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21/12/2019

Jules Renard, Journal, 1887-1910

                                     jules renard,journal 1887-1910,écriture,talent,humour

Je n’écris pas trop mal, parce que je ne me risque jamais.

 Il a du talent ou n’en a pas selon qu’on est bien ou mal avec lui. Tout n’est que sympathie ou antipathie.

 Brute : pas de cervelle, du cervelas.

 Il a perdu une jambe en 70 : il a gardé l’autre pour la prochaine guerre.

 Un rhume de cerveau fait bien plus souffrir qu’une idée.

 

Jules Renard, Journal 1887-1910, Pléiade / Gallimard, 1965, p. 1018, 1018, 1018, 1023,1018, 1025.

20/12/2019

Ingrid Storholmen, Tchernobyl

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On connaît le livre de Svetlana Aleksievitch, Supplication, le monde après l’apocalypse, (1997, traduction 1999) à propos de la catastrophe de l’explosion du réacteur n° 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl*, dans la nuit du 26 avril 1986. Le livre d’Ingrid Storholmen (2009) est différent : âgée de dix ans au moment des faits, l’auteure a vu ses deux sœurs (auxquelles le livre est dédié) se faire enlever la thyroïde, atteintes par les retombées radioactives, en Norvège ; quinze ans plus tard, elle est allée sur les lieux et a recueilli des témoignages en tout genre de rescapés, ce qui aboutit non pas seulement à une collecte de récits mais à un livre construit où la romancière reste très présente. 

« Tchernobyl est une catastrophe qui vient à peine de commencer », écrit Ingrid Storholmen. Ce n’est pas un hasard si le nombre de victimes de Tchernobyl n’est pas connu ; les chiffres oscillent entre 25000, chiffre officiel en 2016 — nombre de victimes donné pour la catastrophe de Fukushima — et 150000 selon des estimations extérieures à l’Ukraine. Rappelons que la "zone" contaminée ne peut être habitée avant des milliers d’années, que les effets de la radioactivité atteignent aussi la descendance — quand il y en a —, entraînant des mutations. Chaque chapitre est justement précédé de quelques paragraphes à propos de ces conséquences dans le temps ; si l’on a échappé aux brûlures et à une mort rapide, restent des « lésions par irradiation aiguë », des cancers, des « mutations »...

Il est difficile de rendre compte de témoignages qui, presque tous, portent sur la destruction des corps et, pour ceux qui survivent, de l’identité : il est (peut-être) possible de vivre les mutilations provoquées par les radiations, mais la perte des proches, de son passé, le rejet par tous ceux qui n’étaient pas , dans ce lieu où s’est produit ce qui est désigné par l’euphémisme "accident". On reprendra ici quelques éléments de ce livre salutaire.

Ceux qui doivent construire un sarcophage pour limiter l’extension de la radioactivité   savent qu’ils vont mourir. D’ailleurs, disparaîtront plus ou moins vite tous ceux qui ont approché la centrale, et d’abord ceux que l’on appelait les "liquidateurs", chargés des premiers nettoyages de produits radioactifs. D’autres, nombreux, atteints d’un cancer du sang, des os, perdent d’abord leurs cheveux, leurs dents et, progressivement tout lien avec l’humanité : on ampute de ses jambes un malade, et il devient rapidement « Une chose, rien qu’une chose. Pas [m]on homme », dit son épouse. Les brancardiers qui amènent les premiers brûlés à l’hôpital sont par là même contaminés et n’ont pas plus de chance de survivre que les brûlés. Cette femme regarde les pellicules blanches sur des doigts, c’est son corps qui peu à peu se défait et « tombe doucement sur la page du livre ».

