16/03/2026
Olivier Apert, Infinisterre

COMMENT,
COMMENT POURRAIS-JE NE PAS TE VOIR quand
la langue du chat – rose ô si rose boudoir –
avidement lèche le lait coulant des étoiles
avant qu’il aille du balcon se jeter comme la mouette
tridactyle que je recueille (stoïque la mouette) blessée
mais encore voulant marcher vers sa mort (bancale
notre mort) juste pour me donner leçon digne et
drôle avec la gueule (rose ô si rose le gosier) ne
miaulant pas à sec son cri : ne m’oublie pas :
COMMENT NE POURRAIS-JE PAS TE VOIR ?
Olivier Apert, Infinisterre suivi de Crash, éditions Apogée, 2006, p. 108.
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15/03/2026
Olivier Apert, Infinisterre

Drame
quelque chose s’est cassé
- quoi & depuis quand
quelque chose gît se réfugie
comme ces mères qu’on imagine à l’hospice, visitées par leurs enfants, et se grattant furieusement le sexe
quelque chose meurt & ne veut pas mourir
la volonté la foi l’amour le moi comme dispensés au ciel d’un crash-Mirage
quelque chose guette & rit sur la tristesse
ici sur les galets, carlingue écrouie, la mémoire ; là, les débris, souvenirs métalliques qui hantent comme autant de perfusions – cockpit faisant saigner la voûte nocturne
quelque chose mime
- dans les bars, l’alcool caresse la frivolité d’un verre comme ces créatures magnifiques vivant la peau d’un autre
quelque chose attendrait
- un geste au détour comme dans un lit une peinture le pli de la violence éphémère
si quelque chose s’est cassé
ce serait quoi depuis quand
Olivier Apert, Infinisterre suivi de Crash, éditions Apogée, 2006, p. 45.
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14/03/2026
Samuel Beckett, Poèmes, suivi de mirlitonnades

Elles viennent
autres et pareilles
avec chacun c’est autre et c’est pareil
avec chacune l’absence d’amour est autre
avec chacune l’absence d’amour est pareille
Samuel Beckett, Poèmes suivi de mirlitonnades, éditions de Minuit, 1978, p. 7.
La mouche
entre la scène et moi
la vitre
vide sauf elle
ventre à terre
sanglée dans ses boyaux noirs
antennes affolées ailes liées
pattes crochues bouche suçant à vide
sabrant l’azur s’écrasant contre l’invisible
sous mon pouce impuissant elle fait chavirer
la mer et le ciel serein
id., p. 11.
musique de l’indifférence
cœur temps air feu sable
du silence éboulement d’amours
couvre leurs voix et que
je ne m’entende plus
me taire
id., p. 12.
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13/03/2026
Serge Essénine, La confession d'un voyou

La confession d’un voyou
Ce n’est pas tout un chacun qui peut chanter
Ce n’est pas à tout homme qu’est donné d’être pomme
Tombant aux pieds d’autrui.
Ci-après la toute ultime confession,
Confession dont un voyou vous fait profession.
C’est exprès que je circule, non peigné,
Ma tête comme une lampe à pétrole sur mes épaules.
Dans les ténèbres il me plaît d’illuminer
L’automne sans feuillage de vos âmes.
C’est un plaisir pour moi quand les pierres de l’insulte
Vers moi volent, grêlons d’un orage pétant.
Je me contente alors de serrer plus fortement
De mes mains la vessie oscillante de mes cheveux,
C’est alors qu’il fait si bon se souvenir
D’un étang couvert d’herbes et du rauque son de l’aulne
Et d’un père, d’une mère à moi qui vivent quelque part,
Qui se fichent pas mal de tous mes poèmes,
Qui m’aiment comme un champ, comme de la chair,
Comme la fluette pluie printanière qui mollit le sol vert.
Ils viendraient avec leurs fourches vous égorger
Pour chaque injure de vous contre moi lancée.
Pauvres, pauvres paysans !
Sans doute vous êtes devenus pas jolis
Et toujours vous craignez Dieu et les poitrines des marécages.
Oh ! si seulement
Vous pouviez comprendre qu’en Russie votre enfant
Est le meilleur poète.
Craignant pour sa vie, n’aviez-vous pas du givre au cœur
Lorsqu’il trempait ses pieds nus dans les flaques d’automne ?
Il se promène en haut de forme aujourd’hui
Et en souliers vernis.
[...]
Serge Essénine, dans Quatre poètes russes, V. Maïakovsky, B. Pasternak, A. Blok, S. Essénine, texte russe présenté et traduit par Armand Robin, éditions du Seuil, 1949, p. 59-61.
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12/03/2026
Malcolm Lowry, Pour l'amour de mourir

