10/07/2026
Jean Tardieu, Jours pétrifiés

Histoires pathétiques
I
(Non ce n’est pas ici)
J’aperçois d’effrayants objets
mais ce ne sont pas ceux d’ici ?
Je vois la nuit courir en bataillons serrés
je vois les arbres nus qui se couvrent de sang
un radeau de forçats qui rame sur la tour ?
J’entends mourir dans l’eau les chevaux effarés
j’entends au fond des caves
le tonnerre se plaindre
et les astres tomber ?...
Non ce n’est pas ici, non non que tout est calme
ici : c’est le jardin voyons c’est la rumeur
des saisons bien connues
où les mains et les yeux volent de jour en jour !...
Jean Tardieu, Jours pétrifiés, dans Œuvres,
Quarto/Gallimard, 2003, p. 273.
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09/07/2026
Jean Tardieu, Jours pétrifiés

Le rendez-vous
Nulle paroi, plus aucun mur : songe ou soleil j’entends
des coups frappés des coups de gong, autant de portes
que l’on ouvre, que l’on ferme, des pas pressés !
À ses surprises de félin à ses bonds sourds
je reconnais la forme inattendue
l’événement…
Coups frappés, coups de gong (et cependant silence)
ébranlements du ciel et du sol (mais douceur)
les pas du vent, de l’eau, le jour qui bouge,
passages nuits éclairs je suis votre terreur
et votre joie je brûle
sur les rochers où les monstres méditent
entre l’œil et l’oreille entre l’air et la vague
l’amour, la mort,l’esprit, le feu
m’ont donné rendez-vous
ici.
Jean Tardieu, Jours pétrifiés,
dans Œuvres, Quarto/Gallimard,
2005, p.269.
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08/07/2026
Jean Tardieu, Jours pétrifiés

Identité
Profonds orages
soleil secret
gestes des choses
actes du temps
je vous écoute
quand notre jour
se tait, quand notre pas
s’éloigne, quand
nous attendons.
Comme la branche
quand les oiseaux
ont fui
comme la vague
quand le rivage
disparaît
ô Gouffre ô Nuit
à ton silence
toute parole
se reconnaît.
Jean Tardieu, Jours pétrifiés,
dans Œuvres, Quarto/Gallimard,
2005, p. 261.
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07/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Au bord de la forêt
En lisière du bois j’aime attendre le soir
Et dans l’herbe allongé écouter le coucou
Lorsque dans la vallée, apaisante berceuse,
Sa plainte monotone égrène ses deux notes.
C’est là que je suis bien, de la pire des plaies,
Des grimaces du monde, enfin hors de portée :
Me conformer à lui ici m’est épargné,
Je peux faire à mon gré et suivre mon idée.
Et ces gens distingués s’ils savaient seulement
Le plaisir du poète à gaspiller son temps
Ils finiraient, qui sait, par m’envier.
Car mon sonnet jaillit, en festons empressés
Et tout seul, dirait-on, veut sortir de mes mains
Cependant que mes yeux paissent dans les lointains.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue, traduction
Nicoles Taubes, Les Belles Lettres, 2010, p. 148.
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06/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Chant d’un amoureux (avant 1838)
Mon cœur, avant l’heure, dès l’aube,
M’éveille pour penser à toi,
Quand jeunesse voudrait dormir !
Minuit, mon œil est clair et vif,
Plus alerte que les matines :
Toi, penses-tu à moi le jour ?
Un pêcheur, lui, se lèverait,
Jetterait au fleuve sa nasse,
Puis le cœur gai, vendrait sa pêche.
Au moulin, le garçon meunier
Se démène en un train bruyant :
Comme j’envie son dur travail !
Mais moi, hélas ! qui ne fais rien
Je gis sur un lit de tourments,
Le captif d’une enfant gâtée.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction Nicole Taubes, Les Belles
Lettres, 2010, p. 106.
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Eduard Mörike, Poèmes

Chant d’un amoureux (avant 1838)
Mon cœur, avant l’heure, dès l’aube,
M’éveille pour penser à toi,
Quand jeunesse voudrait dormir !
Minuit, mon œil est clair et vif,
Plus alerte que les matines :
Toi, penses-tu à moi le jour ?
Un pêcheur, lui, se lèverait,
Jetterait au fleuve sa nasse,
Puis le cœur gai, vendrait sa pêche.
Au moulin, le garçon meunier
Se démène en un train bruyant :
Comme j’envie son dur travail !
Mais moi, hélas ! qui ne fais rien
Je gis sur un lit de tourments,
Le captif d’une enfant gâtée.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction Nicole Taubes, Les Belles
Lettres, 2010, p. 106.
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Eduard Mörike, Poèmes

Ermitage
Ô monde, laisse-moi en paix !
De vos amours je n’ai que faire,
Laissez-le, ce cœur solitaire,
Se délecter de son tourment !
Ce que je pleure je ne sais,
C’est un mal qu’on ne connaît pas ;
C’est toujours à travers les pleurs
Que je vois le bon soleil clair.
Souvent et presque à mon insu,
Palpite en moi la joie,
Dissipant la langueur qui pèse
Avec délices sur mon cœur.
Ô monde, laisse-moi en paix !
De vos amours je n’ai que faire,
Laissez-le, ce cœur solitaire,
Se délecter de son tourment !
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction Nicole Taubes, Les Belles
Lettres, 2010, p. 110.
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05/07/2026
Paysages en Périgord





