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02/11/2023

Terrance Hayes, Sonnets américains pour mon ancien et futur assassin

 

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Quelque chose comme la métaphore de l’arc

Qui n’est jamais assez près pour voir la flèche

Toucher la cible. Je reste un mystère pour mon père.

Mon père reste un mystère pour moi.

Le christianisme est une religion construite autour d’un père

Qui ne sauve pas son fils. C’est l’histoire

D’un fils dont le père est un esprit. Personne

Ne mentionne le nom de la sœur de Jésus. Rien n’est écrit

À son propos. Elle n’eut pas d’enfants, elle avait

La quarantaine la première fois qu’elle changea l’eau en vin.

S’épanouissant sur le tard, elle démarra un petit négoce

De vin et voyages partout dans le monde pour vendre ce vin.

Elle portait le même nom que son vin.

Je ne me souviens pas deu nom de ce vin.

 

Terrance Hayes, Sonnets américains pour mon ancien et futur assassin, traduction Guillaume Condello, collection Sing, Le Corridor bleu, 2023, p. 61.

01/11/2023

Terrance Hayes, Sonnets américains pour mon ancien et futur assassin

             Terrance Hayes, Sonnets américains pour mon ancien et futur assassin, sentiment, métaphore

Je pensais que nous pourrions aussi bien chanter les fables de la mer Pour emplir nos bouches avant de faire voile et chasser la baleine.

Je pensais que nous pourrions aussi bien chanter la sensation

De la mer, mouvante autour de la baleine comme un pelage.

La couleur de l’eau a toujours la température

D’un miroir. Je pensais que nous pourrions noyer

Nos reflets dans un balancement comme nos chants

Sur mère maline et mère malheur, les toasts

Portés avec une eau bleu sombre, presque

Indigo, tirée au seau du puits avant de mettre à la voile.

Route des baleines métaphorise la mer. Machine à voyager dans le temps

Métaphorise l’esprit. Vivant métaphorise

L’électrifié. Je pensais que nous pourrions chanter

La corde enroulée autour de la morsure du sentiment.

 

Terrance Hayes, Sonnets américains pour mon ancien et futur assassin,

traduction Guillaume Condello, collection Sing, Le Corridor bleu, 2023, p. 123.

31/10/2023

Terrance Hayes, Sonnets américains pour mon ancien et futur assassin

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Mais jamais il n’y eut d’hystérie de l’homme noir :

Comme si tu n’étais pas l’époux de Toni Morrisson,

Forcé par l’amour à la regarder fleurir, de même qu’à littéralement

Prendre en volume. Les boucles de ses cheveux empêchaient

Ta peau de jamais toucher la sienne. Tu n’as jamais

Senti le creux de sa nuque, bien que tu l’aies aperçu

Quand sa tête s’inclinait pour illuminer le papier. Comme si

Tout était outil ou arme. Souvent, tu as offert

Ta mesure, mais elle préférait son propre chant.

Comme si elle voulait rendre ta noirceur plus étrange,

Plus élaborée, plus caractéristique, finement accordée

Et raffinée. Soap Head church, Empire State, Guitar,

Gideon, Son. L’hystérie consistant à se multiplier et se diviser

Dans l’esprit de ton amoureux jusqu’à en perdre l’esprit.

 

Terrance Hayes, Sonnets américains pour mon ancien et futur assassin,

traduction Guillaume Condello, préface Pierre Vinclair, Le corridor bleu, 2023, p. 57.

30/10/2023

K.O.S.H.K.O.NO.N.G, n° 24, Printemps 2023

 

Charles Bernstein, ouvre cette livraison avec "Albiach" et explique comment il a abordé la traduction de  Claude Royet-Journoud et Anne-Marie Albiach. Il s’agissait pour lui de retrouver des équivalents syntaxiques et phoniques en passant d’une langue à une autre ; ainsi Travail vertical et blanc est traduit par «  work vertical and blank aux dépens du plus conventionnel vertical and white work ». Ce choix évoque irrésistiblement, dans un tout autre contexte, les pratiques de Louis Wolfson qui, new yorkais, ne pouvait supporter d’entendre la langue anglaise, trouvait instantanément pour les mots honnis un équivalent phonique dans une autre langue (1). Berstein précise qu’il a procédé autrement pour traduire Olivier Cadiot, laissant un peu à l’écart une approche homophonique. Il privilégie toujours une traduction « riche » qui abandonne « les réverbérations sémiotiques et soniques » au profit de « la création d’une valeur poétique compensatoire », la traduction la plus satisfaisante introduisant « des traces de l’intraduisible ».  Il faut se réjouir avec Charles Bernstein à l’idée qu’on puisse lire plusieurs traductions d’un texte ; c’est en effet heureux que l’on dispose, par exemple, d’une dizaine de traductions des Élégies de Duino de Rilke et même un peu plus des sonnets de Shakespeare.

