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23/03/2026

Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel : recension

 

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Elena Gouro (1877-1913), écrivaine et peintre, était contemporaine de Marina Tsvetaïeva (1892-1941) et d’Anna Akhmatova (1889-1966), elle a été emportée très jeune par une leucémie ; quelques photographies la montrent dans son environnement. Le traducteur, Jean-Baptiste Para, la situe dans le futurisme russe et en dégage l’originalité, « Son art est ancré dans une expérience sensitive et émotionnelle de la nature, à l’écart de l’univers urbain souvent ressenti comme hostile. » La forêt et les animaux ont une large place dans ses proses et ses poèmes, mais également comme l’enfance — dans son œuvre « l’enfant et l’artiste sont presque synonymes » (Para). Ce sont ces deux aspects et son art de marier mot et son qui nourrissent les textes choisis dans Les petits chameaux du ciel, publié après sa mort (comme un autre texte, Le Pauvre Chevalier), à quoi ont été ajoutées notamment des pages de son Journal, d’autres d’un recueil futuriste, Les Trois, et une lettre de Khlebnikov à Mikhaïl Matiouchine, peintre, mari d’Elena.

 

 

Le titre introduit le lecteur dans un monde reconstruit, en constante métamorphose. Ces « petits chameaux » apparaissent à l’ouverture du livre, « couverts de duvet » : on les entasse, ce qui libère le duvet, aussitôt transformé en matériau pour des vêtements chauds ; le duvet est symbole de fragilité, de ce qui est propre à l’enfance, celle de toute chose, comme la « pousse de fraise duveteuse à peine sortie de terre ». On rencontre d’autres animaux, réels ou figures imaginées, dont l’aspect ou le comportement rompt avec l’ordinaire, une « chatte ailée », un « agneau nuage » ou un « veau blanc », mais tous les éléments de la nature sont susceptibles de se transformer. Les lacs semblent quitter leur assise, « pareil à des cygnes fiers, [ils] ont navigué dans l’azur » ; ici, le sapin « s’élance dans l’azur bleu », là on regarde « l’essor des grands sapins ». Les mouvements inattendus débordent la seule nature, un voilier se couchant « est devenu un saumon ailé » ; ce mouvement d’un ordre à l’autre, tout étant susceptible de changer d’apparence, suscite le désir d’emprunter une autre forme pour le « nous » et de « voler quelque part ensemble, tournoyer et s’engloutir dans les embruns brillants ». Dira-t-on qu’il s’agit d’images ? On peut lire aussi dans l’abondance de ces métamorphoses le désir de fonder un monde parallèle, ce que fait l’enfant ; par exemple, l’adulte "normal" refuse que Don Quichotte soit autre chose qu’un personnage livresque et rejette l’imaginaire de l’enfant pour qui il a une réalité. « Je ne peux pas me passer d’un rêve », écrit d’ailleurs Elena Gouro.

 

Cet adulte "normal" d’une certaine manière ne voit rien dans la nature, ou plutôt ne pense qu’à l’utilité de ce qu’il rencontre. Celui qui ramasse des crottes du lièvre, qui semblent avoir été déposées dans un nid, est moqué quand il les montre ; ce ne sont pas pour lui des excréments mais « de jolies boules sèches ». Affaire de regard et de relation aux choses du monde. Un autre petit chameau, timide sans doute parce que jeune, montre du sérieux pour préparer ses examens, qu’il rate ; rien de surprenant, ce qui l’intéresse n’est pas l’étude, c’est-à-dire ce qui intègre dans la société, mais la création : « Chaque soir (…) il écrivait secrètement des poèmes », cette activité n’ayant pas à être connue de ceux qu’il fréquente. Il est comme la narratrice qui, même si elle hésite à dire qu’elle écrit des « vers décadents », sait qu’écrire des poèmes est l’expression de son « vrai moi ». Elle rejette ce qui est dépense comme inutile, ostentatoire, ce qu’est par exemple Noël, « fête gloutonne des gens fortunés ». Cette remarque du Journal s’accorde avec la nécessité revendiquée de s’écarter des « personnes routinières et strictes », de « ne pas être comme tout le monde ».

