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02/08/2017

Sylvia Plath, Arbres d'hiver

 

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Premières heures

 

Vide, je renvoie l’écho du moindre bruit de pas.

Musée sans statues, grandiose avec ses piliers, portiques, rotondes.

Dans ma cour jaillit puis retombe une fontaine

Au cœur de nomme, aveugle au monde. Des lys de marbre

Exhalent leur pâleur come leur parfum.

 

Je m’imagine avec un vaste public,

Mère d’une blanche Niké et de plusieurs Apollon aux yeux nus.

À la place, les morts me blessent de leurs attentions, et il ne peut rien arriver.

Comme une infirmière muette et sans expression, la lune

Pose une main sur mon front.

 

Sylvia Plath, Arbres d’hiver, précédé de La Traversée, traduction de Françoise Morvan et Valérie Rouzeau, Poésie / Gallimard, 1999, p. 119.

01/08/2017

Basho, Seigneur ermite, L'intégrale des haïkus

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Quel idiot de penser

que l’autre monde serait

tel un soir d’automne !

 

Battant les vagues

le bruit d’une rame glace mes entrailles —

Pleurs dans la nuit

 

L’âme d’un saule pleureur

devient-elle celle d’un rossignol

dans son sommeil ?

 

Poètes émus par les cris des singes,

entendez-vous l’enfant abandonné

dans le vent d’automne ?

 

 

Basho, Seigneur ermite, L’intégrale des haïkus, édition bilingue par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot, La Table ronde, 2012, p. 80, 81, 94, 99

31/07/2017

Sei Shônagon, Notes de chevet

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90. Gens qui ont un air de suffisance.

 

   Celui qui éternue le premier, le matin du jour de l’an.`

   La mine de l’homme qui a fait parvenir au poste envié l’enfant qu’il chérit, alors que de nombreux chambellans étaient en concurrence.

   Celui qui obtient le meilleur poste de l’année, quand sont nommés les gouverneurs de province, montre un visage triomphant, encore qu’il réponde : »Quoi donc ! C’est pour moi une étrange disgrâce ! » aux gens qui le félicitent et lui disent : « Vous avez été d’une habileté remarquable, et vous voilà un personnage. »

   Et aussi celui qu’un seigneur a choisi pour gendre, parmi de nombreux rivaux, doit se dire « Moi… »

   L’exorciste qui a chassé un démon opiniâtre.

   Au jeu de la rime cachée1 celui qui, tout de suite, devine quel est le caractère et le fait découvrir.

 

1.Il fallait deviner dans un poème chinois e caractère sur lequel un des joueurs avait le doigt.

 

Sei Shônagon, Notes de chevet, traduction André Beaujard, Connaissance de l’Otient, Gallimard / Unesco, 1968, p. 197.

30/07/2017

Jules Renard, Journal, 1887-1910

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Elle avait une peur ridicule du ridicule.

 

Malgré l’ininterrompue continuité de nos vices, nous trouvons toujours un petit moment pour mépriser les autres.

 

On place ses éloges comme on place de l’argent, pour qu’ils nous soient rendus avec des intérêts.

 

Faire tous les frais de la conversation, c’est encore le meilleur moyen de ne pas s’apercevoir que les autres sont des imbéciles.

 

La psychologie. Quand on se sert de ce mot-là, on a l ‘air de siffler des chiens.

 

Jules Renard, Journal, 1887-1910, Pléiade / Gallimard, 1965, p. 55, 57, 59, 60, 71.

29/07/2017

Tristan Corbière, Les Amours jaunes

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               Sonnet posthume

 

Dors : ce lit est le tien… Tu n’iras plus au nôtre.

— Qui dort dîne. — À tes dents viendra tout seul le foin.

Dors : on t’aimera bien. — L’aimé c’est toujours l’Autre…

Rêve : La plus aimée est toujours la plus loin…

 

Dors : on t’appellera beau décrocheur d’étoiles !

Chevaucheur de rayons ! … quand il fera bien noir ;

Et l’ange du plafond, maigre araignée, au soir,

—Espoir — sur ton front vide ira filer ses toiles.

