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29/10/2022

Jacques Lèbre, À bientôt

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Qui n’a jamais erré longtemps dans une ville inconnue à la recherhce d’un café à son goût dans lequel il puisse enfin entrer ne peut pas vraiment savoir ce qu’est l’exil.

 

Une enfance sera toujours vécue de plein fouet.

 

Bouffées de larmes, parfois proches des yeux ; parfois plus enfouies, dans l’âme.

 

Le soir, une fois couché, le réveil posé sur le parquet, l’aiguille des secondes cavalcade sans aucune possibilité de retour en arrière. Si l’on y pense, c’est à la fois la catastrophe la plus naturelle et la plus absolue.

 

Jacques Lèbre, À bientôt, Isolato, 2022, p. 50, 55, 56, 70.

28/10/2022

Jacques Lèbre, À bientôt

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Un jour on ne sera plus là. Ce fait pour me retenir à chaque instant et qui, le moment venu, n’en fera rien.

 

Oiseaux, plus visibles l’hiver. Eux aussi à découvert.

 

Quand on est dans son propre appartement comme dans la salle d’attente d’une gare.

 

J’aimerais mourir la fenêtre ouverte, au début d’un printemps doux et nuageux, après qu’il a plu un peu, juste pour sentir encore l’odeur de la terre avant de partir.

 

Jacques Lèbre, À bientôt, Isolato, 2022, p. 28, 33, 44, 46.

27/10/2022

Jacques Lèbre, À bientôt

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À partir de l’écluse de Fleury, un jeune chat a participé un moment à la promenade sur le chemin de halage, tantôt nous suivant tantôt nous précédant. Nous ne nous étions nullement concertés, c’était visiblement un accord tacite.

 

Comme si vous mouriez toujours, au beau milieu d’un carrefour. Des vêtements sont peut-être restés en désordre sur une chaise, un bol sur une table.

 

Les rendez-vous notés dans les agendas d’une personne disparue ? Tels ces piquets qui indiquent le tracé d’un chemin pris sous une épaisse couche de neige.

 

Je peux sans doute lire deux recueils d’un même poète dans une journée, mais passser d’un poète à un autre, non, je ne peux pas. Il faut un certain laps de temps, comme de traverser un tunnel pour passer d’un paysage à un autre.

 

Jacques Lèbre, À bientôt, Isolato, 2022, p. 19, 20, 22, 29.

25/10/2022

Gustave Roud, Journal 1916-1976

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C’est vers la fin de juillet, le temps où les moissons finissent de mûrir, les champs d’avoine ont la couleur bleuâtre d’une eau épaisse et trouble, ceux de froment et de seigle sont encore verts ou déjà devenus jaunes  — mais que veulent dire ces phrases ? Ce n’est pas une fin de mois que je veux peindre, ni une journée, mais un seul instant où (tous ces champs, éparpillez-les maladroitement parmi les arbres, les haies ourlées de lumière, qu’ils montent aux collines, se recourbent et plongent aux ruisseaux, déjà purs de toute brume sous la haute lumière) debout dans l’odeur étrange des pavots en fleurs je considère comme on écoute un chant, la double couleur de cet espace de corolles presque transparentes dans le soleil, d’un bleu délicat dans l’ombre qui choit d’un chêne solitaire.

 

Gustave Roud, Journal, 1916-1976, Zoé, 2022, p. 81.

24/10/2022

Gustave Roud, Journal 1916-1976

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Je pense parfois : c’est ma solitude qui a altéré si profondément ma joie au spectacle du monde. Si jadis (sans que je voulusse l’analyser) elle naissait d’une correspondance que j’établissais entre une passion dominante, un sentiment que l’heure exaltait et tout ce qui entourait ma présence centrale, de plus en plus maintenant elle nécessite pour s’épanouir un calme désespéré, une tristesse sans sursauts où je me sens peu à peu descendre. C’est alors que naît pour ainsi parler mon regard véritable. Posé sur chaque chose, il l’épuise lentement, et je savoure tout objet pour lui-même et pour l’accord qu’il forme avec d’autres sans rien sentir d’autre en moi lui répondre et lui donner un sens ; c’est dire que je ne peux plus traduire, et moins encore interpréter le monde visible, mais seulement transcrire ce qui transparaît sous l’incessante variation de l’heure, de ses éléments éternels, par le sens des mots, leur musique, et le rythme de la phrase, l’âme aussi dépouillée qu’un peintre.