 

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Pour prendre un autre exemple, le titre de la comédie de Pope, The Rapt of the Lock a toujours été traduit, aux XVIIIe et XIXe siècles, par Une boucle de cheveux enlevée, reprise écartée par Pierre Vinclair dont le choix conviendrait à Charles Bernstein puisqu’il traduit par Le Rapt de la boucle. Ici, Pierre Vinclair, sous le titre "L’amour du Rhône, 10 [L’Origine du Rhône]" (2), propose d’abord un poème autour d’un tableau ; l’eau y sort d’un rocher et « semble vivante », passe « entre les cuisses pierreuses / De la terre » et « jouit Méditerranée » et le dernier vers porte le nom « G. Courbet ». Ces éléments lient le tableau au devenu célèbre "l’Origine du monde" du même peintre. Un commentaire accompagne le poème, ou plutôt le tableau, « le cadre pointe ce qu’il faut regarder », « un drame du temps » : la pierre résiste au mouvement incessant de l’eau, le bois du moulin pourrit. Seconde étape de l’article, réflexions : l’essentiel n’est sans doute pas le « réalisme » de la scène — « le « réalisme » est un élément rhétorique de discours destinés aux institutions ennemies ». Mais échappe au "drame" de l’opposition éphémère-éternel la liberté du ruisseau, comparée dans un second poème ("Portrait de la Vierge") au geste d’une communarde de 1871 qui chargeait un canon, « Sous un morceau de ciel déserté / Par les faux dieux ». Liberté que les visiteurs, pour la plupart, ne comprennent pas, ne conservant qu’une image avec leur téléphone. Conclusion : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Ce que le regard, le plus souvent, oublie ou ne voit pas dans le tableau, dans le cadre, « C’est le point échappant au temps que l’on rencontre dans le temps, le noyau de nécessité trouvé dans l’abandon à la plus parfaite contingence ». Pour qui le lit, on reconnaît la pratique de Pierre Vinclair, de la lecture d’une œuvre à la construction d’éléments théoriques. Rappelons, en lien avec le commentaire du tableau, qu’il a publié un roman où la Commune de Paris a sa place, La Fosse commune.

On pourrait parler de contingence devant le « poème visuel » de Susan Howe, en quatrième de couverture. Extrait d’un ensemble (Concordance, page 44), il rassemble par collage des fragments disparates, lisibles ou non, en anglais et en français. On notera cependant une relation entre les morceaux assemblés : la première ligne en français donne des noms d’arbres (sycomore, palmier), dans les débris en anglais qui suivent, on lit « tree » (arbre) et « destroy » (détruire) — s’agirait-il de couper des arbres pour la pâte à papier ? — et la dernière trace lisible se rapporte à la fabrication avec du papier… Tout collage donne loisir au lecteur d’inventer son texte.

 

La poésie de Claude Royet-Journoud est certainement difficile à traduire si l’on n’accepte pas de la lire sans vouloir y trouver une narration, un développement lyrique. C’est une expérience de lecture qui consiste à ne pas, à partir du poème, vouloir retrouver les faits et gestes du quotidien. Certes, quelques séquences semblent rapporter des moments d’une histoire amoureuse, comme celle-ci : « c’est l’endroit où / jambes pendantes frôlant la mer / tout ce que j’écris te désigne », où est donnée la relation essentielle du je-tuje implique (désigne) tu ; l’on peut relever, si la mémoire est active, des séquences (« portrait d’une étreinte / portrait d’un apprentissage ») et des mots qui pourraient être mis en relation avec cet énoncé "amoureux" (chambre, amour, fente, torse / charnel). Il semble pertinent de prendre chacun de ces énoncés pour un fragment du monde. Fragments du monde qui se succèdent et, en même temps, jeu des mots qui permettent de les constituer : les termes grammaticaux, comme des personnages, construisent eux aussi le poème (voyelle, nom propre, lettres, syllabe, grammaire, etc.) ; les deux niveaux nécessairement indissociables, ce qui est clairement écrit, « au-dessus de la phrase / le corps fut déplacé ».

 

La dernière livraison de cette revue modeste par sa taille, seulement 28 pages, offre de passionnantes pistes de réflexion sur l’écriture et ses rapports avec la réalité. 

