr,

Si ce n’est que je scay que ceste mesme vie

N’est rien que le fanal qui me guide au mourir.

 

Jean de Sponde, Œuvres littéraires, édition Alan Boase,

Droz, 1978, p. 261.

07/12/2016

Jean Genet, Un chant d'amour

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                       Un chant d’amour

 

Berger descends du ciel où dorment tes brebis !

(Au chevet d’un berger bel Hiver je te livre)

Sous mon haleine encor si ton sexe est de givre

Aurore le défait de ce fragile habit.

 

Est-il question d’aimer au lever du soleil ?

Leurs chants dorment encor dans le gosier des pâtres.

Écartons nos rideaux sur ce décor de marbre ;

Ton visage ahuri saupoudré de sommeil.

 

Ô ta grâce m’accable et je tourne de l’œil

Beau navire habillé pour la noce des Îles

Et du soir. Haute vergue ! Insulte difficile

Ô mon continent noir ma robe de grand deuil !

 

[…]

 

Jean Genet, Le condamné à mort, l’enfant criminel,

[…], L’Arbalète, 1966, p. 81.

06/12/2016

Georges Bataille, Poèmes

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ma folie et ma peur

ont de grands yeux morts

la fixité de la fièvre

 

ce qui regarde dans ces yeux

est le néant de l’univers

nos yeux sont d’aveugles ciels

 

dans mon impénétrable nuit

est l’impossible criant

tout s’effondre

 

Georges Bataille, Poèmes, dans

Œuvres complètes, IV, Gallimard,

1971, p. 16.

 

05/12/2016

Hilde Domin, Vingt-trois poèmes

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Cauchemar

 

Je dois me séparer de moi,

On m’emmène

loin de moi.

Je tends les mains

vers moi,

je tourne au coin de la rue

et m’abandonne, moi qu’on emmène

en tenue de prisonnier.

Quatre rues plus tard revient la même rue

pour qui tourne au coin de la rue

plus loin là-bas la même rue.

Mais alors je serai loin,

emmenée au loin,

moi qui tends les bras

vers moi qui tourne au coin de la rue.

 

Hilde Domin, Vingt-trois poèmes, traduction

Marion Graf, la revue de belles-lettres, 2010, 1-2, 193.

04/12/2016

Jean Bollack, Au jour le jour

 

                                       En hommage à Jean Bollack (15 mars 1923-4 décembre 2012)

 

                                                

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                          10 avril 2010

Nazis

 

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Beaucoup d’allemands devaient se dire au cours de la guerre, ou avant, que l’aventure nazie n’allait pas durer. S’ils n’ont pas pensé aux conséquences, c’est que la plupart, sinon tous, préféraient y croire, et profiter pour eux-mêmes de ce qu’ils considéraient encore comme un avantage et une promotion. L’ascension était plus personnelle et existentielle que sociale ou politique. Les dirigeants savaient la susciter.

 

Poésie

 

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Les poèmes sont une seule lutte, requérant le droit à la différence ; tous les poètes sont « juifs » ; ils sont juifs positivement par l’indépendance, à savoir la non-appartenance. Ils revendiquent la liberté à l’endroit de toutes les traditions religieuses. Il y aurait comme une religion de la non-appartenance qui s’exprime le plus fortement dans le domaine de la grande poésie allemande.

 

Jean Bollack, Au jour le jour, PUF, 2013, p. 609 et 763.

© Photo Tristan Hordé

03/12/2016

Antoine Emaz, Limite

 

                           antoine emaz,limite,mot,nuit,vent

                                    24.10.2013

 

                 I

 

les mots

dans la masse de nuit

fondus absorbés perdus

retournés à l’encre

 

en rester là

serrer ce qui reste

 

pas plus avant

ce soir

la nuit gagne

 

               II

 

les mains lâchent

 

ce sera

chiens de faïence

jusqu’à l’aube

 

on n’ira pas plus loin

 

nuit saturée

 

on entend son rire fou

écrasé

elle pouffe

s’étouffe de mots

gavée

 

ou bien c’est le vent

 

mais décidément

cette partie-là

est perdue

 

Antoine Emaz, Limite,

Tarabuste, 2016, p. 101-102.

02/12/2016

Ilse Aichinger, Josefstadt

  

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                                        Josefstadt

École de l’après-midi, asile des aveugles, une pièce de monnaie perdue sur la place silencieuse. Je suis invitée ici : aujourd’hui à quatre heures. Il suffisait que j’arrive un peu en retard, il n’y aurait plus rien ici qu’au loin les murs des hôpitaux, des prisons, des corbeaux dans le ciel gris.

 

Où seraient alors les clôtures plus basses, la fumée plus clémente, et moi-même, où serais-je ? Celui qui a ramassé la pièce de monnaie nous a-t-il recueillie avec ?

 

Ilse Aichinger, Courts-circuits, traduction Marion Graf, dans la revue de belles-lettres, 2014, 1, p. 114.

 

 

01/12/2016

Baudelaire, Les fenêtres

 

                                         

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                                            Les fenêtres

 

   Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir et lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

   Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

   Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

   Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

   Peut-être me direz-vous « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis.

 

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, dans Œuvres complètes, édition Yves Le Dantec, Pléiade / Gallimard, 1961, p. 288.

30/11/2016

Jacques Lèbre, L'immensité du ciel

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                       Visages

 

Quelles peaux laissons-nous derrière nous

qui gardent encore notre forme exacte

en des époques révolues

dans une ressemblance un peu décalée ?

 

À dix-sept ans de distance dans le temps

et à cent cinquante kilomètres de distance

quelque chose d’un moment ricoche sur l’autre.

 

Visages, pourquoi remontez-vous parfois

du fond de toutes les années mortes ?

Est-ce la vie qui de nouveau vous décompose

quand le présent ne décèle jamais la cause

de votre soudaine et troublante apparition ?

 

Jacques Lèbre, L’immensité du ciel, La Nouvelle

Escampette, 2016, p. 21.

 

29/11/2016

Au bord du lac (Londres, Regent Park)

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© Photos Chantal Tanet, novembre 2016

28/11/2016

Jean Tortel, Relations

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« La grande plaine est blanche, immobile et sans voix. »

                                                             (Guy de Maupassant)

 

Pour le redire ? Grande plaine

(Et nul coup de feu).

Sans soleil et sans ombre.

Une.

 

Je suis absent. Nul n’appelle personne.

J’ouvre indument cette blancheur

Immobile en son ordre

Et sans voix.

 

Qu’elle parle : c’est moi

Qui l’oblige à passer

De son ordre à quelque autre.

Et de quel droit le mien ?

 

Jean Tortel, Relations, Gallimard, 1968, p. 84.

27/11/2016

Pascal Quignard, Les désarçonnés

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   On appelle fonctionnaires les hommes qui remplissent toutes les fonctions qui contribuent au fonctionnement de l’État. Les fonctionnaires sont les hommes grâce auxquels l’État fonctionne en l’état. Le mot français « état » a ici le sens latin de status tel qu’il se voit dans l’expression –statu quo-. Mais la formule latine entièrement développée de statu quo, qui semble si spatiale, si bornée de frontières, si entourée de gardes-frontières, de police montée, de douaniers, est à a la vérité intégralement temporelle : statu quo ante. Les fonctionnaires ont pour charge de faire fonctionner l’état de ce qui est en sorte que ce qui sera « après » soit comme ce qui était « avant ».

 

Pascal Quignard, Les désarçonnés, Grasset, 2012, p. 114-115.