 

Museleur de voilette ! un baiser sous le voile

T’attend… on ne sait où : ferme les yeux pour voir.

Ris : les premiers honneurs t’attendent sous le poêle.

 

On cassera ton nez d’un bon coup d’encensoir,

Doux fumet !... pour le trogne en fleur, plein de moelle

D'un sacristain très bien, avec son encensoir.

 

Tristan Corbière, Les Amours jaunes, dans Charles Cros,

C., Œuvres complètes, Pléiade / Gallimard, 1970, p. 849.

 

28/07/2017

Colette, Pour un herbier

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   Mes anémones que voici ont l’œil sec. Elles ont quitté en décembre la Nice horticole, la sévère industrie qui ne badine pas avec la fleur et n’admet pas cette poésie, le désordre des corolles, la confusion des couleurs. Elles ont voyagé sans boire et n’en sont pas mortes, mais évanouies seulement. Elles m’arrivèrent prostrées, closes, et ne montrèrent d’abord que l’extérieur de leurs pétales, terne, cannelé, un peu poilu, que leur feuillage de gros persil qui se réclame du potager plutôt que de la plate-bande. Les pâles promesses d’écarlate, de rose et de violet que me donnait leur syncope, pourraient-elles jamais, mes provençales arrachées au soleil d’hiver, les tenir ?

 

Colette, Pour un herbier, dans Œuvres, IV, Pléiade / Gallimard, 2003, p. 908.

27/07/2017

Italo Calvino, Pourquoi lire les classiques

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   La lecture d’un classique doit toujours nous réserver quelque surprise par rapport à l’idée que nous en avions. Aussi ne recommandera-t-on jamais assez de lire directement les textes originaux en écartant le plus possible les bibliographies critiques, les commentaires, les interprétations. L’École et l’Université devraient servir à faire comprendre qu’aucun livre parlant d’un livre n’en dit davantage que le livre en question. Elles font tout cependant pour faire croire le contraire : et l’on constate un renversement des valeurs tel que l’introduction, l’apparat critique, la bibliographie sont utilisés comme un rideau fumigène qui dissimule ce que le texte a à dire et qu’il ne peut dire qu’à condition qu’on le laisse parler sans un intermédiaire qui prétend en savoir plus que lui.

 

Italo Calvino, Pourquoi lire les classiques, traduction de l’italien Jean-Paul Manganaro, Points / Seuil, 1995 [1984], p. 9-10.

26/07/2017

Elsa Morante, Aracoeli

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   C’étaient les premières années de l’après-guerre. J’avais presque seize ans. L’été. Le temps des vacances. Mais les moyens de ma famille ne me permettaient aucune villégiature. Le reliquat de nos propriétés familiales suffisait à peine et bien chichement à payer mes études. Une fois terminé le premier cycle, j’avais obtenu mon diplôme au collège des prêtres, perché sur la colline piémontaise. Avec l’automne, je devais commencer le lycée.

   Les premiers jours de septembre, une de nos connaissances m’invita à passer une journée dans une petite ville de la Ligurie, au bord de la mer, où se déroulait une fête populaire en l’honneur de la Vierge, qui attirait des gens de toute la région. Pour moi, pareille excursion représentait un vrai voyage et un événement. Cependant j’avais pris désormais en aversion l’Église et ses curés. Je me rappelle cette fête populaire comme un mauvais rêve. Le simulacre de la Vierge qui, de temps à autre, réapparaissait en vacillant au fond des rues, je le voyais maintenant avec mille répugnances et révoltes, presque une parodie de mon enfance enfin reniée. Il avait quelque chose de cadavérique, à l’égal de certaines poupées anciennes qui reposent, les yeux révulsés, dans la poussière des greniers. Ma journée se passa en une continuelle fuite obstinée pour éviter les tours et les retours de la procession porteuse de l’horrible pantin.

 

Elsa Morante, Aracoeli, traduction de l’italien Jean-Noël Schifano,Gallimard, 1982, p. 84-85.

