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22/02/2017

Tom Raworth (1938-2017), Penser un titre

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Penser un titre

 

plus tard elle lui marcherait

sur les pieds en dormant

jusqu’au bord de l’inspiration

les ongles vernis

arrêtés au milieu d’une phrase

négligeant — méprisant

la courbe légendaire des étoiles

élaborant des stratagèmes

rétrécissait dans sa tête

jusqu’à emplir le jour

créant une illusion

la radiation d’un éclair orange

englouti dans le vide

au-delà des étangs, en bas des collines

 

Tom Raworth, Penser un titre, traduction de

l’anglais par Marie Borel et Jacques Roubaud, dans

intempéries, textes Éric Audinet, Tom Raworth,

Sarah Clément, photographies Jean-Yves Cousseau,

éditions isabelle sauvage, 2017,

 

21/02/2017

Paysages d'hiver, reflets au bord de l'eau

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20/02/2017

Denis Roche, Le Mécrit

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Idées sur une lecture démonstrative particulièrement rapide (III)

 

/II/ La poésie est inadmissible. D’ailleurs elle n’

existe pas. Je l’ai quittée une semaine auparavant

Disant : « cette vie vécue des nues d’entre nous

Et répétant qu’il le minéral du temps du vent

Je regarde par la fenêtre de ce flambeau neuf

Hélas, pot, crassier, enflure gigantesque appeau

Je remonte, sans m’en donner la peine, l’épais

Tapis de chemins étroits, confondus, oléagineux

Coulis de saine envie enfilant fesse après fesse

À l’écharpe agitée depuis le bastingage d’août

Dernier. Rien n’y fait. De toute façon. Le

Marbre surgit et soutire tout à l’haleine. Et

Elle sourit parce que visiblement elle ne peut

Rien faire d’autre. Sinon, évidemment me jeter

À la tête quelque aliment dont la vulgarité ne

Fera qu’ajouter au mystère.

 

Denis Roche, Le Mécrit, Seuil, 1972, p. 62.

19/02/2017

Yannis Ritsos, Erotica

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Meubles tissus objets

d’usage courant

la vieille lampe

un bouton dans le verre

faux-fuyants — dit-il —

des à-peu-près

pour ce qui n’a pas été nommé —

derrière le rideau rouge

une femme nue

deux oranges dans les mains

moi je monte sur la chaise

j’enlève les toiles d’araignée du plafond

pourtant

si je ne te nomme pas

ce n’est pas toi

ni moi.

 

Yannis Ritsos, Erotica, traduit du grec par

Dominique Grandmont, Gallimard, 1981, p. 30.

18/02/2017

Franz Kafka, Correspondance 1902-1924

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[…] j’ai (…] pris conscience du fait, que j’avais presque oublié au cours de cette dernière période presque calme, que je vis sur un sol combien fragile, voire tout à fait inexistant, au-dessus d’un trou d’ombre d’où les puissances obscures sortent à leur gré pour détruire ma vie, sans se soucier de mon bégaiement. La littérature me fait vivre, mais n’est-il pas plus juste de dire qu’elle fait vivre cette sorte de vie-là ? Ce qui naturellement ne veut pas dire que ma vie soit meilleure quand je n’écris pas. Dans ce cas au contraire c’est bien pire, c’est tout à fait intolérable et sans autre issue que la folie. Toutefois cela n’est vrai qu’à condition que je sois écrivain même quand je n’écris pas, comme c’est d’ailleurs effectivement le cas, et à vrai dire un écrivain qui n’écrit pas est un non-sens, une provocation à la folie. Mais qu’en est-il de l’état littéraire lui-même, La création est une douce et merveilleuse récompense, mais pour quoi ? Cette nuit j’ai vu clairement, avec la netteté d’une leçon de choses enfantine, que c’est un salaire pour le service du diable. Cette descente vers les puissances obscures, ce déchainement d’esprits naturellement liés, ces étreintes louches, et tout ce qui peut encore se passer en bas dont on ne sait plus rien en haut quand on écrit des histoires au soleil…

 

Franz Kafka, Correspondance 1902-1924, traduit et préfacé par Marthe Robert, Gallimard, 1965, p. 447.

 

Le livre de Pauline Klein, Les Souhaits ridicules, dont le début a été repris ici même, a été publié aux éditions Allia en 2017 — et non en 2917... On ne se relit jamais assez !

17/02/2017

Oswald Egger, Rien, qui soit

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                        Tout le temps

[…]

Je me croyais debout au fond d’un lac, en branche de corail difforme à palpes et yeux-ventouses. En plus j’arrive encore à respirer, alors qu’en haut par-dessus les arbres des aiguilles d’os qui se remembrent dans huilerées fente d’amande, s’elles-mêmes dédoublèrent en formes figées : variétés de gras haricots qui poussent en cosses sur roues étoilées jusqu’à ce que les lunes regorgent vermoulues et s’échevèlent sur le sol concassées, dépecées, (mais pas aujourd’hui) ébouriffées ; crèvebasse dégingandée. Nénuphars qui à pluches pêchées du flot surgeonnaient leur calice sans bourgeon en miroir désassombri, ainsi se recueille une membraneuse rêverie solaire dans des rosées à foison avec — le regard qui vacille.