 

 

Pour la plupart des personnes de son milieu social l’art n’est pas ce qui organise leur quotidien et pour la majorité de la population, au début du XXe siècle en Russie, et ailleurs, il est exclu de la vie, ce que note Elena Gouro, « La pauvreté exclut, de fait, amour, créativité ». Elle peut, elle, associer la musique, le dessin et la nature — « Je dessine la musique de Rachmaninov » —, écrire à propos des arbres, des nuages avec des « mots affectueux », tout ce qui appartient à la nature pouvant, devant être célébré. Cette célébration passe par une relation particulière à la terre avec laquelle il faut chercher une intimité corporelle pour mieux comprendre tout ce qu’elle porte, plantes et bêtes : « la terre parle aux pieds nus », et « le poète devrait absolument marcher pieds nus en été ». Cet essai de fusion devait pour Elena Gouro nourrit la créativité du poète, à sa manière un « donneur de vie ». Il l’est notamment dans son usage de la langue, créateur de mots qui resteront ou non ; Elena Gouro introduit « balandrelle », qui désignerait quelque chose « entre balandre et hirondelle » : « juste un petit rien que j’ai inventé » — Para adapte sans doute, bien en accord avec le contexte, balandre désignant un type de bateau et les oiseaux sont bien présents dans le livre. On relève des néologismes dans les poèmes d’écrivains de cette période, plus que de transformations pour aboutir à des éléments qui valent pour leur euphonie :

 

                       […] Loula, lola, lala-lou

                          Liza, lola, loula-li

                          Chuchotis les aiguilles, chuchotis

                       Ti-i-i, ti-i-ou-u.

[etc.]

 

Elena Gouro est aussi "donneur de vie" dans sa volonté de fusion des éléments naturels et des êtres aimés, de l’enfant rêvé qu’elle n’a pas eu dans sa vie. L’homme qui meurt d’être resté sous la pluie, devient son fils (« mon fils unique, mon malheureux enfant ») : elle ne le connaissait pas mais, dit-elle, « mais je l’aimais parce qu’il était mouillé comme un oiseau sans abri ». C’est ce désir de fondre ensemble tous les éléments de la nature et tout ce qui est vivant qui lui fait écrire qu’elle se vit comme « la mère de tout » — nouvelle Gaïa ? Les recherches formelles n’excluent pas le lyrisme chez elle pour qui chaque retour du matin était le symbole d’une renaissance généralisée.

Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages, 2025, 132 p., 17 €. Cette recension a té publiée par Sitaudis le 2 février 2026.

22/03/2026

Jacques Dupin, Gravir

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                        Le partage

 

Une larme de toi fait monter la colonne du chant.

Une larme la ruine, et toute lumière est inhabitée.

 

La corde que je tresse, la rose que j’expie,

                      N’ont pas à redouter de lumière plus droite.

 

                     Le peu d’obscurité que je dilapide en montant

                     C’est de l’air qui me manque à l’approche des cimes.

 

                    Par le versant abrupt, la plus libre des routes,

                    Malgré le timon de la foudre et mes vomissements.

 

                     Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 29.

 

21/03/2026

Jacques Dupin, Gravir

 

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                  L’oubli de soi

 

Paupières asservies au bleu incohérent du large,

Ailes paralysées au centre du cyclone,

Vous ne vous lèverez désormais que pour un regard

Qui poignardera mes amours millénaires, et ce sera comme au premier jour de ma vie,

Les oiseaux de l’hiver jouiront seuls de l’embellie,

Et je passerai pour dormir sous l’affaissement

De la voile inutile… Mais sera-t-il un astre

Pour sombrer à ma place, et pacifier la mer ?

 

Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 31.