Le passé
Comme une vieille échelle pourrie
Qu’on a jeté d’une scierie désaffectée
Et qui flotte, émergeant seulement par le haut,
Tandis que, tout imprégné d’eau, le reste baigne,
Rongé par les tarets, encroûté de bernacles
Et de moules accrochées en papillotes bleues ;
Puante, alourdie d’algues et de ces curieux êtres
Qui vivent de la mort et de la marée basse,
Route vermiculée, en proie à l’helminthiase :
Telle est ma conscience.
De temps en temps, je la sèche au soleil,
Je l’appuie (contre rien du tout,
Puisqu’elle ne monte nulle part) ;
Mais je la garde, on ne sait jamais, ça peut servir.
Qui sait si elle n’est pas récupérable,
Si on ne pourrait pas la radouber un peu ?
Et chaque nuit sans raison ma cervelle
Monte et descend les barreaux de l’échelle.
Malcom Lowry, Pour l’amour de mourir, traduction de J.-M. Lucchioni, préface de Bernard Noël, éditions de La Différence, 1976, p. 97.
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11/03/2026
Gilbert Lely, La Sylphide

Par ce brouillard je dois te parler. Toutes les Buttes-Chaumont meurent toutes les rues avoisinantes les escaliers les impasses quand l’âme de Saint-Just chasse le renard bleu.
Dans mes songes tu es victime.
Le chevreuil était tombé à genoux. Il tremblait excessivement. Je me penchai sur sa blessure. Elle était toute petite. Elle avait la forme d’une étoile. Elle ne saignait pas. Le stylet glissa de mes doigts. Je criai pardon pardon je répétai en sanglotant le nom si doux de l’animal. Il tourna vers moi ses gros yeux où je crus lire plus de pitié pour mes remords que d’horreur pour sa propre torture. Il mourut. Quel silence.
Je me suis vu errer tout un matin d’hiver autour de ton couvent de village lorsque tu étais une petite fille et que je ne te connaissais pas.
Gilbert Lely, La Sylphide ou l’Étoile carnivore, Librairie Le François, 1938, p. 36-37.
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10/03/2026
Gilbert Lely, Œuvres poétiques

Écrit à Sainte-Radegonde
Le petit jour d’hiver, tremblant sous ses étoles,
Des tours de Saint-Gratien grisaillait les coupoles.
Amour ! tu m’éveillas dans notre lit bien clos.
Le fleuve Loire en bas roulait ses larges eaux.
Étendu sur le flanc contre Irène-Sylvie,
J’entrai, d’un lent désir, en sa grâce endormie.
Les vitres blêmissaient ; le fils de l’hôtelier,
Une chandelle au poing, descendait l’escalier ;
Et le grand coq lançait, en hérissant sa crête,
Un cri rauque et de pourpre à l’aurore muette.
Gilbert Lely, La Femme infidèle, dans Œuvres poétiques, éditions de la Différence, 1977, p. 111.
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09/03/2026
Hart Crane, Key West et autres poèmes

À Emily Dickinson
Toi qui tant désirais — on réclame en vain —
Qui rassasiais ta faim comme un labeur perpétuel,
Tu osas révérer le travail, bénir la quête —
Tu atteignis cette paix, suprême en somme,
D’être, de tous, la moins recherchée ; écoute Emily !
Ô la Douce et Silencieuse en allée, soudain la plus limpide
Quand tu chantes cette éternité prise
Et pillée en chaque poitrine
— Nulle fleur, en vérité, ne s’atrophie dans ta main.
La moisson par toi distinguée, la moisson saisie,
Il faut plus que de l’astuce pour la cueillir, que de l’amour
[pour la gerber.
La réconciliation d’un esprit des plus distants —
Abandonne Ormizd sans rubis et laisse Ophir à son frimas.
Sinon les larmes couvrent tout un mamelon d’argile froid.
Hart Crane, Key West et autres poèmes, traduits de l’américain par François Tétreau, présentés par François Boddaert, Orphée/La Différence, 1989, p. 102-103.
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08/03/2026
Étienne Paulin, Là

Dans l’ombre
vivement que je meure
tu m’aimeras mieux
murmureras
par grappes à mon visage
de jolis mots sauvages
puis remarquant les ponceaux
tu ne sauras
de tout ce paysage
ce qui vraiment t’empêche
de l’adorer
Étienne Paulin, Là, Gallimard,
2019, p. 44.
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07/03/2026
Blaise Cendrars, Georges Sauser-Hall, Correspondance, 1904-1960