Photos T. H.
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04/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Mal du pays
Tout s’altère à chaque autre pas
Qui m’éloigne de mon aimée ;
Mon cœur ne veut plus avancer.
Par ici, le soleil est froid,
Tout, ici, me semble étranger,
Même la fleur au bord de l’eau !
Tout prend ici ce que je vois
Un autre air, un visage faux.
J’entends l’eau vive murmurer :
« Viens me voir garçon malheureux :
J’ai moi aussi des myosotis ! »
- Ils sont, c’est vrai, beaux en tous lieux
Mais pas aussi beaux que là-bas !
Partir, oh oui, partir !
J’ai trop de larmes dans les yeux !
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction Nicole Taubes, Les
Belles Lettres, 2010, p. 41.
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03/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Au petit jour
Mon œil sans sommeil brûle encore
Quand déjà le jour va paraître
À la fenêtre de ma chambre
Mon esprit s’agite, égaré,
Tiraillé, assailli de doutes,
Halluciné par des fantômes.
- Cesse donc, mon âme angoissée
Cesse enfin de te tourmenter !
Réjouis-toi ! Ici et là
Déjà s’éveillent les matines.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
Traduction Nicole Taubes, Les
Belles Lettres, 2010, p. 24.
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02/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Bien une heurette avant le jour
Tandis que je dormais encore
Bien une heurette avant le jour ;
Sur l’arbre, devant ma fenêtre,
Tout bas l’hirondelle a chanté,
Bien une heurette avant le jour.
‘Écoute ce que j’ai à dire !
J(accuse ici ton bon ami :
Sache que tandis que je chante,
Il est auprès d’une autre fille
Bien une heurette avant le jour !
Ô douleur, ne m’en dis pas plus !
Plus un mot ! je n’en sais que trop !
Envole-toi ! quitte ma branche !
Adieu cœur vain et vain amour !
Bien une heurette avant le jour.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction de l’allemand Nicole Taubes,
Les belles lettres, 2010, p. 13-14.
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01/07/2026
La Fontaine, Fables, VIII, 24

L’éducation
Laridon et César, frères dont l’origine
Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,
À deux maîtres divers échus au temps jadis,
Hantaient l’un les forêts, l’autre la cuisine.
Ils avaient eu d’abord chacun un autre nom :
M is la diverse nourriture
Fortifiant en l’un cette heureuse nature,
En l’autre l’altérant, un certain marmiton
Nomma celui-ci Laridon :
Son frère, ayant couru mainte haute aventure,
Mis maint Cerf aux abois, maint Sanglier abattu,
Fut le premier César que la gent chienne ait eu.
On eut soin d’empêcher qu’une indigne maîtresse
Ne fit en ses enfants dégénérer son sang :
Laridon négligé témoignait sa tendresse
À l’objet le premier passant.
Il peupla tout de son ignorance :
Tournebroches par lui rendus communs en France
Y font corps à pat, fuyant les hasards,
Peuple antipode des Césars.
On ne suis pas toujours ses aïeux ni son père :
Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère :
Faute de cultiver la nature et ses dons,
Ô combien de Césars deviendront Laridons !
La Fontaine, Fables, VIII, 24, édition Jean-Paul
Collinet, Pléiade/Gallimard, 1991, p. 577.
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30/06/2026
La Fontaine, Fables, La Fortune et le jeune Enfant

La Fortune et le jeune Enfant
Sur le bord d’un puits très profond
Dormait étendu de son long
Un Enfant alors dans ses classes.
Tout est aux Écoliers couchette et matelas.
Un honnête homme en pareil cas
Aurait fait un saut de vingt brasses.
Près de là tout heureusement
La Fortune passa, l’éveilla doucement,
Lui disant : mon Mignon, je vous sauve la vie.
Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.
Si vous fussiez tombé, on s’en serait pris à moi ;
Cependant c’était votre faute.
Je vous demande de bonne fois
Si cette imprudence si haute
Provient de mon caprice. Elle part à ces mots.
Pour moi, j’approuve son propos.
Il arrive rien dans le monde
Qu’il ne faille qu’elle en réponde
Nous la faisons de tous échos.
Elle est prise à garant de toutes aventures.
Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures ;
On pense en être quitte en accusant son sort.
Bref la Fortune a toujours tort.
La Fontaine, Fables, VI,11, édition Jean-Paul
Collinet, Pléiade/Gallimard, 1991, p. 337.
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29/06/2026
La Fontaine, Fables

Le chien qui lâche sa proie pour l’ombre
Chacun se trompe ici-bas.
On voit courir après l’ombre
Tant de fous, qu’on n’en sait pas
La plupart du temps le nombre.
Au Chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.
Ce Chien, voyant sa proie en l’eau représentée
La quitta pour l’image, et pensa se noyer ;
La rivière devint tout à coup agitée.
À toute peine il regagna les bords
Et n’eut ni l’ombre ni le corps.
La Fontaine, Fables, VI, 17, édition Jean-Paul Collinet,
Pléiade/Gallimard, 1991, p. 413.
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28/06/2026
La Fontaine, Fables, VI, 7

Le Mulet se vantant de sa généalogie
Le Mulet d’un prélat se piquait de noblesse,
Et ne parlait incessamment
Que de sa Mère la jument,
Dont il contait mainte prouesse.
Elle avait fait ceci, puis avait été là.
Son fils prétendait pour cela
Qu’on le dût mettre dans l’Histoire.
Il eût cru s’abaisser servant un Médecin.
Étant devenu vieux on le mit au moulin.
Son père l’Âne alors lui revint en mémoire.
Quand le malheur ne serait bon
Qu’à mettre un sot à la raison,
Toujours serait-ce à juste cause
Qu’on le dit bon à quelque chose.
La Fontaine, Fables, VI, 7, édition Jean-Paul
Collinet, Pléiade/Gallimard, p. 389.
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