 

Oswald Egger, Rien, qui soit, traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle, Grèges, 2016, p. 109.

16/02/2017

Pauline Klein, Les Souhaits ridicules

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   Il y a fort longtemps, dans une contrée retirée de Bretagne, je tombais secrètement amoureuse d’un jeune garçon rencontré en été. Il s’appelait Frédéric Bresson. Un après-midi, je l’avais suivi dans sa chambre. Il avait ouvert un coffre à jouets, et m’avait tendu une boussole. C’était une petite boîte ronde, légère et métallique, au fond de laquelle était dessiné un chat gris et noir. On raconte que le soir même, j’étais allée au lit avec l’objet, regardant les aiguilles osciller, et que je m’étais endormie en la serrant dans ma main. On raconte que j’avais passé la fin des vacances avec elle, la déposant à côté du lavabo quand je brossais mes dents, à droite de mon assiette lors des repas en famille, sous ma serviette de plage et sous mon oreiller.

   Le jour de notre départ, Frédéric se tenait devant la porte de la maison. Je ne sais pas s’il se souvenait m’avoir offert cette boussole. Elle était là, au fond de ma poche. Nous nous sommes dit au revoir devant nos parents et je me suis installée à l’arrière de la voiture, à côté de mon petit frère. J’ai collé ma joue contre la vitre et j’ai écouté la musique de mon père. J’ai sorti la boussole de ma poche, je l’ai regardée encore, encore.

   On raconte que, quelques kilomètres plus loin, mes parents, mon frère et moi nous sommes arrêtés sur le bord de l’autoroute pour déjeuner. J’ai posé la boussole devant moi sur la table. Puis nous sommes retournés à la voiture et repartis. Au bout de quelques minutes, j’ai ouvert mes mains, vides, j’ai fouillé dans mes poches, vides. J’avais oublié la boussole dans la station-service, et il n’était plus question de faire demi-tour.

 

Pauline Klein, Les Souhaits ridicules, Allia, 2917, p. 9-10.

15/02/2017

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux

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Je trouve si naturel que l’on ne pense pas

que parfois je me mets à rire tout seul,

je ne sais trop de quoi, mais c’est de quelque chose         

ayant quelque rapport avec le fait qu’il y a des gens qui pensent…

 

Et mon mur, que peut)il bien penser de mon ombre ?

Je me le demande parfois, jusqu’à ce que je m’avise

que je me pose des questions…

Alors je me déplais et j’éprouve de la gêne

comme si je m’avisais de on existence avec un pied gourd…

 

Qu’est-ce que ceci peut bien penser de cela ?

Rien ne pense rien.

La terre aurai-elle conscience des pierres et des plantes qu’elle porte ?

S’il en est ainsi, et bien, soit !

Que m’importe, à moi ?

Si je pensais à ces choses, je cesserai de voir les arbres et les plates et je cesserai de voir la Terre, pour ne voir que mes propres pensées…

Je m’attristerais et je resterais dans el noir.

Mais ainsi, sans penser, je possède et la Terre et le Ciel.

 

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux, traduction Armand Guibert, Gallimard, 1960, p. 98-99.

14/02/2017

Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né

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Toute forme de hâte, même vers le bien, trahit quelque dérangement mental.

 

Les douleurs imaginaires sont de loin les plus réelles, puisqu’on en a un besoin constant et qu’on les invente parce qu’il n’y a pas moyen de s’en passer.

 

Point de méditation sans un penchant au ressassement.

 

Nous avons perdu en naissant autant que nous perdrons en mourant. Tout.

 

Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né, Idées / Gallimard, 1973, p. 65, 65, 70, 70.

13/02/2017

Emmanuelle Pagano, Saufs riverains (Trilogie des rives, II)

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                             Lundi 9 novembre 2015

 

   La dernière fois que je l’ai empruntée, en septembre, il pleuvait à verse sur l’A75. J’avais pris des jeunes en covoiturage à la gare de Mende, je descendais en leur compagnie distrayante vers la vallée. Je revenais de l’hôpital de Rodez.

   Nous avons franchi le viaduc de Millau sous un ciel majestueusement défait. Les jeunes n’avaient jamais entendu parler des luttes du Larzac.