Très vite, on extrait la couche superficielle du sol, ce qui ne change rien à la teneur en radioactivité, d’ailleurs, « une couche de poussière métallique rougeâtre se dépose sur la végétation » qui, elle, ne peut être enlevée. Les habitants sont évacués, mais les nouvelles vont vite et, après leur passage à Kiev, dans le train qui les conduit dans une autre région, « personne ne voulait s’asseoir à côté [d’eux] ». Un militaire comprend ce qui se passe et, profitant de sa situation privilégiée, déserte et part en Suède en emmenant ses filles sans pouvoir prévenir leur mère ; il change de nom et devient chauffeur de taxi à Stockholm, pensant pourtant que le régime soviétique tentera de le retrouver. Beaucoup moins chanceux, les habitants qui restent dans la « zone » — on emploie le mot "zone" à propos d’un large périmètre autour de Tchernobyl comme on parle de "forêt" ou de "fleuve" ;  l’une dit « Maman est vieille, je ne peux pas l’abandonner », un autre a toujours vécu à Tchernobyl. Un journaliste rencontre à Kiev une femme qui a été laissée dans la zone par son compagnon : un jour qu’elle était sortie de son logement, elle n’a pas retrouvé son très jeune enfant à son retour, un homme l’avait tué et dévoré. 

Les réactions après la catastrophe sont à peu près unanimes : « En temps de guerre, on parle de chair à canon. Ça, c’était pire ». Le pouvoir central est immédiatement mis en cause pour son incurie ; certains espèrent l’écroulement de l’État soviétique, au moins la chute des dirigeants, notamment de Gorbatchev ; d’autres expriment leur haine du régime et voudraient le voir détruit — un physicien, atteint d’un cancer du sang et refusant de se soigner, se construit un laboratoire dans son appartement pour mettre au point une bombe atomique, il meurt avant d’avoir réussi. 

Le plus terrible, dans ces témoignages, n’est peut-être pas dans la relation des effets, immédiats ou non, de la radioactivité : chacun sait que Tchernobyl ne changera rien, pas plus au gouvernement des choses qu’aux points de vue des populations à propos de l’énergie nucléaire ; plusieurs rescapés l’expriment sans illusions, tout s’oublie, on passe à autre chose, dans quelques années même « les enseignants en parleront tout en songeant à leur dîner ». 

 Ingrid Storholmen, Tchernobyl, traduction du norvégien Aude Pasquier, Lanskine, 2019, 176 p.,16 €. Cette note de lecture a été publiée par Sitaudis le 24 novembre 2019.

 

* aujourd’hui en Ukraine, à l’époque en Union soviétique.

19/12/2019

Claude Chambard, le chemin vers la cabane

 

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j’ai scruté  le ciel

à la recherche des nuages de pluie

une chauve-souris a traversé la pénombre

les constellations de l’été apparaissaient lentement

le chien a frotté son museau contre ma main

il n’y avait pas un bruit dans la  maison

Grandpère disait que ce sont les fantômes

qui font grincer les planchers & les armoires

c’est sans doute pourquoi

je n’aime ni les maisons ni les meubles neufs

j’ai besoin de l’âme des anciens

ils ne me racontent pas leurs histoires

non mais ils me disent que je ne suis pas

seulement un rebut

& que nous avons besoin les uns des autres

pour comprendre un peu

ce que devient la vie

 

(un fil)

 

Claude Chambard, le chemin vers la cabane, Le bleu

du ciel, 2008, p. 23.

18/12/2019

Paul Claudel, L'Oiseau noir dans le soleil levant

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                                    Deux bambous verts

 

Sur une longue bande de papier Seiki a peint deux bambous parallèles de diamètres différents, pas de feuilles, rien que les deux tuyaux d’un vert égal en commençant par les racines. Deux cannes, on dirait : est-ce un sujet pour un peinte ? Mais que les deux tuyaux n’aient pas la même grosseur, est-ce que l’œil ne s’en aperçoit pas aussitôt et ce qui nourrit en nous le sens de la proportion ? Aussi ne vois-tu pas que les jointures très rapprochées près de la racine s’écartent ensuite à des distances calculées qui ne sont pas sur les deux tiges les mêmes ? Et de cette double comparaison ne jaillit-il pas pour l’esprit à la fois une harmonie et une mélodie comme des nœuds d’une double flûte ? l’œil ne se lasse pas de vérifier que la proportion est ce nombre qui n’est capable d’être représenté par aucun chiffre.

