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19/07/2019

Jules Supervielle, La Fable du monde

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La mer secrète

 

Quand nul ne la regarde

La mer n’est plus la mer,

Elle est ce que nous sommes

Quand nul ne nous voit.

Elle a d’autres poissons,

D’autres vagues aussi.

C’est la mer pour la mer

Et pour ceux qui en rêvent

Comme je fais ici.

 

Jules Supervielle, La Fable du monde,

dans Œuvres poétiques complètes, édition

Michel Collot, Pléiade /Gallimard,

1996, p. 402.

18/07/2019

Jues Renard, Journal, 1887-1910

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Si, au lieu de gagner beaucoup d ‘argent pour vivre, nous tâchions de vivre avec peu d’argent ?

 

Il y a les bons écrivains, et les grands. Soyons les bons.

 

Il faut être honnête et modeste, mais il faut dire qu’on l’est.

 

Aller parfois dans le monde pour avaler un verre de bile.

 

Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu.

 

Jules Renard, Journal 1887-1910, Pléiade / Gallimard, 1965, p. 254, 263, 264, 273, 277.

 

17/07/2019

Samuel Beckett, Peste soit de l'horoscope

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                  Précepte

 

Passe les années d’études à gaspiller

Le courage qu’il faut pour les années d’errance

Dans un monde qui se détourne poliment

Des incongruités de l’érudition

 

                                               Gnome, 1934

 

Samuel Beckett, Peste soit de l'horoscope, traduction

Édith Fournier, éditions de Minuit, 2012, p. 27.

16/07/2019

La rafle du Vel'd'Hiv' : 16 juillet 1942


                                               La rafle du Vél d'Hiv

À l'aube du 16 juillet 1942 débute à Paris la « du Vél d'Hiv». Elle voit l'arrestation par surprise de plus de treize mille Juifs parisiens de 2 à 60 ans, tous Juifs apatrides (il s'agit notamment de Juifs anciennement Allemands, Autrichiens ou Polonais). La plupart sont déportés au camp d'extermination d’Auschwitz-Birkenau. Quelques dizaines en reviendront...

À l'origine de ce crime contre l'humanité, il y a le projet hitlérien d'arrêter un grand nombre de Juifs dans toute l'Europe occupée. En France, jalouse de ses droits, l'administration, tardivement informée, veut dans certaines limites garder la maîtrise de l'opération.

C'est ainsi que sont mobilisés à Paris 7 000 policiers et gendarmes sous les ordres du délégué en zone nord de René Bousquet, jeune et efficace fonctionnaire du gouvernement de Vichy.

La rafle

13 152 personnes sont appréhendées par la police française les 16 et 17 juillet 1942, y compris 4 000 enfants de moins de 16 ans qu'il n'avait pas été initialement prévu de déporter.

C'est beaucoup... et néanmoins deux fois moins que le quota fixé par les Allemands et la préfecture de police ! Les actes de solidarité heureusement n'ont pas manqué : quelques policiers ont laissé fuir leurs victimes, des concierges, des voisins, des anonymes ont ouvert leurs portes et caché des Juifs...

Embarqués dans des autobus, les personnes seules et les couples sans enfants sont convoyés vers le camp de Drancy, au nord de Paris.

Les familles avec enfants sont quant à elles dirigées vers le Vélodrome d'Hiver, rue Nélaton, dans le XVe arrondissement de Paris (aujourd'hui disparu).

Plus de 8 000 personnes dont une majorité d'enfants vont s'y entasser pendant plusieurs jours, parfois jusqu'au 22 juillet, dans des conditions sordides : pas de couchage, ni nourriture, ni eau potable, avec un éclairage violent jour et nuit, au milieu des cris et des appels de haut-parleurs. Seuls trois médecins et une dizaine d'infirmières de la Croix-Rouge sont autorisés à intervenir.

Les familles du Vél d'Hiv sont transférées de la gare d'Austerlitz vers les camps d'internement de Pithiviers et Beaune-la-Rolande, dans le Loiret. Au mois d'août suivant, les mères sont enlevées à leurs enfants par les gendarmes et convoyées vers les camps d'extermination de Pologne. Les enfants seront à leur tour envoyés deux semaines plus tard à Auschwitz-Birkenau qui, depuis le début juillet, s’est transformé de camp de travail forcé en camp d'extermination à l'échelle industrielle.

Aucun n'en reviendra. Les internés de Drancy prennent également le chemin d'Auschwitz-Birkenau. Quelques dizaines tout au plus reviendront de l'enfer.

La rafle accentue la collaboration entre Vichy et l'occupant allemand dans le domaine de la « question juive ». Mais elle entraîne aussi un début de fracture dans l'opinion française, jusque-là massivement indifférente ou attentiste. Peu à peu, certains citoyens basculent dans la Résistance, plus ou moins active ; d'autres, à l'inverse, se radicalisent et basculent dans l'antisémitisme et la collaboration.

