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26/02/2023

Pascal Quignard, La barque silencieuse

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La parenté est linguistique en ce sens qu’elle n’est que rétroactive. Chaque généalogie est le fruit du récit qui la fonde plutôt qu’il l’explique. Le nom que l’on porte narre une histoire que des êtres plus anciens ont rapportée en l’arrangeant. C’est une légende qui se pose sur un petit animal a-parlant et vivant.

Les ascendants nomment tout naissant par un mort et ils le baptisent dans une vieille histoire mensongère ou du moins profondément améliorée.

Ne pas nommer, c’est ne pas faire naître, c’est rompre la chaîne, c’est interdire l’accès au statut d’ancêtre dans le rapport du nom comme c’est interdire l’accès au revenant dans le baptême où son nom entendait revenir.

 

Pascal Quignard, La barque silencieuse, Folio/Gallimard, 2009, p. 175.

25/02/2023

Pascal Quignard, Sordidissimes

 

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L’art n’est pas grand-chose. Dans ce monde ce n’est vraiment pas grand-chose pour peu qu’on compare tous les arts à la nature sur la terre.

L’art est un pas grand-chose qui hérite du Vieux Sac .

L’art est l’arrivée trop tardive.

 Créer c’est chercher son hôte. Pour les animaux il s’agit de trouver un lieu pour le succès de la ponte. Pour les oiseaux il s’agit de le construire. Pour les fleurs et les arbres obtenir une terre où fleurir. Un site. Un bout de muraille rongée. La corniche d’une falaise. Un intervalle dans le temps. Un lapsus du temps ou plutôt un fragment d’Eden du temps, une petite branche ou une feuille — un petit folio de l’arbre prélapsaire.

 

Pascal Quignard, Sordidissimes, Folio/Gallimard, 2005, p. 168.

24/02/2023

Pascal Quignard, La barque silencieuse

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Nul ne peut se plaindre de vie : elle ne retient personne. Cet argument se trouve répété dans les œuvres des deux Sénèque, père et fils, sous Tibère et sous Néon. L’argument prend aussi cette autre forme à Rome : la seule raison de louer la vie est qu’elle nous offre avec elle la possibilité de nous en extraire. On ne peut pas parler de servitude quand l’émancipation est donnée avec elle. L’insoumission et la soumission sont offertes d’un même mouvement. Les vieillards se pendant au bras de leur fauteuil dans les hôpitaux à l’aide de la ceinture de leur robe de chambre.

 

Pascal Quignard, La barque silencieuse, Folio/Gallimard, 2011, p. 86-87.

 

23/02/2023

Jude Stéfan, Pandectes (ou le neveu de Bayle)

 

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Autocritique

Forme moderne de l’Inquisition (Sciascia). C’est toujours le Père, la peur.

 

Bavards

Massacreurs du silence et de la parole vraie.

« Loquaces, muti sunt » (Confessions, I, 4) : ils ont beau parler, ils ne disent rien.

 

Célibat

Honneur de l'individu.

L’art est incompatible avec le mariage. Mozart prouve le malentendu. Gauguin, l’obligation de rompre. Schubert l’heureuse exception. Blake l’humble vérité. 

Critique

La moindre œuvre mineure est plus estimable que la meilleure critique usuelle — celle des noteurs parasites.

Jude Stéfan, Pandectes (ou le neveu de Bayle), Gallimard, 2008, p. 35, 40, 53, 76.

22/02/2023

Jude Stéfan, Povrésies ou 63 poèmes autant d’années

Le dernier numéro de la revue Europe publie un dossier consacré à Jude Stéfan.

Il a été préparé par Gérard Cartier

 

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la mer encore formée

les mérules qui moisissent tes murs

elle vous ouvre son gîte, la femme

         au sourire de victoire

(toasts & médailles sous les arbres fleuris)

le père  repeignait le mur blanc trente

ans près le fils chiait son sang

         né un Mardi pour guerrier

         et de la marche du Sel

         à cinq heures les oiseaux

         en mai Lumière,

         tu me suffis

au jardin tapis s’égoutte

         chemise s’agite

assez de vos voix, vos abois

peine, ombre

autant de titres, autant de tombes

 

Jude Stéfan, Povrésies ou 63 poèmes

 autant d’années, Gallimard, 1997, p. 29.

21/02/2023

Jude Stéfan, Laures

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           et Louise Labé

 

tant nous aurons nos deux purs corps

médité debout et nous congratulant

pis lascivement aux caresses jou-

ant avant de succomber à la courte

gloire de n’être plus nous-mêmes sur

même couche d’amour et de mort

car hors toi ma passion fut l’ennui

qui mine ma vie comme tu l’illumines

si chaude et blanche et profanable

présence sous chairs ô rite nu

tant nous aurons à deux mimé l’amour

perdu — tels vent caressant fustigeant

la mer nos mains et yeux étrange pays

         de lichens et de lianes

 

Jude Stéfan, Laures, Gallimard, 1984, p. 15.

        

19/02/2023

Jude Stéfan, Laures

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laure VIII

 

                  j’ai embrassé ta voix

                  ma rose carnée

envoûté par les larges boucles de fleuves

comme les amants dans leur coma et qui rêvent

                  s’apprendre le gin et le cidre

                  entrecaressés dans la nuit

les plis de ta pitié les râles de ton merci

                  et tes larmes d’abîme

d’absence qui tombe en froid en deuil

                  délivre-moi du vomi

                  tiens-moi de tes rubans

des oiseaux meurent des oiseaux sont tués

                  dans le lilas des murailles

 

Jude Stéfan, Laures, Gallimard, 1984, p. 44.