 

 

 

20/03/2026

Jacques Dupin, Écarts

 

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Dans la nuit, un corps. De l’écriture le combustible et le conducteur. Un corps. Terre immense, ouverte, qui embaume. Qui n’a pas de mesure. Ni centre, ni aiguilles, ni lisières. Une terre, ou un corps, sans origine – insomniaque, inhumain – offert à la jouissance des monstres, et déréglant les rythmes, bousculant les vides de la feuille et les espacements du souffle.

 

La nuit remue, écrivait un ami lointain et le plus proche, lointain intérieur, vraie voix des écorchés vifs et la plus sensitive des fleurs nyctalopes. La nuit écrit. Ne cessera jamais d’écrire selon lui. Énigme compacte contre le ciel. Contre les dieux. Phosphore d’une trace d’encre tirant la plume ou le pinceau entre précipices et météores.

 

La nuit écrit. Élargissant l’espace, extravaguant la page, pulvérisant le cercle de pierres. Et enrôlant la mort. On lui doit un surcroît de force, et l’aggravation du silence. On lui doit de toucher l’extrême fond de la faiblesse, et la cime de nos plissements.

 

Jacques Dupin, Écarts, P.O.L., 2000, p. 32.

19/03/2026

Emily Dickinson, Une différence intérieure

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Mourir — ne prend qu’un petit moment —

Ils disent que ça ne fait pas mal —

Ce n’est qu’effacement — progressif —

Et puis — c’est hors de vue —

 

Un Ruban plus sombre — pour la Journée —

Un crêpe sur le Chapeau —

Et puis le joli soleil vient —

Et nous aide à oublier —

 

 

La créature — mystique — absente —

Qui sans son amour pour nous —

Serait allée dormir — cette fois pour toutes —

Sans la fatigue —

 

Emily Dickinson, Une différence intérieure, poèmes 1862,

traduction François Heusbourg, éditions Unes,

2025, p. 37.

18/03/2026

James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ?

james sacré, si la simplicité nous quittés ? mot

Photo T. H., 2007

On se dit qu’il faudrait

S’en tenir aux mots de tous les jours

Pour dire un peu :

 

Le mot bleu par exemple, ou vert

Rouge peut-être, mais quel rouge

Quel bleu, Le vert de l’herbe :

Jeune luzerne ou foin juste coupé ?

Les mots simples sont compliqués.

Tu les dis, tu sais jamais

Ce que tu dis.

 

On entend le mot rouge

O, ne sait pas ce qu’on voit

 

Faudrait s’ne servir

À montrer l’image,

Se taire ?

 

On voit le rouge peint dans l’image

On ne sait pas comment le dire.

 

James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ?

Potentille, 2025, p. 14.

 

Aurélia Declercq, Coup de chien

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Ne répondre. Ne savoir. Ne discerner. Ne pencher. Ne ruer. souffle minima. Et. Son souffle dans le lit. Son bras de corps endormi acquiesçant douce mélodie de l’articulation. Cela. Point barre. Déjà, beaucoup. Déjà, contenu. Déjà, vivant le vécu du là, affaire enveloppée de papillons de nuit, que cela virevolte dans la  brillance de la rétine, que cela se mue en matin d’aube chrysalide. Et. Son bras de corps endormi palpe, ouvre la première minute et la seconde minute de lui-même, palpe l’infini et il suffit, par le pouls, d’y plonger dedans. Rires dos. Rires saupoudrés d’aiguilles. Nuit à rallonge. Cadet de l’essaim. Temps cerné. Folie dans les nombres. À en perdre la tête. À ne plus savoir compter.

 

Aurélia Declercq Coup de chien, Poésie/Flammarion, 2026, p. 35.

17/03/2026

James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ?

 

james sacré, si la simplicité nous  a quittés ? souvenir

Nulle part, et tu crois te souvenir

Le vert d’un printemps, le rouge d’un toit

Les mots voudraient bien

Mais de plus en plus les mots

N’ont plus mémoire des choses

 

De la couleur dans un poème pour dire

Mais ce n’est plus que vagues souvenirs d’enfance

Rien de retrouvé

 

James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ?, Potentille, 2025, p. 19.

