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18/07/2017

Umberto Saba, Il Canzoniere

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Le dernier amour

 

Que me faudrait-il pour être heureux ?

Une petite chambre, mais avec un feu allumé

deux tasses, deux petites tasses,

l’une pour toi, l’autre pour moi, Paolina ;

et adoucir de tes baisers l’amertume

de la boisson. O ma toute petite écoute :

je ne te verrais durant quelques jours, je crois,

que rarement et furtivement. Et tu ne voudrais pas

d’abord une fois, une seule fois, ce

qu’à l’oreille je t’ai dit, et toi,

levant sur moi une main qui dans son geste

fut de baisers punie et recouverte,

tu m’as répondu « coquin » ; et contre ma poitrine

tu cachais, en riant, ta petite tête.

Tu ne veux pas, Paolina ? que je conserve

un souvenir de toi, si doux si doux, que mon cœur

à ce souvenir défaille, et que ce soit

la dernière fleur que j’aurai cueillie parmi les vivants.

 

Umberto Saba, Il Canzoniere, L'Âge d’Homme, 1988, p. 197.

 

17/07/2017

Sereine Berlottier, "récit"

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« récit »

 

I

 

de vraie persécution

je recommence par la fin le récit

 

une première boucle

dans le soleil

loin de la fenêtre

 

ligotée par les veines

à quoi ressemble

 

ici encore, en séparé

malgré le murmure

 

on pourrait croire que ce ne sont pas des larmes, mais une sécrétion mystérieuse, opaque, l’envers des images captives dans la concrétion, brusquement, suinterait

 

un long chemin

il faut dessiner tout le paysage, et l’ayant dessiné le marteler de ses poings, miette après miette, et l’ayant martelé de ses poings, miette après miette, moudre la terre avec ses dents

ne pas retenir

 

[ …]

 

Sereine Berlottier, « récit », dans L’étrangère, n° 43-44, 2016, p. 51-52.

16/07/2017

Paul de Roux, Les intermittences du jour, Carnets 1984-1985

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On ne se voit pas vieillir : on se voit vieilli.

 

Petite conversation du merle dans le froid, la pluie, le jour à peine levé.

 

Aime ne rien attendre. Oui fais-en ton amour — autant que tu le peux.

 

Le poème, précaire réconciliation. Tout si précaire.

 

C’est en nous que tout manque, que rien n’accueille. Le monde, autour de nous, est immuable.

 

Paul de Roux, Les intermittences du jour, Carnets 1984-1985, le temps qu’il fait,1989, p. 115, 116, 126, 136, 144.

 

15/07/2017

Christian Prigent, Ça tourne, notes de régie (2)

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[À propos de Météo des plages]

 

Avril 2009

 

Ce qui me reste d’un « savoir » ( ?) du spécifique ( ??) du « poétique » ( ???)

 

Le langage poétique travaille avec les dimensions « non-figuratives » de la langue (graphique de la lettre, rebonds du son, tonicité des rythmes, mesure mathématique des scansions, portée respiratoire du phrasé).

Il vise à ressembler (ou résumer) ,son énergie non pas en une image descriptive, mais en une sorte de chiffre blasonné (Diderot disait : de hiéroglyphe) des contenus qu’il invoque : tel est le « poème ».

Il ne se contente pas de « dire », mais il fait ce qu’il dit : la forme fait (le) sens (leçon de Ponge de Pour un Malherbe, dans la suite de Mallarmé).

Ce qu’il « représente » (le « réel » qu’il verbalise) n’est pas ce qu’il « figure » (scènes, corps, sites, émotions : « sujets »).

Il va toujours vers la source de la « poésie » en lui (et ce « retour amont » est précisément ce qu’en définitive il « représente »).

Ce faisant il pointe plus généralement la « cause » énigmatique de la poésie. Un poème est une tentative de répondre à la question pourquoi il y a « de la poésie » plutôt que rien.

Soit : ce qu’un poème représente (quel que soit par ailleurs le développement composé de son « sujet ») est la cause de la poésie: l’innommable que la poésie tente envers et contre tout de nommer.

 

Christian Prigent, Ça tourne, notes de régie, L’Ollave, 2017, p. 58.