25/07/2017

Cesare Pavese, Le métier de vivre

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Qu’importe de vivre avec les autres, quand chacun des autres se fiche des choses vraiment importantes pour chacun ?

 

Un homme qui soufre, on le traite comme un ivrogne. « Allons, allons, ça suffit, secoue-toi, allons, ça suffit… »

 

La chose secrètement et la plus atrocement redoutée arrive toujours.

 

« Il a trouvé un but dans ses enfants. » Pour qu’ils trouvent eux aussi un but dans leurs enfants ? Mais à quoi sert cette escroquerie générale ?

 

Cesare Pavese, Le métier de vivre, traduction Michel Arnaud, Gallimard, 1958, p. 64, 81, 82, 93.

24/07/2017

Carlo Levi, Tout le miel est fini, Voyages en Sardaigne

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   Comme la réalité est plurielle ; comme en chaque chose, en chacun de nous, coexistent des époques différentes et très anciennes ! Et une personne est d’autant plus vive, réelle et complexe, quand en elle cette contemporanéité de conditions et de situations différentes, cette éternité de l’histoire et de la préhistoire sont présentes, comme des strates géologiques : quand les éléments archaïques ne sont pas relégués ou totalement cachés dans un subconscient obscur, où ils pourraient passer pour oubliés ou tout à fait inopérants, mais affleurant à la surface ils deviennent contenus de poésie, énergie vitale, capacité de compréhension universelle, hors des limites mécaniques des schémas sociaux et psychologiques de la vie quotidienne !

 

Carlo Levi, Tout le miel est fini, Voyages en Sardaigne, traduction Francis Pascal, Benoît Casas et Patrizia Atzei, NOUS, 2017, p. 75.

 

 

23/07/2017

Édith de la Héronnière, Mais la mer dit non

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   Non est un mot brutal. Il n’a pas la rondeur du oui. S’il fallait lui attribuer une couleur ce serait le noir, ou le blanc de la mort. Ses connotations sont, si l’on peut dire, négatives, hostiles et rédhibitoires. Les images qui l’accompagnent sont loin d’être sympathiques ; un mur, une porte qui se ferme sous le nez de celui qui reste dehors, un visage qui se rétracte devant celui qui est regardé, une main qui se crispe sur le bras de l’enfant et l’empêche de courir, de chahuter, de rire. Non est la barrière, la signalisation ronde et rouge coupée en deux par un trait horizontal sur les routes, sur les portes, dans les cœurs. Le mot nous ramène à l’enfance et à ses interdits qui sont la face noire de l’apprentissage qu’ensuite la vie se charge de gommer. Erreur, impasse, mauvais chemin, mot de mélasse et de goudron dont la lumière semble absente. Qui d’entre nous aime à se l’entendre dire ? Mais un abîme existe entre celui qui le prononce et celui qui le reçoit. Et dans la vie nous nous trouvons tantôt d’un bord, tantôt de l’autre bord de cet abîme, sans qu’il soit possible de l’enjamber.

 

Édith de la Héronnière, Mais la mer dit non, Isolato, 2011, p. 18.

22/07/2017

Lou Andreas-Salomé, Lettre à Rainer Maria Rilke

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       Vienne IX, Pelikangasse 13, 13 janvier 1913

 

Cher Rainer,

J’ai devant moi ta lettre, qu’on vient de m’apporter, et il me semble que la neige de ces premières vraies journées d’hiver qui s’étale devant mes fenêtres et sur le jardin en fait aussi partie, parfaite illustration de cette distance entre nous dont tu écris qu’elle ne devrait pas exister. Je la ressens très souvent, Rainer, cette distance purement spatiale, et l’absurdité de ne pouvoir la franchir. À moins de recourir au train et à tout un luxe de combinaisons dans les rendez-vous. Il faudrait, eu contraire, que nous puissions nous retrouver sans bruit et tout naturellement sur des chemins perdus — que ce ne fût pas du tout un morceau de vie à côté d’autres qui s’en trouveraient modifiés, mais sans déplacer les autres ni se soumettre à leurs limites. Cela devrait être possible, et le sera peut-être un jour. Pour moi, quelque chose de semblable ou presque, existe déjà, et je t’en ai plus d’une fois parlé. Quand je lis ta lettre, et l’extrait de ton journal, et tout ce qui s’y trouve brusquement exprimé de ce qui reste, même dans le contact le plus personnel et le plus intense, sans substance et sans voix, — alors oui, je t’ai auprès de moi. […]

 

Rainer Maria Rilke, Lou Andreas-Salomé, Correspondance, traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet, Gallimard, 1980, p. 252-253.