 

Paul Claudel, L’Oiseau noir dans le soleil levant, à la suite de Connaissance de l’Est, Poésie/Gallimard, 1974, p. 247.

Paul Claudel, L'Oiseau noir dans le soleil levant

 

                                    Deux bambous verts

 

Sur une longue bande de papier Seiki a peint deux bambous parallèles de diamètres différents, pas de feuilles, rien que les deux tuyaux d’un vert égal en commençant par les racines. Deux cannes, on dirait : est-ce un sujet pour un peinte ? Mais que les deux tuyaux n’aient pas la même grosseur, est-ce que l’œil ne s’en aperçoit pas aussitôt et ce qui nourrit en nous le sens de la proportion ? Aussi ne vois-tu pas que les jointures très rapprochées près de la racine s’écartent ensuite à des distances calculées qui ne sont pas sur les deux tiges les mêmes ? Et de cette double comparaison ne jaillit-il pas pour l’esprit à la fois une harmonie et une mélodie comme des nœuds d’une double flûte ? l’œil ne se lasse pas de vérifier que la proportion est ce nombre qui n’est capable d’être représenté par aucun chiffre.

 

Paul Claudel, L’Oiseau noir dans le soleil levant, à la suite de Connaissance de l’Est, Poésie/Gallimard, 1974, p. 247.

17/12/2019

Victoria Xardel, J'ai les moyens

                                 J’ai les moyens

 

Lorsque la glace cède tous les excréments refont surface

et flics et émeute en viennent à se présupposer réciproquement.

Après avoir châtré une écrevisse je lui envie sa dextérité à mourir.

Kenneth Rexroth soutient que les carcasses de voitures

sont un problème écologique. Vieux con.

Ce qui me rend profondément pessimiste

c’est qu’on ne parle bien que de ce qui est en train de disparaître.

Tu casses les objets par nonchalance. Ton goût pour le désordre

n’est qu’une autre forme de maîtrise.

Une prédilection pour les hypothèses extravagantes

et, comme telles, inattaquables, les maniaques de l’appropriation,

la construction de systèmes mélancoliques.

 

Victoria Xardel, dans Senna Hoy, n° 1, décembre 2019, np.

16/12/2019

Jean-Paul de Dadelsen, Gœthe en Alsace

 

       

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Les ponts de Budapest

 

Ils m'ont pendu pour avoir voulu vivre

Ils m'ont pendu pour n'avoir pas tué

Ils = ce ne sont pas les mêmes tous les jours — m'ont pendu

pour avoir cru ce que prédisent les autres

dans leurs livres d'école du soir pour adultes arriérés. Ils m'ont pendu

pour rien. Pour oublier la peur. Pour étrangler la honte.

 

Écoute, sur les ponts de Budapest, coexister

les pendus de tous catéchismes, de toutes cosmogonies

Une fois le mauvais moment passé, on se tient compagnie

plus on est de pendus, plus on peut causer

au point où l'on en est, plus on peut rire

Le vent du beau Danube bleu remplit nos poches à jamais vides de grenades

le givre raidit les défroques de nos corps. Six jours durant

j'ai trimé dur : le septième jour je me suis reposé, j'ai vu

 

D'étranges mandragores vont naître sur les routes

quand les chars, quand les chiens, quand les égouts en débordant

auront disséminé dans toutes les veines de la terre, dans toutes

ses matrices ce foutre de pendu, ce sang

giclant en pluie équatoriale sur les arbres gluants

ces lambeaux de muqueuses et d'os et d'ongles de gamines de treize ans

pour de précoces noces habillées de grenades

se glissant sous les chars pour se faire avec eux sauter

[...]

 

Jean-Paul de Dadelsen, Gœthe en Alsace, Le temps qu'il fait, 1982, p. 40-41.