  1. Louis Wolfson, Le Schizo et les langues, préface Gilles Deleuze, Bibliothèque de l’inconscient, Gallimard, 1970.
  2. "10" renvoie à un livre publié en 2022, L’Éducation géographique

 K.O.S.H.K.O.N.O.N.G., numéro 24, Printemps 2023. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 25 septembre 2023.

 

29/10/2023

Jack Spicer, c'est mon vocabulaire qui m'a fait ça

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Livre I, chapitre I, Le bureau de la lettre morte

 

« Vous ne pouvez pas fermer la porte. Elle est dans le futur », dit l’histoire française alors que cela naissait à Charleville. C’était avant la Guerre Civile et je ne pense pas que même James Buchanan était président.

Il y avait un bureau de la lettre morte dans chaque village français ou ville ou cité de la taille de Paris. Il y en a toujours. Rimbaud était né dans le bureau de poste de Charleville. Il était un grand enfant.

Apollinaire avait l’habitude de jouer au golf pendant que d’autres tiraient à la mitrailleuse. De gros papillons essayaient de le libérer des libéraux minesprits. Mais Rimbaud rampait jusqu’à la page qui le démarquait de ses neveux.

Cela était né.

 

Jack Spicer, Un faux roman sur la vie d’Arthur Rimbaud [posthume], in c’est mon vocabulaire qui m’a fait ça, éditions Le Bleu du Ciel, 2006, p. 216.

28/10/2023

Rainer Maria Rilke, Chant éloigné

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... Quand donc, quand donc, quand donc y en aura-t-il assez de la plainte et de la parole ? N’y eut-il pas des maîtres

experts dans l’art de lier les mots humains ? Pourquoi donc les nouvelles tentatives ?

 

Est-ce donc, est-ce donc, est-ce donc que du livre

les hommes ne sont pas là comme d’une cloche qui ne cesse de sonner ?

Et lorsqu’entre deux livres le ciel silencieux t’apparaît : jubile ! – ou aussi bien un coin de simple terre dans le soir...

 

Plus que les orages, plus que les mers, ils ont

lancé des cris, les humains... Quelles surcharges de silence

doivent habiter le cosmos pour que le chant du grillon

nous soit demeuré audible, à nous, hommes vociférants, et pour que les étoiles

nous semblent silencieuses, dans cet éther que nous invectivons !

 

Mais c’est à nous qu’ils ont parlé, les très lointains, les anciens, les très anciens pères !

Et nous : écoutons-les enfin ! Nous, les premiers à les écouter.

  

.Hann wird, wann wird, wann vird es genügen

das Klagen und Sagen ? Waren nicht Meister im Fügen

menschlicher Worte gekommen ? Warum die neuen Versuche ?

 

Sind nicht, sind nicht, sind nicht vom Buche

die Menschen geschlagen wie von fortwährender Glocke ?

Wenn dir, zwischen zwei Büchern, schweigender Himmel erscheint : frohlocke...,

oder ein Ausschnitt einfacher Erde im Abend.

 

Meht als die Stürme, mehr als die Meere haben

die Menschen geschrieen... Welche Übergewichte von Stille

müssen im Weltraum wohnen, da uns die Grille

hörbar blieb, uns schreienden Menschen. Da uns die Sterne

schweigende scheinen, im angeschrieenen Äther !

 

Redeten uns die fernsten, die alten und ältesten Väter !

Und wir : Hörende endlich ! Die ersten hörenden Menschen.

 

Rainer Maria Rilke, Chant éloigné, Poèmes et fragments, édition bilingue, traduit de l’allemand par Jean-Yves Masson, Verdier, 1990, p. 26-27, et Verdier / poche, 2007.

27/10/2023

Liliane Giraudon, Divagation des chiens

 

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« À force. À force de rêver d’un autre lecteur, j’en suis arrivée à imaginer une sorte de "manœuvre" pour échapper au rang des poètes qui d’ailleurs n’ont jamais voulu de moi. "Enfantillages", mais c’est vrai. La seule appartenance mythique et impersonnelle que je désirais, c’était celle-là. Je mesure mieux maintenant ces larmes versées à la lecture d’une lettre de Hölderlin où il déclarait simplement "les hommes ont-ils donc réellement honte de moi ?" Parlait-il de lui ou de l’ensemble de ce qu’il avait déjà écrit ? Je sais bien. Il ne faut pas mélanger. Son corps, soi-même, l’écriture (Ah ! l’horrible imbécillité de ceux qui bavent "moderne", estampillent la moindre affichette, la plus petite liste artistique. Comme si le poème avait à s’ordonner à l'art ou à une quelconque idée neuve du beau. Comme si écrire était un jeu. Du savoir-faire avec en prime quoi ? Quel risque ?) Il m’a fallu du temps pour comprendre. Agencer formellement sur du rien à dire, ce néant d’après dans le vacarme d’un monde plus sanglant et stupide que celui des siècles précédents, non. Ce que je voulais, c’était tout simplement la fatalité comme ajustement. Non pas "ma vie sans moi", mais le poème sans moi. J’ai manqué de forces. Je ne pouvais vivre cette évidence. Alors il y eut les exercices spirituels pour ne plus écrire. J’ai cru que j’allais devenir folle. Depuis, sur les bords de l’étang où je fais de longues marches jusqu’à la tombée du jour, j’ai ramassé un chien. Il ne me quitte plus. Nous mangeons strictement la même chose : viande crue.