16/03/2026

Olivier Apert, Infinisterre

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COMMENT, 

COMMENT POURRAIS-JE NE PAS TE VOIR quand

la langue du chat – rose ô si rose boudoir –

avidement lèche le lait coulant des étoiles

avant qu’il aille du balcon se jeter comme la mouette

tridactyle que je recueille (stoïque la mouette) blessée

mais encore voulant marcher vers sa mort (bancale

notre mort) juste pour me donner leçon digne et

drôle avec la gueule (rose ô si rose le gosier) ne

miaulant pas à sec son cri : ne m’oublie pas :

COMMENT NE POURRAIS-JE PAS TE VOIR ?

 

 Olivier Apert, Infinisterre suivi de Crash, éditions Apogée, 2006, p. 108.

 

15/03/2026

Olivier Apert, Infinisterre

olivier apert,infinisterre

                     Drame

quelque chose s’est cassé

- quoi & depuis quand

quelque chose gît se réfugie

comme ces mères qu’on imagine à l’hospice, visitées par leurs enfants, et se grattant furieusement le sexe

quelque chose meurt & ne veut pas mourir

la volonté la foi l’amour le moi comme dispensés au ciel d’un crash-Mirage

quelque chose guette & rit sur la tristesse

ici sur les galets, carlingue écrouie, la mémoire ; là, les débris, souvenirs métalliques qui hantent comme autant de perfusions – cockpit faisant saigner la voûte nocturne

quelque chose mime

- dans les bars, l’alcool caresse la frivolité d’un verre comme ces créatures magnifiques vivant la peau d’un autre

quelque chose attendrait

- un geste au détour comme dans un lit une peinture le pli de la violence éphémère

si quelque chose s’est cassé

ce serait quoi depuis quand

Olivier Apert, Infinisterre suivi de Crash, éditions Apogée, 2006, p. 45.

14/03/2026

Samuel Beckett, Poèmes, suivi de mirlitonnades

                                                                                                                                   

samuel beckett,poèmes suivi de mirlitonades

Elles viennent

autres et pareilles

avec chacun c’est autre et c’est pareil

avec chacune l’absence d’amour est autre

avec chacune l’absence d’amour est pareille

 

Samuel Beckett, Poèmes suivi de mirlitonnades, éditions de Minuit, 1978, p. 7.

        La mouche

entre la scène et moi

la vitre

vide sauf elle

 ventre à terre

sanglée dans ses boyaux noirs

antennes affolées ailes liées

pattes crochues bouche suçant à vide

sabrant l’azur s’écrasant contre l’invisible

sous mon pouce impuissant elle fait chavirer

la mer et le ciel serein

 id., p. 11.

musique de l’indifférence

cœur temps air feu sable

du silence éboulement d’amours

couvre leurs voix et que

je ne m’entende plus

me taire

id., p. 12.

13/03/2026

Serge Essénine, La confession d'un voyou

            serge essénien,la confession d'un voyou

                        La confession d’un voyou

Ce n’est pas tout un chacun qui peut chanter

Ce n’est pas à tout homme qu’est donné d’être pomme

Tombant aux pieds d’autrui.

 

Ci-après la toute ultime confession,

Confession dont un voyou vous fait profession.

 

C’est exprès que je circule, non peigné,

Ma tête comme une lampe à pétrole sur mes épaules.

Dans les ténèbres il me plaît d’illuminer

L’automne sans feuillage de vos âmes.

 

C’est un plaisir pour moi quand les pierres de l’insulte

Vers moi volent, grêlons d’un orage pétant.

Je me contente alors de serrer plus fortement

De mes mains la vessie oscillante de mes cheveux,

C’est alors qu’il fait si bon se souvenir

D’un étang couvert d’herbes et du rauque son de l’aulne

Et d’un père, d’une mère à moi qui vivent quelque part,

Qui se fichent pas mal de tous mes poèmes,

Qui m’aiment comme un champ, comme de la chair,

Comme la fluette pluie printanière qui mollit le sol vert.