Photo Chantal Tanet

18/02/2023

Jude Stéfan, Prosopées

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le noir, sa couleur d’élégance

au vert dans le jardin aux merles

le rouge sang des chevillards

                     à favoris

                  le rouge beauté

le jaune des urines et saris

le bleu des rixes et des îles

les gares dans les aubes grises

                  cendres et ardoises

le violet de ton bas, tes perles

le blanc de chair cadavérique

l’orange des soifs et des becs

le rose de la rose et des porcins

 

Jude Stéfan, Prosopées,

Gallimard, 1995, p. 15.

17/02/2023

Jude Stéfan, Que ne suis-je Canule

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Stéfan est mort

et Jude aussi

   pour les Amis épars

avecque lui mourra Emma

         sa jeune ou belle égérie

         (ne furent qu’

         étang gelé

         - un datura ouvert –

phare isolé

en fausses métaphores)

pauvres hères dans  nos campagnes

         qui l’hiver vous pendiez

           à raison

         Vous nous communiez

         vous nous en conjurez

         Ne Plus Écrire

 

Jude Séfan, Que ne suis-je Catulle,

Gallimard, 2010, p. 97.

16/02/2023

Jude Stéfan, Aux chiens du soir

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les yeux d’Emma

 

ocre fougère bistre clairière

amande noisette et verdissants

au soir ou tristes éblouis de

liesse absents vacants il y

a tout dans les yeux de ton nom

dans le nom de tes yeux le non

de ta promesse aime et âme  et elle

aima souverains  offensés bruns

et lus par cœur où sont-ils en-

volés où s’égrène ton rire avec ?

trois fois je suis passé devant

ta maison vide sans leur flamme

 

Jude Stéfan, Aux chiens du soir,

Gallimard, 1979, p. 79.

Photo T. H., 2012

15/02/2023

Jude Stéfan, À la Vieille Parque

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                                                        à h.m. †

 

           dans la nuit, la nuit (qui) remue

les souvenirs les brasse en rêves réveils

                      les meubles bâillent

                      déjà ils veillent

massifs, profonds miroirs, avec leurs bras

                      attendant le gisant

cerné de portraits dans l’ombre qui fixent

                      ses pieds cirés

qui crient au silence et au meurtre

dans les cloisons dégringolent les rats

un Espoir au passé une morne Consolation

                      deux bougies vacillent

au-dessus des tapis sanctifiant les pas

                      perdu le temps du cœur

                      qu’il repose en chose

les chaises vaquent le livre a oublié

Celui qu’il fallait lire en maître zen

 

Jude Stéfan, À la Vieille Parque, Gallimard,

                               1989, p. 30.

                               Photo T. H., 1991

14/02/2023

Jude Stéfan, Laures

                                             Jude Stéfan, 01/07/1930-11/11/2020

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             laure VIII

 

      j’ai embrassé ta voix

      ma rose carnée

envoûté par les larges boucles de fleuves

comme les amants dans leur coma et qui rêvent

      s’apprendre le gin et le cidre

      entrecaressés dans la nuit

les plis de ta pitié les râles de ton merci

      et tes larmes d’abîme

d’absence qui tombe en froid en deuil

      délivre-moi du vomi

       retiens-moi de tes rubans

des oiseaux meurent des oiseaux sont tués

       dans le lilas des murailles

 

Jude Stéfan, Laures, ‘’Le Chemin’’/Gallimard,

1984, p. 44. 

13/02/2023

Cavafy, Poèmes

                                   

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                                    Lustre

 

Dans une chambre vide et petite — seuls quatre murs

couverts d’étoffes toutes vertes —

un lustre superbe brûle et flambe ;

et dans chacune de ses flammes s’embrase

une lascive passion, un lascif élan.

 

Dans la petite chambre qui étincelle,

éclairée du feu violent du lustre,

point familière est cette lumière qui en sort ;

ni faite pour des corps timides

la volupté de cette chaleur.

 

Cavafy, Poèmes, traduction Georges Papoutsakis, Les Belles Lettres, 1977, p. 82.

12/02/2023

Paul Claudel, Connaissance de l’Est, suivi de L’Oiseau noir dans le soleil levant

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                           HAÏ-KAÏ

La nuit du 1er septembre 1923 entre Tokyo et Yokohama

 

À ma droite et à ma gauche il y a une ville qui brûle mais la Lune entre les nuages est comme sept femmes blanches.

La tête nue sur un rail mon corps est mêlé au corps de la terre qui frémit. J’écoute la dernière cigale.

Sur la mer sept syllabes de lumière une seule goutte de lait.

 

Paul Claudel, Connaissance de l’Est, suivi de L’Oiseau noir dans le soleil levant, Poésie/Gallimard, 1974, p. 198.

11/02/2023

Paul Claudel, Connaissance de l’Est, suivi de L’Oiseau noir dans le soleil levant

          paul claudel,connaissance de l’est,la maison suspendue

                                    La maison suspendue

 

Par un escalier souterrain je descends dans la maison suspendue
 de même que l’hirondelle, entre l’ais et le chevron maçonne l’abri de sa patience et que la mouette colle au roc son nid comme un panier, par un système de crampons et de tirants et de poutres enfoncées dans la pierre, la caisse de bois que j’habite est solidement attachée à la voûte d’un porche énorme creusé à même la montagne. Une trappe ménagée dans le plancher de la pièce inférieure m’offre des commodités ; par là, tous les deux jours, laissant filer mon corbillon au bout d’une corde, je le ramène pourvu d’un peu de riz, de pistaches grillées et de légumes confits dans la saumure.

 

Paul Claudel, Connaissance de l’Est, suivi de L’Oiseau noir dans le soleil levant, Poésie/Gallimard, 1974, p. 123-124.