14/07/2017

La butte rouge : chanson antimilitariste, guerre de 1914-1918, pour fêter le 14 juillet

 

   

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              La butte rouge

Sur cette butte là y’avait pas d’gigolettes 
Pas de marlous ni de beaux muscadins.
 
Ah c’était loin du Moulin d’la Galette,
 
Et de Paname qu’est le roi des patelins.
 
C’qu’elle en a bu du bon sang cette terre,
 
Sang d’ouvriers et sang de paysans,
 
Car les bandits qui sont cause des guerres
 
s N’en meurent jamais, on n’tue qu’les innocents !
 

La butte rouge, c’est son nom, l’baptême s’fit un matin 
Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.
 
Aujourd’hui y’a des vignes, il y pousse du raisin,
 
Qui boira d’ce vin là, boira l’sang des copains.
 

Sur cette butte là on n’y f’sait pas la noce
 
Comme à Montmartre où l’champagne coule à flots,
 
Mais les pauvr’s gars qu’avaient laissé des gosses
 
Y f’saient entendre de terribles sanglots ...
 
C’qu’elle en a bu des larmes cette terre,
 
Larmes d’ouvriers et larmes de paysans
 
Car les bandits qui sont cause des guerres
 
Ne pleurent jamais, car ce sont des tyrans !
 

La butte rouge, c’est son nom, l’baptême s’fit un matin
 
Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.
 
Aujourd’hui y’a des vignes, il y pousse du raisin,
 
Qui boit de ce vin là, boit les larmes des copains.
 

Sur cette butte là, on y r’fait des vendanges,
 
On y entend des cris et des chansons :
 
Filles et gars doucement qui échangent
 
Des mots d’amour qui donnent le frisson.
 
Peuvent-ils songer, dans leurs folles étreintes,
 
Qu’à cet endroit où s’échangent leurs baisers,
 
J’ai entendu la nuit monter des plaintes
 
Et j’y ai vu des gars au crâne brisé !
 

La butte rouge, c’est son nom, l’baptême s’fit un matin
 
Où tous ceux qui grimpaient roulaient dans le ravin.
 
Aujourd’hui y’a des vignes, il y pousse du raisin.
 
Mais moi j’y vois des croix portant l’nom des copains.
 

 

 

13/07/2017

Christian Prigent, Ça tourne, notes de régie

 

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[à propos de Grand-mère Quéquette]

 

De quoi ça parle (ce livre, mes ivres en général) ? Du réel.

Je le redis, martèle, n’ai sûrement pas fini de le ressasser (il n’est pas sourd… — la pire des surdité étant sans doute ma propre incrédulité).

 

Je pars de ceci, qui concerne empiriquement tous les êtres parlants : qu’aucun des discours positifs (science, morale, idéologie, religion…) ne rend compte de l’expérience que nous faisons intimement, chacun pour notre compte, du monde (de la manière dont le réel nous affecte). Parce que le monde (le monde « extérieur » — société, politique, histoire — et le monde « intérieur » — nos « cieux du dedans » : mémoire, inconscient, imaginaire) ne nous vient pas comme sens, mais comme confusion, affects ambivalents, jouissance et souffrance mêlées, chaque fois polyphonie insensée.

 

Christian Prigent, Ça tourne, notes de régie, L’Ollave, 2017, p. 21.

12/07/2017

Franz Kafka, Lettres à Ottla

 

                                                             l'étang aux nénuphars

[Matlyary, vers le 10 février 1921]

 

(… l’après-midi il faisait trop froid pour écrire, le soir j’étais trop triste, et aujourd’hui, aujourd’hui il fait de nouveau trop beau, le soleil brûle. Le jour j’étais triste parce que j’avais mangé des sardines, c’était bien préparé, mayonnaise, petits morceaux de beurre, purée de mômes de terre, seulement c’étaient des sardines. Depuis quelques jours déjà, la viande me faisait envie, ça a été une bonne leçon. Après cela j’ai erré dans la forêt, triste come une hyène (avec un brin de toux en guise de signe humain distinctif) et j(ai passé la nit triste comme une hyène. Je voyais la hyène trouver uen boîte de sardine perdue par une caravane, piétiner le petit cercueil de fer-blanc et l’ouvrir pour se repaître des cadavres. En quoi elle ne se distingue peut-être de l’homme que parce qu’elle y est forcée et ne le veut pas (sinon pourquoi serait-elle si triste, pourquoi la tristesse lui fermerait-elle toujoutd à demi les yeux ?), alors que nous le voulons sans y être forcés. Tôt le matin le docteur m’a consolé : après tout c’est moi qui i mangé les sardines et non les sardines qui m’ont mangé.