(la mer) Aspect fantastique : d’énormes collines roulent, s’avancent, marchent, ondoient, avec le balancement gracieux des mammouths — viennent su plus profond lointain, se suivent, s’approchent lourdement. Puis, tout à coup, comme une colère anime la flamme des yeux, autour du bateau, elles ouvrent des gueules immenses, dardent des langues infernales d’écume, cratères, crachent des laves bouillantes de furie. Et elles se précipitent, de brisent en trombes éternuées d’eau, en clapotis ruisselants et furibonds. En faisant le gros dos, elles passent, elles passent quand même et câlinent sous le bateau qui s’élève —, puis de l’autre côté reprennent leur défilé impassible de [mouettes] tandis que le navire sombre en des abymes. — C’est, comme sortant du chaos, la suite inéluctable des siècles, vagues d’apocalypse déferlant autour du front de l’homme.
Blaise Cendrars, Georges Sauser-Hall, Correspondance 1904-1960, éditions Zoé, texte établi, annoté et présenté par Jehanne Denogent et Christine Quellec Cottier, Zoé, « Cendrars en toutes lettres », 2025, p. 269.
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06/03/2026
Blaise Cendrars,Georges Sauser-Hall, Correspondance 1904-1960

Je veux exprimer tout le monde d’aujourd’hui, la vie de tous les jours, les annonces des journaux, les étiquettes des boîtes de conserve, les marques de fabriques, les horaires, ma vie avec toutes ces adresses, une rage de dents, l’eau, la psychiatrie, toi, moi, les saisons, tout ce qui est concret, qui se voit, se touche, se sent, les couleurs, les échelles dans la lumière, le bois, le marbre, les tapis, tout ce que chacun possède enfin aujourd’hui : ce qu’il a asservi à son emploi de tous les jours ; en un mot : nos richesses. Ma poésie telle que les éléments merveilleux de la matière se prêtent à toutes les créations.
Blaise Cendrars, Georges Sauser-Hall, Correspondance 1904-1960, éditions Zoé, 2025.
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05/03/2026
Blaise Cenrars, Georges Sauser-Hall, Correspondance, 1904-1060

Tu riais une fois que je te disais que j’étais désabusé de tout ! Pour qui sait voir, chaque homme est réduit, comme dans les dessins des grands maîtres, à 3-4 traits principaux, lesquels s’expriment par 5-6 actions significatives et tout le reste est indifférent. Et lorsqu’on retourne au [fond de] soi-même, on a vite fait de détendre ces ressorts principaux, de sorte qu’il ne reste bientôt plus rien à contempler et l’on frémit du vide que l’on entend en soi. Il y a bien encore quelques liens invisibles et aimés qui nous lient à nos proches, mais je suis sûr, que si ceux-ci savaient dans quels fers douloureux on est enchaîné, ils seraient les premiers à les rompre.
Blaise Cendrars, 22/10/1908
Blaise Cendrars, Georges Sauser-Hall, Correspondance, 1904-1960, éditions Zoé, 2025, p. 132.
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04/03/2026
Jean Tortel, Relations

Ici le massif, éclat.
Sa couleur, son volume sont
Étonnants, sombres aussi.
Quand on avance avec l’outil
(Mais la terre était grise)
On imagine, on ne devine pas
Ce que sera l’opacité vermeille
Du massif chaud, ni quels insectes
Il nourrira vers la fin de l’été.
Par le vent et la pluie
Les fleurs deviennent noires
(Noircissent uniformément).
C’est exact, il est donc
Inutile de détailler.
Le zinnia, la rose d’Inde, le glaïeul
Sont noirs et pour brûler.
Jean Tortel, Relations, Gallimard,
1968, p. 63.
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03/03/2026
Jean Tortel, Instants qualifiés

Ce qui traverse
Est peut-être le vert
Ou les branches maigres
Rayant ce vent toutes ensemble
Ou ce corps maigre aussi
Dans l’ombre qu’il suscite
Dérange les brefs espaces
À traverser.
Jean Tortel, Instants qualifiés,
Gallimard, 1973, p. 59.
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02/03/2026
Maria Casalis, Peur

Peur
J’ai eu peur de presque tout :
du noir, des formes sur les tapis,
du silence, du cri éraillé
du colporteur, du soir, d’une fête,
des regards dans le train et de moi-même.
Ces peurs, désormais, je leur fais confiance.
Il est venu ne chose, que je crains par-dessus tout
et qui peut me détruire ; que je fais plier
sous le poids de la raison, jusqu’à son retour :
c’est le sobre visage de madame
quand le matin elle rentre dans la chambre
ensemble avec la lumière désenchantée et que je sais
qu’elle va dire : mademoiselle, toujours pas de courrier.
Maria Vasalis, dans Papier peint Mauvais drap, n° 3-4,
Octobre 2025, p. 75.
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