Je ne bois plus que de l’eau. Je suis devenue chaste. Mes cheveux ont blanchi mais ils sont toujours aussi longs. Ne m’envoie plus rien. C’est vraiment inutile. Je ne veux plus lire. Ni rien savoir. Je t’en prie, n’insiste plus pour les traductions d’Émilie Dickinson. Je les ai toutes détruites cet hiver. Dans le petit poêle. Tu as raison. J’ai trahi, mais "fidèlement". Ce retournement connu de nous seules ne pouvait être que catégorique.

Hölderlin, Celan ou Pessoa deviendront des otages. C’est le Retour. Saison très noire pour ceux qui poursuivent. Ici les premières violettes apparaissent. Il suffit d’écarter doucement les herbes. Chasser de son cœur la mortelle impatience. Commencer vraiment la véritable attente. Celle concernant ceux qui enfin n’attendent plus rien... »

 

Liliane Giraudon, Divagation des chiens, P.O.L., 1988, p. 14-15.

26/10/2023

Danielle Collobert, Dire II

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Corps là

noué

noué aux mots

l’étranglement du souffle

perte du sol

pendu

balancement à l’intérieur des mots – trouées –

vide

approche de la folie

peur continuelle de la fuite verticale

les mots en spirale fuyante – aspirée

sans prise

sans arrêt

tremblement

un cri

peur continuelle – absence de mots – gouffre

ouvert – descente – descente

mains accrochées au visage

toucher

corps là

résistance –

entendre encore le souffle – quelque part

à l’instant savoir – souffle là

à l’écoute du bruit

affolement

tendu pour entendre

tendu pour résister

jusqu’à la limite – l’immobilité

sursaut

cassure

encore sombrer – descendre – ou aspiré au loin

– ou fatigue – désespoir

 

Danielle Collobert, Dire II, dans Œuvres I, P. O. L., 2004, p. 256-257.

25/10/2023

Danielle Collobert, Dire II

 

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la seule chose – recommencer encore – si possible – encore une fois des mots – l’quivalent d’une mort – ou le contraire même – ou peut-être rien

 

être ici – le calme – épuisant de tension – le monde autour qui ne s’arrête pas – mais pourrait s’arrêter – le souffle qui pourrait s’arrêter maintenant – un instant après l’autre – même égalité plane –même  dureté froide – même goût fade et doux – supporter encore d’aller vers d’autres moments pareils – continuer seulement le souffle – la respiration – prolonger le regard – simplement

 

sans doute – une certaine confusion –auparavant – chaque événement détruit par lui-même – passant d’une chose à l’autre – revenant en arrière – avançant – imprévisible – dans un avenir imaginé  – s’acccrochant autour de lui à toutes les rugosités – à tous les angles

 

Danielle Collobert, Dire II, dans Œuvres I, P. O. L., 2004, p. 211.

24/10/2023

Étienne Faure, Vol en V

                      étienne faure, vol en V, pluie, regard

L’interférence des yeux sous le porche

où nous nous sommes abrités à cause

de l’eau qui fait rage, bel orage, électrise

l’arcade, commence à nous envouter au point

de non-retour à nos destinées respectives, désirs

qu’il pleuve, qu’il pleuve, bergère urbaine

sous la voûte en abîme que la vie reflète,

inverse,

U

l’air est connu, mais on se fait reprendre

aux yeux de lac artificiel au bord de l’hydro-

électrique décharge entre deux averses — arcane,

c’est un peu moi qui suis là-bas dans ses yeux

quand elle regarde en long et en large où aller,

pressentant l’impossible retrait en arrière-

saison, chez soi, faux domicile, à présent plongée

en son for intérieur, enfance avec,

et tout ce qui s’y verse — la pluie redouble —

si proche et fluide est la vision d’autrui,

soudain clairvoyance.

sous le porche

 

Étienne Faure, Vol en V, Gallimard, 2022, p. 49.