   Nous avons ralenti, warning et buée aux vitres, à hauteur du village du Bosc, que nous avons passé juste avant qu’une portion de l’autoroute ne s’effondre,. Les très fortes pluies avaient fragilisé le revêtement et engagé des chutes de rochers qu’aucun filet anti-sous-marin ne retenait. Une brèche venait de s’ouvrit sur le parcours, largement visibles sur les clichés aériens reproduits dans le Midi-Libre. J’ai gardé l’article dans le dossier préparatoire de ce livre. Je regarde l’image de la voie trouée agrandir la blessure toute neuve dans mon histoire.

 

Emmanuelle Pagano, Saufs riverains (Trilogie des rives, II), P.O.L, 2017, p. 333-334.

12/02/2017

Jean Tardieu, Accents

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               Couple en marche

 

— Les doigts doublés d’un souvenir d’argile

En mouvement sous le désir des mains ;

 

— La dent qu’agace une grêle de grains

Mots inconnus aux lèvres malhabiles ;

 

— Sur l’œil goulu demi-jointes paupières

Fixant la ligne où l’élan se résout ;

 

— L’ouïe attentive à l’intime tonnerre

Mineur du ciel et du sol coup par coup ;

— Proche tempête, éclaire (que seuls redoutent

Les regards froids, riche orage inventé

Par l’enchanteur à tâtons sur une route

Et tout fumant de lente volonté ;

 

— Le pas, qu’un contre temps voisin balance,

— Le corps, hanté d’un corps qui l’accomplit,

 

— Et l’âme, — gerbe, — escalade, — puissance,

En équilibre au versant de la nuit.

 

Jean Tardieu, Accents, Gallimard, 1939, p. 34.

 

                                                                      ***

L’association des amis du peintre Gilbert Pastor entre dans sa deuxième année.
Le site internet progresse : http://gilbert-pastor.blogspot.fr <http://gilbert-pastor.blogspot.fr/>  
nous espérons qu’il vous intéressera ; n’hésitez pas à envoyer vos remarques et propositions à : jp.sintive@wanadoo.fr

11/02/2017

Esther Tellermann, Éternité à coudre

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C’est assez

soir désormais

       s’incline

dans l’orage lorsque

l’un l’autre

voulions

         Jérusalem.

Fournaise jusqu’aux

portes où s’inventent

les lettres

         de l’autre côté

qui vient et comble

le même ?

Je voulais que

           nous habillent

les aubes

nager jusques

bords

 

Esther Tellermann, Éternité

à coudre, éditions Unes, 2016, np.

10/02/2017

Sylvia Plath, Arbres d'hiver

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             Arbres d’hiver

 

Les lavis bleus de l’aube se diluent doucement.

Posé sur son buvard de brume

Chaque arbre est un dessin d’herbier —

Mémoire accroissant cercle à cercle

Une série d’alliances.

 

Purs de clabaudages et d’avortements,

Plus vrais que des femmes,

Ils sont de semaison si simple !

Frôlant les souffles déliés

Mais plongeant profond dans l’histoire —

 

Et longés d’ailes, ouverts à l’au-delà.

En cela pareils à Léda.

Ô mère des feuillages, mère de la douceur

Qui sont ces vierges de pitié ?

Des ombres de ramiers usant leur berceuse inutile.

 

Sylvia Plath, Arbres d’hiver, précédé de La Traversée,

traduction Françoise Morvan et Valérie Rouzeau,

Poésie / Gallimard, 1999, p. 175.

 

 

 

09/02/2017

Henri Pichette, les ditelis du rougegorge

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Petit propriétaire à la cravate rouge

         il chante contre l’intrus

         il se rengorge se redresse

       il se campe torse bombé

tant le cœur lui bat le sang qui bout

         ses yeux flamboient

         son corps saccade

et plus il mélodie plus il furibonde

 

         Gare la bagarre !

on pourrait bien se voler grièvement

           dans les plumes.

 

Henri Pichette, Les ditelis du rougegorge,

Gallimard, 2005, p. 49.

08/02/2017

Andrèas Embirìkos, Oktàna, traduit du grec par Myrto Gondicas et Michel Volkovitch

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               Archange en septembre clamant dans la nature

 

Par les douces journées de septembre, quand il ne pleut pas encore, que les bruits sont plus rares qu’en été, le goût des heures plus fort, que dans les jardins s’ouvrent les grenades, que vibrent les tiges des fleurs toutes droites, que les hibiscus flamboyants palpitent dans leur pourpre, tout pareils à des mariés pleins d’assurance qui frappent à l’huis de leurs belles, alors, comme si c’était toujours l’été (car quelle que soit la saison, le désir est toujours estival), les âmes sont dans l’allégresse, et l’Amour, l’archange le plus blond du Paradis, s’exclame pour tous les corps qu’il touche :

 

Jette tout et dévêts-toi.

Oublie tout ce qui fait peur.

Printemps, hiver ou été —

En tous lieux et à toute heure _

Mon épée vient vers toi.

 

Andréas Embirìkos, Oktàna, traduit du grec par Myrto Gondicas et Michel Volkovitch, Le Miel des anges, 201, p. 24.