 

Franz Kafka, Lettres à Ottla, traduction Marthe Robert, Gallimard, 1978, p. 110.

11/07/2017

André Malraux, Royaume farfelu (1928)

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   Prenez garde, diables frisés : de pâles images se forment sur la mer en silence ; cette heure n’est plus la vôtre. Voyez, voyez : en face des tombeaux de lieux saints, les visiteurs remontent lentement les horloges qui mesurent l’éternité aux sultans morts — les papes et les antipapes dorés se poursuivent dans les égouts déserts de Rome ; derrière eux rient sans bruit des démons à la queue soyeuse qui sont les anciens empereurs — à travers le désert, un vagabond marche vers une ville éblouissante, environné de vols de perdrix qui se mussent autour de lui comme des poussins, le soir — un roi qui n’aime plus que la musique et les supplices erre la nuit, désolé, soufflant dans de hautes trompes d’argent et entrainant son peuple qui danse… et voici qu’à la frontière des deux Indes, sous des arbres aux feuilles serrées comme des bêtes, un conquérant abandonné s’endort dans son armure noire, entouré de singes inquiets…

 

André Malraux, Royaume farfelu (1928), dans La Condition humaine et autres écrits, Pléiade / Gallimard, 2016, p. 3.

10/07/2017

Georges Perec, La belle absente

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             La belle absente

 

                       1

 

Daphné fit le visage que j’ombre

Plomb figé devenu torche jusqu’ ;

Au dos fragile, vasque, jubé, champ,

Blanc qu’âge de jade rompt à vif

Jusqu’au flambant pavot d’or, gâchis

Déjà fléchés : manque. Boive ta page

Humble, grave, l’aspect que je fonde,

Qui défit cet aplomb gravé hors jeu

 

Champ d’or gravi jusqu’au but final.

 

                         2

 

Inquiet, aujourd’hui, ton pur visage flambe.

Je plonge vers toi qui déchiffre l’ombre et

La lampe jusqu’à l’obscure frange de l’hiver :

Quêtes de plomb fragile où j’avance, masqué

Nu, hagard, buvant ta soif jusqu’à accomplir

L’image qui s’efface, alphabet déjà évanoui.

L’étrave de ton regard est champ bref que je

Dois espérer, la flèche tragique, verbe jeté,

Plain-chant qu’amour flambant grava jadis.

 

Georges Perec, Œuvres, II, édition Christelle Reggiani,

Pléiade / Gallimard, 2017, p. 796.

 

 

 

09/07/2017

Rainer Maria Rilke, La mélodie de l'amour et de la mort du cornette Christoph Rilke

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   Chevaucher, chevaucher, chevaucher, le jour, la nuit, le jour.

Chevaucher, chevaucher, chevaucher.

   Et la vaillance est maintenant si lasse et la nostalgie si grande. Il n’y a plus de montagnes, à peine un arbre. Rien n’ose se lever. Des cahutes étrangères sont accroupies assoiffées près de puits envasés. Nulle part une tour. Et partout le même tableau. On a deux yeux en trop. La nuit seulement, on croit parfois connaître le chemin. Peut-être que nous refaisons sans cesse la nuit le trajet que nous avons péniblement gagné sous un soleil étranger ? C’est possible. Le soleil est pesant, comme chez nous en plein été. Mais nous avons fait nos adieux en été. Les robes des femmes brillèrent longtemps sur la verdure. Et nous chevauchons maintenant depuis longtemps. On ne peut donc qu’être en automne. Du moins là où des femmes tristes nous connaissent.

 

Rainer Maria Rilke, La mélodie de l’amour et de la mort su cornette Christoph Rilke, traduction Roland Crastes de Paulet, Alia, 2017, p. 11.