 

 

Tristan Corbière, Les Amours jaunes

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               Paysage mauvais

 

Sable de vieux os — Le flot râle

Des glas : crevant bruit sur bruit.

— Palud pâle, où la lune avale

De gros vers, pour passer la nuit.

 

— Calme de peste, où la fièvre

Cuit… Le follet damné languit

— Herbe puante où le lièvre

Est un sorcier poltron qui fuit

 

— La lavandière blanche étale

Des trépassés le linge sale,

Au soleil des loups… — Les crapauds

 

Petits chantres mélancoliques

Empoisonnent de leurs coliques

Les champignons, leurs escabeaux.

 

Tristan Corbière, Les Amours jaunes,

dans C. Cros, T. C., Œuvres complètes,

Pléiade / Gallimard, 1970, p. 794.

15/12/2019

Claude Dourguin, Paysages avec figure : recension

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Dans ses écrits sur la peinture, Claude Dourguin a parfois décrit l’« esquisse narrative » de certains tableaux titrés Paysage avec figures, elle choisit ici de retenir des paysages qui, tous, sont des « révélateurs », « cristallisent (...) goûts et affections », habités par une figure, celle du compagnon disparu qui n’apparaît que sous la forme "il" ou partie du "on". Aucune hiérarchie entre les lieux n’est établie ; même si prédominent mer et montagne, ce qui importe est la possibilité de découvrir, apprendre — donc vivre —, et aussi de sortir du temps, de la durée quotidienne, chaque paysage devenant une « réserve imaginaire ».

En 1951, la sculptrice Barbara Hepworth disait à propos de Saint-Ives, en Cornouailles, où elle vivait, « Je fais partie du pays, un paysage marin dont les origines remontent à des centaines de milliers d’années » ; c’est un sentiment analogue qu’éprouve Claude Dourguin dans ce lieu où elle retrouve maintes traces d’un passé ancien, y revivant « la rumeur puissante qui hante le cycle arthurien » et, en même temps, le village a été construit de sorte à prendre une forme favorable pour le regard, où « les collines (...) font amphithéâtre pour observer la mer de près ». On peut être là dans le présent, dans le partage et, cependant, dans un autre temps.

L’émotion d’être, ensemble, « sans âge, relié à quelque chose de très ancien », naît également loin de la mer, dans un autre village. Il est une constante dans ce qui fait aller ailleurs — le lieu du retour à la vie "normale" n’est jamais nommé —, c’est la certitude qu’à chaque fois les heures s’émancipent de l’horloge », que rien ne peut rappeler ce qui, justement, oblige à tenir compte du temps, au fait que vivre dans une société exige une présence. Tous les paysages évoqués, parcourus à un moment ou à un autre en couple, ont permis de saisir le vif des choses du monde. À Naples, par exemple, outre la mer « dont la vue est toujours réconfortante », le visiteur s’arrête à l’un des multiples étals aux poissons pour leur « beauté simple, profuse, offerte, composition sans façon du quotidien » ; la beauté des choses de la nature — arbres, eaux, ciels — est sans cesser remarquée, décrite, et l’est aussi ce qui modifie les connaissances, change la manière de regarder le monde. Dans la vallée du Layon, avec la visite du moulin cavier de Thouancé, est « retrouvée l’humeur franche de qui parcourt, observe, mesure, analyse, comprend le paysage et lui donne sens », donc ce qui permet de vivre en harmonie avec lui. Cette harmonie ne nécessite pas toujours la variété des formes naturelles, elle naît également de la traversée du désert glacé russe quand il n’y a « nul obstacle ni présence, rien pour la [= la vue] limiter » ; alors, « espace et temps [sont] souverains, formes d’ici-bas dans leur nudité ». Paradoxe apparent : l’unité du lieu s’impose comme celle de la haute montagne quand, après un « passage ingrat », on connaît la « blancheur de révélation » de la neige. L’unité n’est pas donnée, il a fallu « s’être colleté au rocher », avoir « surmonté les moraines, bataillé », et les étals napolitains exigent un apprentissage du regard pour être perçus comme offerts.