Ils viendraient avec leurs  fourches vous égorger

Pour chaque injure de vous contre moi lancée.

 

Pauvres, pauvres paysans !

Sans doute vous êtes devenus pas jolis

Et toujours vous craignez Dieu et les poitrines des marécages.

Oh ! si seulement

Vous pouviez comprendre qu’en Russie votre enfant

Est le meilleur poète.

Craignant pour sa vie, n’aviez-vous pas du givre au cœur

Lorsqu’il trempait ses pieds nus dans les flaques d’automne ?

Il se promène en haut de forme aujourd’hui

Et en souliers vernis.

[...]

Serge Essénine, dans Quatre poètes russes, V. Maïakovsky, B. Pasternak, A. Blok, S. Essénine, texte russe présenté et traduit par Armand Robin, éditions du Seuil, 1949, p. 59-61.

12/03/2026

Malcolm Lowry, Pour l'amour de mourir

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                           Le passé

Comme une vieille échelle pourrie

Qu’on a jeté d’une scierie désaffectée

Et qui flotte, émergeant seulement par le haut,

Tandis que, tout imprégné d’eau, le reste baigne,

Rongé par les tarets, encroûté de bernacles

Et de moules accrochées en papillotes bleues ;

Puante, alourdie d’algues et de ces curieux êtres

Qui vivent de la mort et de la marée basse,

Route vermiculée, en proie à l’helminthiase :

Telle est ma conscience.

De temps en temps, je la sèche au soleil,

Je l’appuie (contre rien du tout,

Puisqu’elle ne monte nulle part) ;

Mais je la garde, on ne sait jamais, ça peut servir.

Qui sait si elle n’est pas récupérable,

Si on ne pourrait pas la radouber un peu ?

Et chaque nuit sans raison ma cervelle

Monte et descend les barreaux de l’échelle.

 

Malcom Lowry, Pour l’amour de mourir, traduction de J.-M. Lucchioni, préface de Bernard Noël, éditions de La Différence, 1976, p. 97.

11/03/2026

Gilbert Lely, La Sylphide

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Par ce brouillard je dois te parler. Toutes les Buttes-Chaumont meurent toutes les rues avoisinantes les escaliers les impasses quand l’âme de Saint-Just chasse le renard bleu.

         Dans mes songes tu es victime.

Le chevreuil était tombé à genoux. Il tremblait excessivement. Je me penchai sur sa blessure. Elle était toute petite. Elle avait la forme d’une étoile. Elle ne saignait pas. Le stylet glissa de mes doigts. Je criai pardon pardon je répétai en sanglotant le nom si doux de l’animal. Il tourna vers moi ses gros yeux où je crus lire plus de pitié pour mes remords que d’horreur pour sa propre torture. Il mourut. Quel silence.

Je me suis vu errer tout un matin d’hiver autour de ton couvent de village lorsque tu étais une petite fille et que je ne te connaissais pas.

Gilbert Lely, La Sylphide ou l’Étoile carnivore, Librairie Le François, 1938, p. 36-37.

10/03/2026

Gilbert Lely, Œuvres poétiques

 

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                   Écrit à Sainte-Radegonde

Le petit jour d’hiver, tremblant sous ses étoles,

Des tours de Saint-Gratien grisaillait les coupoles.

Amour ! tu m’éveillas dans notre lit bien clos.

Le fleuve Loire en bas roulait ses larges eaux.

Étendu sur le flanc contre Irène-Sylvie,

J’entrai, d’un lent désir, en sa grâce endormie.

Les vitres blêmissaient ; le fils de l’hôtelier,

Une chandelle au poing, descendait l’escalier ;

Et le grand coq lançait, en hérissant sa crête,

Un cri rauque et de pourpre à l’aurore muette.

Gilbert Lely, La Femme infidèle, dans Œuvres poétiques, éditions de la Différence, 1977, p. 111.