23/10/2023

Étienne Faure, Et puis prendre l'air

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L’ennui léger à la fenêtre enduré dès l’enfance, à regarder passer dans le ciel quelque chose, attendre un événement venu des nues : un nuage effilé par le vent, le passage de l’avion disparu par l’embrasure des arbres, un V d’oiseaux très haut en solitude rebroussant leur chemin en lançant des signaux aux autres animaux restés au sol, cet ennui lentement scruté derrière la vite avait changé progressivement de sens, glissé par la force des ans — nouveaux cirrus, autre altitude — parmi les nuages qui commençaient à s’amonceler, non plus singuliers mais pluriels — les ennuis. Et de loin le rire clair qui tout balaie au ciel de mars, à nouveau en mouvement.

        1.  
        2. Étienne Faure,  Et puis prendre l’air, Gallimard, 2020, p.103.

 

22/10/2023

Étienne Faure, La vie bon train.

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La nuit quand le train va si vite

qu’on ne voit rien

rouler perd tout son sens

— il n’est plus sûr alors qu’une gare attende,

à l’autre bout fasse un trajet qui relie les deux lieux

ordonnancés un départ une arrivée,

car nul retour, aucun aller n’est visible,

à regarder par la vitre envahie de noir :

miroir vide où suis-je ?

 

Voici l’hiver aux jours réduits, qui emporte le corps

engendré vite autrefois, le moral au noir fixe,

dans un état pour une éternité transitoire

d’aucune utilité car jamais abouti

(et donc de ton sperme personne ne sera né)

maillon sans chaîne, wagon désormais sans attache

ni ascendance, ni hoirs, ni rien d’approchant.

 voici l’hiver

 

Étienne Faure, La vie bon train (proses de gare),

Champ Vallon, 2013, p. 119.

21/10/2023

Étienne Faure, Horizons du sol

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Longtemps condamné au lit comme à l’internement,

il scrutait fixement dans les papiers peints

des motifs d’évasion, lignes de fuite,

des baies en auréole où s’embarquer

pour l’infini l’espace d’une heure,

les yeux ronds d’étonnement que la vie s’y cache,

tapissée au gré des saisons de nymphes

aux blancheurs de gel

— les corps aussitôt peints devenant des nus —

ou bien des fleurs insistantes,

exhalant quoique fanées depuis longtemps

un même enfermement dans la torpeur

spectrale — non pas sommeil —

à flotter en surface aux côtés de son propre corps,

dépouille, non, remuement que le soir

dément.

trouble du soir

 

Étienne Faure, Horizon du sol,

Champ Vallon, 2011, p. 44.

Photo Chantal Tanet, 2011

20/10/2023

Étienne Faure, Vues prenables

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À chaque alliance, premier lit, remariage,

la peau des murs avait changé,

ici offrant l’illusion du feuillage

d’une toile de Jouy inspirée des fêtes

à la campagne où le motif s’organise

en chemins, en rivières,

où court une tige fleurie sur un fond picoté

que les fabricants avaient reproduit maintes fois,

au bout du siècle effeuillé près du lit.

Parmi les vases, cassolettes, chandeliers, lampes,

on vivait volets tirés dans la pénombre

pour ne pas abîmer les tentures

et que les papiers peints ne passassent

trop vite

il y avait bien cachés dans les ramures

des souvenirs au matin réveillés, tête lourde,

en lés répétés où dormait le pavot

et les vies imprimées là, sans raccords.

la peau des murs 

 

Étienne Faure, Vues prenables,

Champ Vallon, 2009, p. 83.

Photo T.H., 2012

19/10/2023

Étienne Faure, Légèrement frôlée

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             Où est l’exil

en sueur, en train jadis accompli

si le avions, presque

à la vitesse du mensonge, nous déposent

en des lieux prémédités de loin,

transmis par la parole, des papiers

traduits ou rédigés dans la langue des mères,

où est l’exil, un écart temporel

réduit à rien — espace crânien

où l’on revient sur ses pas pour retrouver

l’idée perdue en route —

heure de seconde main aujourd’hui effacée

devant l’entrée des morts, ou le seuil,

par politesse ultime de la mémoire

ici trahie, en creux, quand l’avion atterrit

qui ne comblera donc rien, jamais

l’amplitude intime de la perte.

il revient les mains vides

 

Étienne Faure, Légèrement frôlée,

Champ Vallon, 2007, p. 90.

photo Chantal Tanet, 2011