02/07/2017

Jean-Pierre Burgart, Stèle

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         Stèle

 

Je suis là

et toi dans la crypte

où il n’est plus d’images ni de noms

en toi j’habite l’oubli

 

tu ne rêves plus de moi, tu ne sens pas

mon bras posé sur ton épaule

ni sur ta nuque la chaleur de ma paume

sur tes lèvres affleure à ton insu

le dessin de mes lèvres, dans une voix

inconnue passe une inflexion de ma voix

tu ne l’entends pas, autour de toi

la couleur flambe ou s’éteint

tu ne sais pas pourquoi

j’habite l’oubli

 

Jean-Pierre Burgart, Pris par le temps, dans

L’étrangère, n° 43-44, p. 19.

Littérature de partout reprendra ses publications le 10 juillet

01/07/2017

Cioran, Aveux et anathèmes

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Kandinsky soutient que le jaune est la couleur de la vie….On sait maintenant pourquoi cette couleur fait si mal aux yeux.

 

Sainte-Beuve écrivait en 1849 que la jeunesse se détournait du mal romantique pour rêver, à l’exemple des saint-simoniens, du « triomphe illimité de l’industrie ».

Ce rêve, pleinement réalisé, jette le discrédit sur toutes nos entreprises et sur l’idée même d’espoir.

 

Si je me suis toujours méfié de Freud, c’est mon père qui en porte la responsabilité : il racontait ses rêves à ma mère, et me gâchait ainsi toutes mes matinées.

 

On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre.

 

Cioran, Aveux et anathèmes, Arcades / Gallimard, 1987, p. 15, 17, 18, 21.

30/06/2017

Chamfort, Maximes et pensées

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La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres, à peu près comme un Cicerone d’Italie rappelle Cicéron.

 

J’ai vu, dans le monde, qu’on sacrifiait sans cesse l’estime des honnêtes gens à la considération, et le repos à la célébrité.

 

Ne tenir dans la main de personne, être l’homme de son cœur, de ses principes, de ses sentiments, c’est ce que j’ai vu de plus rare.

 

Il y a des hommes qui ont besoin de primer, de s’élever au-dessus des autres, à quelque prix que ce puisse être. Tout leur est égal, pourvu qu’ils soient en évidence sur des tréteaux de Charlatan ; sur un théâtre, un trône, un échafaud, ils seront toujours bien, s’ils attirent les yeux.

 

La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri.

 

Chamfort, Maximes et pensées, éditions jean Dagen, Garnier-Flammarion, 1968.

 

29/06/2017

L'étang aux nénuphars

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28/06/2017

Jacques Lèbre, Sonnets de la tristesse, dans Secousse

 

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                 Sonnets de la tristesse

                               I

On voit parfois, quand on traverse un village,
un coin de rideau qui se soulève au bas d’une fenêtre,

puis le mouvement de recul d’un visage ridé
c’est que nous aurons regardé dans cette direction,

 

attirés par ce mouvement – comme d’une aile d’oiseau –,

soudain, il se sera inscrit dans notre champ de vision.

Rabaissé, le rideau estompe le visage, puis le gomme

comme si depuis la nuit des temps le dessin devait être raté,

 

celui d’une vie, eau morte qui désormais clapote
derrière une fenêtre qui désormais sert de frontière,
mais transparente pour laisser voir ce qu’il y a d’encore vivant

 

dehors où nous passons. Et nous n’aurions rien soupçonné

si le rideau n’avait pas été soudain corné, comme la page

d’un livre quand on en interrompt la lecture.

 

 

                                      III

Quelle tristesse... Tous ces vieillards assis
sur des fauteuils ou des fauteuils roulants, immobiles,

en rang d’oignons ou en cercle dans la salle commune,

tête qui tombe sur la poitrine et qui semblent

 

ne plus rien attendre – sinon la mort.
Et quand vous passez, quelques têtes, mais pas toutes,

se relèvent, se tournent lentement à mesure,
vous suivent des yeux – comme des vaches dans un pré.

 

Une « fin de vie » peut durer très longtemps,

et si l’on a toujours la conscience du temps...

Quelle tristesse... Tous ces regards éteints,

 

ce silence des vies qui viennent ici finir
et dont on ne soupçonne même pas ce qu’elles furent

ailleurs en leurs lieux et en leur temps.

 

Jacques Lèbre, Sonnets de la tristesse, dans Secousse,

revue en ligne n° 22, été 2017, éditions Obsidiane.