Il a fallu attendre le 16 juillet 1995 pour qu'à la faveur d'un très beau et très émouvant discours, un président, Jacques Chirac, reconnaisse officiellement « que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'État français ».

paru dans Hérodote.net

 

15/07/2019

Henri Michaux, Fille de la montagne

 

Fille de la montagne

 

Fille restée petite

sans fleurir

chapelet de jours

sans aurore

 

soignant les bêtes

dans un réduit sans air

 

rêvant fenêtres

une grande large fenêtre,

où les disparus

réapparaîtraient

pénitence terminée.

 

La saison de la feuillaison revenue

la voici au-dehors

menant les chèvres brouter.

 

À nouveau sur les cimes, l’étrangère

l’immensité devant elle

immensités autour d’elle

grimpant

dévalant

remontant

 

Mais loin du pays de sa naissance

loin le Grand Continent

habité des dieux.

 

Sur les hauteurs, les cieux sont proches,

 

de partout reviennent

 

Montagnes donnant courage aux courageux

persévérance aux persévérants

déviation à celles qui aspirent à l’élévation

(…)

 

Henri Michaux, Fille de la montagne, dans

Œuvres, III, Pléiade / Gallimard, 2004, 1289-1290.

 

14/07/2019

Oscar Wilde, Poèmes

 

                        Madonna mia

 

Une fillette, un lys, inapte à la douleur du monde,

Cheveux bruns et soyeux tressés autour de ses oreilles,

Aux yeux charmants voilés de larmes folles,

Telle une eau d’un bleu pur dans un brouillard de pluie,

 

Et des joues pâles ignorantes des baisers,

Lèvres rouges qui ont toujours craint l’amour.

Gorge aussi blanche que gorge de colombe,

Sur le marbre de laquelle s’inscrit une veine de pourpre,

 

Pourtant, bien que mes lèvre ne cessent de te louer,

Je n’ose même pas embrasser ton pied,

Tant je suis assombri par les ailes de la peur,

 

Tel Dante, se tenant auprès de Béatrice,

Sous le portail en feu du Lion, lorsqu’il vit

La Septième splendeur et l’Escalier d’or.

 

Oscar Wilde, Poèmes, traduction Bernard Delvaille,

dans Œuvres, Pléiade / Gallimard, 1996, p. 13.

13/07/2019

Vadim Kosovoï, Hors de la colline

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                             Jeunesse éternelle

 

d’éblouissantes koboldinettes qui trônaient sur un tas d’ordures

et voilà par le sale balai dépouillées à poil fesses de crotte

un pressoir les berçait de son poing ossifié

une brassière leur siffla un cric-crac d’oisillon

et le seigneur piqué de son au groin du porcelet

en personne les bénit au passage d’un gros coup de casquette

alors quand

quand leurs tignasses d’emprunt brillotèrent de limaille sénile

d’éblouissantes koboldinettes se prirent par les pattes de chiasse

impérissablement

pour dansse le glas tintamarre du sordide balai écorcheur

 

Vadim Kosovoï, Hors de la colline, version française de l’auteur

avec la collaboration de Michel Deguy et Jacques Dupin, préface

de Maurice Blanchot, illustrations de Henri Michaux, Hermann,

1984, p. 91.

12/07/2019

Robert Desnos, Domaine public

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Siramour

 

Semez, semez la graine

Aux jardins que j’avais.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante,

De la maîtresse de l’écume et des moissons de la nuit

Où les constellations profondes comme des puits grincent

            de toutes leurs poulies et renversent à pleins seaux

            la terre et le sommeil un tonnerre de marguerites

            et de pervenches.

Nous irons à Lisbonne, âme lourde et cœur gai,

Cueillir la belladone au jardin que j’avais.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante,

Pas la figure de proue mais la figure de chair,

La vivante et l’insatiable,

Vous que nul ne pardonne,

Âme lourde et cœur gai,

Sirène de Lisbonne,

Lionne rousse aux aguets.

Je parle ici de la sirène idéale et vivante,

Jadis une sirène

À Lisbonne vivait.

Semez, semez la graine

Aux jardins que j’avais.

(…)

 Robert Desnos,Siramour, dans Domaine public,

Gallimard, 1953, p. 295.

 

 

11/07/2019

Fernando Pessoa, Le violon enchanté

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                    35 sonnets, I

 

Jamais nous n’avons d’apparence, que nous parlions

Ou que nous écrivions ; sauf quand nous regardons. Ce

          que nous sommes

Ne peut passer dans un livre ou un mot.

Infiniment notre âme est loin de nous.

Et quelque forte soit la volonté que nos pensées

Soient notre âme, en imitent le geste,

Nous ne pouvons jamais communiquer nos cœurs.

Nous sommes méconnus dans ce que nous montrons.

Aucune habileté de la pensée, aucune ruse des semblants

Ne peut franchir l’abîme entre deux âmes.

Nous sommes de nous-mêmes un abrégé, quand

              nous voudrions

Clamer notre être à notre pensée.

      Nous sommes les rêves des lueurs de nos âmes,

      Et l’un l’autre des rêves les rêves des autres.

 

Fernando Pessoa, Le violon enchanté, traduction des sonnets

Olivier Amiel, Christian Bourgois, 1992, p. 295.