Quels que soient les lieux parcourus, ils sont ouverture vers autre chose, parfois même ils contiennent un autre paysage ; ainsi, à partir d’une certaine dimension la forêt devient semblable à la mer (« la futaie (...) comme une mer », « on voyage en forêt comme on s’embarque pour la haute mer »), toute limite pour la vue disparaissant. Les paysages sont tremplin vers un ailleurs, l’un présente le « sortilège d’une métamorphose », l’autre, la haute montagne, fait entrer « dans un univers autre où s’opèrerait une transsubstantiation des matières ». Ils appellent aussi les souvenirs et suscitent des rêveries ; un jour, quand on s’égare dans la neige et passe la nuit près d’un feu de branchages, alors « le monde [... est] poreux au rêve, [ouvre] à la littérature et vice versa ». Certes, la nature est toujours bien présente avec par exemple, à l’île de Batz, une flore et une « faune locales (...) exceptionnelles » ou, ailleurs, avec le plaisir d’« affronter le froid et se mêler aux arbres » ; cependant la traversée du monde « jamais ne se détache vraiment des œuvres ».

Rien dans Paysages avec figure qui évoque une anthologie, mais quelques citations et des allusions suffisent au lecteur pour qu’il accompagne le mouvement du paysage aux textes, à la peinture, à la musique même. La mer, la Bretagne très présente, font apparaître Corbière, Gracq, on suit les chemins de Nerval dans le Valois et la montagne a une « unité monumentale, claudélienne » ; on se souvient ici et là de Follain, de Supervielle, de Baudelaire, de Rimbaud, de Valéry, et l’on cherche dans sa mémoire tel tableau de Klee, de Whistler, de Turner, de Constable, on retrouve un fragment du Samson et Dalila de Saint-Saëns ; etc. — une seule exception, dans le désert de l’Asie centrale, « nulle peinture, nul poème, nulle œuvre littéraire (...) ne venait (...) répondre » aux rêveries. Pour en rester aux citations, Claude Dourguin a choisi en épigraphe un fragment d’un poème de Hölderlin ("En bleu adorable") dans la traduction de du Bouchet : « Riche en mérites, mais poétiquement toujours, / Sur terre habite l’homme » : c’est, elliptiquement, énoncer un principe de vie, que l’on reconnaît d’un bout à l’autre de ses parcours. 

Claude Dourguin, Paysages avec figure, éditions Conférence, 2019, 144 p., 17 €. Cette note d lecture a été publiée par Sitaudis le 15 novembre 2019.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14/12/2019

Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière

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                La neige

 

Elle est venue de plus loin que les routes,

Elle a touchz le pré, l’ocre des fleurs,

De notre main qui était en fumée,

Elle a vaincu le temps apr le silence.

 

Davantage de lumière ce soir

À cause de la neige.

On dirait que des feuilles brûlent, devant la porte,

Et il y a de l’eau dans le bois qu’on rentre.

 

Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière, Poésie/Gallimard,

2007, p. 67.

13/12/2019

Jean-Loup Trassard, Paroles de laine

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L’été, cette année-là, fut d’une sécheresse exceptionnelle. Dans le village où je venais pour la seconde fois en vacances, les yeux commençaient à briller comme s’ils s’identifiaient à l’eau dont ils ne trouvaient point le signe au fond des puits. Je crois que les gens pensaient à des plantes grasses qu’ils auraient pu entamer au couteau et croquer, mais tous les végétaux comestibles avaient déjà donné leurs graines en juin. Les chiens haletaient, les chevaux baissaient la tête, exténués. Le village était silencieux par économie.  Les rideaux en perles de bois avaient fait place aux portes pleines de l’hiver, plus protectrices. Le milieu des places n’était    plus traversé par personne et mes yeux éblouis ne voyaient rien du peu de circulation qui vers les épiceries, les cafés suivaient l’ombre des murs.

 

Jean-Loup Trassard, Paroles de laine, Gallimard, 1969, p. 53.