21/07/2017

Images de la vieille ville, Périgueux (© Photos Chantal Tanet)

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© Photos Chantal Tanet

20/07/2017

Primo Levi, À une heure incertaine

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Donnez-nous

 

Donnez-nous quelque chose à détruire,

Une corolle, un coin de silence,

Un compagnon de foi, un magistrat,

Une cabine téléphonique,

Un journaliste, un renégat,

Un supporter de l’autre équipe,

Un réverbère, une grille d’égout, un banc public,.

Donnez-nous quelque chose à érafler,

Un mur neuf, la Joconde,

Une aile de voiture, une pierre tombale.

Donnez-nous quelque chose à violer,

Une adolescente timide,

Un parterre de fleurs, nous-mêmes.

Ne nous méprisez pas : nous sommes

Des messagers et des prophètes,

Donnez-nous quelque chose qui brûle,

Offense, lacère, défonce, salisse,

Qui nous fasse sentir que nous existons.

Donnez-nous une matraque ou une Nagant,

Donnez-nous une seringue ou une Suzuki.

Plaignez-nous.

 

Primo Levi, À une heure incertaine, traduit de l’italien par Louis Bonalumi, préface de Jorge Semprun, Arcades/Gallimard, 1997, p. 93.

19/07/2017

Juan Rodolfo Wilcox (1919-1978), Le stéréoscope des solitaires

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                                          La lectrice

 

   Une grosse poule occupe l’appartement ; elle est si grosse qu’elle a déjà démoli quelques portes en essayant de passer d’une pièce dans l’autre. Ce n’est pas qu’elle soit très agitée cependant : c’est une poule intellectuelle et elle passe presque tout son temps à lire. En effet, elle est conseillère de la maison d’édition x… ; l’éditeur lui envoie tous les romans qui paraissent à l’étranger et la poule les lit, patiemment, de l’œil droit, car elle ne peut pas lire avec les deux yeux à la fois : celui de gauche reste fermé sous la belle paupière gris velouté. De temps à autre, la poule marmonne quelque chose, parce que les caractères d’imprimerie sont trop petits pour elle ; ou bien elle fait clo-clo et bat des ailes, mais personne ne sait si c’est de plaisir ou d’ennui. De toute façon, quand elle n’aime pas un livre, la poule intellectuelle le mange ; la maison x envoie ensuite un inspecteur ramasser les autres — qu’elle laisse éparpillés dans toute la maison — et les publie. Cela a été, dans le passé, à l’origine de quelques méprises : des livres qu’on retrouvait derrière une armoire alors qu’ils avaient déjà été publiés par un autre éditeur, avec un succès déplorable. Malgré cela, c’est la poule la plus influente de l’industrie du livre.

   Nous ne savons comment nous en défaire : non seulement elle fait s’effondrer les portes, mais elle salit partout, et la domestique menace de s’en aller si la poule ne s’en va pas. Et cependant c’est un animal si intelligent, ses jugements sont si exacts, ses habitudes si douces : à six heures du soir, elle monte sur son divan, se juche, ferme les yeux et s’endort, sans plus déranger personne ; elle ne bouge même pas pour faire ses besoins. Le matin, à notre lever, nous la trouvons déjà dans la salle à manger en train de lire le dernier russe en Sibérie ou le dernier sud-américain. Et elle n’a jamais fait un œuf.

 

Rodolfo Wilcox, Le stéréoscope des solitaires, traduit de l’italien par André Maugé, Gallimard, 1976, p. 51-52.