 

10/07/2019

Jean Tardieu, Pages d'écriture

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                             Les mots de tous les jours

 

   Il faut se méfier des mots, ils sont toujours trop beaux, trop rutilants et leur rythme vous entraîne, prêt à vous faire prendre un murmure pour une pensée.

   Il faut tirer sur les mots sans cesse, de peur que ces trop bouillants coursiers ne s’emballent.

   J’ai longtemps cherché les mots les plus simples, les plus usés, même les plus plats. Mais ce n’est pas encore cela : c’est leur juste assemblage qui compte.

   Quiconque saurait le secret usage des mots de tous les jours aurait un pouvoir illimité — et il ferait peur.

 

Jean Tardieu, Pages d’écriture, Gallimard, 1967, p.32.

09/07/2019

Jean Ristat, Artémis chasse à courre le sanglier, le cerf et le loup

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                  La chasse du cerf

(...)

Avant que de reprendre souffle [Actéon] sent fléchir

Ses jambes et son dos se courbe entraînant sa tête

Soudain plus pesante qu’un boulet de canon

Vers le sol où parmi les feuilles pourrissantes

Dorment des étoiles chapeautées comme des

Champignons sous leurs jupes plissées, il suit

La trace d’artémis à l’odeur de cuit bouilli

Il s’étonne et s’émeut à fouiller les sous-bois

À dévorer goulûment les faines éparses

Dans les sentiers l’herbe tendre et acidulée

La pomme comme un petit sein tendu et ferme

Il s’arrête et frémit une biche paraît

Qui le regarde doucement entre les hautes

Fougères les yeux noirs grands ouverts et profonds

Comme l’abysse où s’enroule au fuseau de la

Flamme le temps sans mémoire de l’être et seule

La turbulence des oreilles trahit la

Blessure d’un désir la divine surprise

 

Jean Ristat, Artémis chasse à courre le sanglier, le cerf et le loup,

Gallimard, 2007, p. 20.

08/07/2019

Armand Robin, Le Monde d'une voix

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                Solitaire

 

Solitaire, sans pays,

 

Je n’ai pas de jour selon vos bonjours,

Mes jours ne veulent bonjours

Que dans l’aube authentique du règne du travail.

 

Mes bonjours ne salueront

Que l’aube authentique du monde du travail !

 

Armand Robin, Le Monde d’une voix, préface Henri

Thomas, Gallimard, 1968, p. 163.

07/07/2019

Shakespeare, Sonnets (traduction Pierre Jean Jouve)

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XIII

 

Ah si vous étiez vous à vous-même ! mais, amour, vous n’êtes vous-même à vous-même que tant que vit ici votre vous-même : contre cette fin qui accourt vous devez vous prémunir, et votre chère semblance à quelque autre la départir.

   Alors cette beauté dont vous avez la jouissance, elle ne trouverait de fin alors vous seriez votre vous-même encore après mort de vous-même, votre doux fruit portant votre très douce forme.

   Qui peut laisser si belle maison tomber à ruine, qu’un soin familier maintiendrait en honneur, contre bourrasque et vent du jour d’hiver et stérile rage du froid éternel de la mort ?

   Oh seulement l’infécond. Cher amour vous savez que vous eûtes un père : que votre fils aussi de vous puisse le dire.

 

William Shakespeare, Sonnets, traduction Pierre Jean Jouve, dans Pierre Jean Jouve, Œuvre, II, édition établie par Jean Starobinski, Mercure de France, 1987, p. 2081.

 

06/07/2019

Marina Tsvétaïéva, Tentative de jalousie

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               Ennui et tristesse

 

Ennui et tristesse… À qui donnerai-je la main

     À l’heure où plus rien ne nous leurre ?

Désirs ? À quoi bon désirer constamment et en vain ?

     Et l’heure s’en va — la meilleure.

 

Aimer — mais qui donc ? À quoi bon ? — ces amours pour un jour ?

     Que dure l’amour le plus tendre ?

Je sonde mon cœur. Ce qui fut est parti sans retour,

     Et tout ce qui est n’est pas tendre.

 

Je vois mes passions, sous la faux de la froide raison

     Gisant — comme tiges éparses,

Oh, vie ! soupirs et plaisirs et retour des saisons —

     Oh, vie, tu n’es qu’une farce.

 

Marina Tsvétaïéva, Tentative de jalousie & autre poèmes,

traduction Ève Malleret, La Découverte, 1986, p. 207.

05/07/2019

Cécile A. Holdban, Partir du silence, Variations sur Philip Glass

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            avril

 

Quelle est cette puissance

que plus rien ne contient

cette vie rouge qui éclate

aiguisée de lumière

la sève contenue par la terre

envahit l’espace

les fleurs prises dans ce mouvement

naissent s’envolent se fanent,

balayées par les vents rapides.

Les passants aveuglés de soleil

recueillent les pétales

pensent à la bénédiction

du printemps

 

Dans cet emballement de cheval fou

l’ivresse des éléments, la violence muette

un enfant s’abandonne

avril est mort

 

(Concerto pour violon. Premier mouvement)

 

Cécile A. Holdban, Partir du silence, Variations

sur Philip Glass, dans la revue de belles-lettres,

2019, I, p. 29.