12/12/2019

Victor Hugo, Tas de pierres

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La misère chargée d’une idée est le plus redoutable des engins révolutionnaires.

 

— Pourquoi ces terreurs du drapeau rouge ?

— Le drapeau rouge signifie feu et sang.

— Soit ; mais le sang dans les veines, et le feu dans le foyer.

 

Révolution, mais civilisation.

L’une et l’autre, l’une par l’autre, l’une dans l’autre.

 

Savoir, c’est pouvoir.

 

Victor Hugo, Tas de pierres, dans Œuvres politiques complètes, œuvres diverses, Jean-Jacques Pauvert, 1964, p. 856.

11/12/2019

Aragon, Elsa

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Je n’ai plus l’âge de dormir

J’écris des rimes d’insomnie

Qui ne dort pas la nuit s’y mire

Signe couché de l’infini

 

Qui ne dort pas veiller lui dure

Des semaines et des années

Sa bouche n’est qu’un long murmure

Dans la chambre des condamnés

 

Je suis seul avec l’existence

Bien que tu sois à mon côté

Comme un dernier vers à la stance

Jusqu’au bout qu’on n’a point chanté

 

Ce qui m’étreint et qui me ronge

Soudain contre toi m’a roulé

Je retiens mon souffle et mes songes

Je crains d’avoir soudain parlé

 

Je crains de t’arracher à l’ombre

Et de te rendre imprudemment

À la triste lumière sombre

Qui ne t’épargne qu’en dormant

(...)

 

Aragon, Elsa, dans Œuvres poétiques

Complètes, II, Pléiade/Gallimard,

1959, p. 329-330.

05:00 Publié dans Aragon Louis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : aragon, elsa, nuit, songe |  Facebook |

10/12/2019

Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin (Morandi)

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(Une récente nuit, je me suis rappelé une halte marocaine à Ouarzazare : des sables roses et des sables jaunes, des rafales de vent de sables roses et des drapeaux, et ces espèces de forteresses qui tremblaient dans l’excès de lumière sans être des mirages, mais à peine distinctes du sol où elles avaient été bâties, brève entrevision, un matin, pourquoi si poignante ?Je me trouvais dans un endroit du monde où je n’avais même pas désiré passionnément me rendre, et sans qu’aucune aventure personnelle y fût mêlée (car enfin, bien sûr, s’il y avait eu dans un de ces palais ou forteresses entrevus — comme au cinéma ! — une femme captive, ou pas, que je serais allé rejoindre — délivrer ! —, mon émotion fût allée de soi et personne ne s’en fût étonné — sinon du fait que c’était moi le héros ! mais non). Et ce que j’avais entrevu ainsi à quelque distance n’était même pas un site imprégné par la présence, ou l’absence de dieux, comme l’Égypte ou la Grèce m’en avaient offert en d’autres occasions. Alors un pur mirage, tout de même ? Le « leurre du seuil », plutôt : car là commençait le désert, l’idée de ce qui s’ouvre devant nous sans limites — et moins étranger à mon goût que l’océan —, l’ivresse que cela procure, ce socle pour la lumière, tout empoussiéré de feu, ces sables faits pour les pieds nus des voyants gardant l’entrée (...).

 

Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin (Morandi), La Dogana, 2001, p. 63-64.

09/12/2019

Georg Trakl, Poèmes

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Dans un vieil album

 

Tu reviens toujours, mélancolie,

O douceur de l’âme solitaire.

Pour sa fin s’embrase un jour doré.

 

Humblement devant la douleur

S’incline celui qui s’est fait patience.

Résonnant d’harmonie et de tendre folie.

Vois ! Il va faire noir déjà.

 

La nuit revient, quelque chose de mortel se plaint

Et quelque autre souffre avec elle.

 

Tremblant sous les étoiles d’automne

Chaque année la tête penche davantage.

 

Georg Trakl, Poèmes, traduits et présentés par

Guillevic, Obsidiane, 1981, p. 11.