 

Gustave Roud, Journal, 1916-1976, Zoé, 2022, p. 91-92.

23/10/2022

Esther Tellermann, Poèmes inédits, dans L'étrangère, 2022

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   Vous disiez

qu’un  corps

s’interpose entre

     le silence

que demeure

     l’écho

quand la brume

     estompe

les matins.  Vous

vouliez   les

     fables

et les paroles

     poudreuses

des mers qui se

     rompent

     sur le bleu

 

Esther Tellermann, Poèmes inédits,

dans L’étrangère, n° 56, 2022, p. 175.

 

 

21/10/2022

George Trakl, Les étapes de la démence...

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Les étapes de la démence aux chambres noires,

Les ombres des vieillards sur le seuil de la porte ouverte,

Quand l’âme d’Hélian se mire au miroir rose

Et que choient la lèpre et la neige de son front...

 

Les étoiles au mur se sont éteintes

Et les blanches figures de la  lumière.

 

Voici que montent du tapis les ossements des sépulcres,

Le silence des croix écroulées sur la colline,

La douceur de l’encens dans le vent pourpre de la nuit.

 

Ô prunelles broyées aux bouches noires !

Quand solitaire et doucement vaincu par les ténèbres

Le petit-fils rêve à sa fin obscure,

Le Dieu de paix sur lui penche l’azur de ses paupières.

 

Georg Trakl, traduction dans Gustave Roud Œuvres complètes, 2,

éditions Zoé, 2022, p. 851

20/10/2022

Ambrose Bierce, Épigrammes

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Un auteur populaire est quelqu’un qui écrit ce que pense le peuple. Le génie les invite à penser autre chose.

 

Chrétiens et chameaux accueillent leurs fardeaux à genoux.

 

La seule distinction que récompense la démocratie est un haut degré de conformité.

 

L’amour est une attention détournée : de la contemplation d’un pêtre on en vient à considérer son rêve.

 

La Jeunesse regarde en avant, car il n’y a rien derrière ; la Vieillesse regarde en arrière, car il n’y a rien devant.

 

On peut se savoir laid, mais il n’existe pas de miroir pour le comprendre.

 

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduction Thierry Gillybœuf, éditions Allia, 2014, p. 26, 27, 29, 31, 43, 43.

19/10/2022

Ambrose Bierce, Épigrammes

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Le premier homme que vous croiserez est un imbécile. Si vous pensez le contraire, interrogez-le et il vous le prouvera.

 

Des deux types de folie passagère, l’une s’achève dans le suicide, l’autre dans le mariage.

 

Faute d’yeux derrière la tête, nous nous voyons au seuil de l’horizon. Seul celui qui accomplit cet acte remarquable consistant à se retourner sait qu’il est le personnage central de l’univers.

 

L’amour est une charmante balade d’un jour. À la toute fin, embrassez votre compagnon et prenez congé de lui.

 

Si vous voulez lire un livre parfait, écrivez-le.

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduction Thierry Gillybœuf, éditions Allia, 2014, p. 13, 15, 19, 20, 21.

17/10/2022

Julia Lepère, Par elle se blesse

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Elle dit

J’ai connu des hommes pour diviser les heures

J’ai connu des hommes jouissant sans demander en laissant le soleil m’aveugler j’ai connu des hommes qui s’étranglaient pour jouer qui me giflaient pour jouer j’ai connu des hommes qui n’aimaient pas me faire l’amour des hommes ensommeillés avec l’ambition  des choses à faire et des pulsions de mort dans leurs masques de perles les défauts de leurs veines les faisaient se gonfler qui chantaient fort leur crime et appelaient leur mère des hommes emprisonnés et ils traçaient chaque jour de leur bâton un trait après la femme tuée j’ai connu des hommes alcooliques et drogués des hommes partant dans le désert d’Espagne pour y halluciner pour composer des vers des symphonies cherchant tous les dérèglements [...]

 

Julia Lepère, Par elle se blesse, Poésie/Flammarion, 2022, p. 107.

16/10/2022

Julia Lepère, Par elle se blesse

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Elle sur le ponton moi dans la mer

Évitant les méduses

Sans territoire

Ses bleus virant au virage de mes cernes

Ayant bu les écumes les planches

Des demi-dieux leurs longs cheveux de sable souviens-toi

Presque pour morte

Il te laissa

Et hors de moi

J’ai joui tant de fois pour oublier que quelque part

J’attends encore de me réveiller

 

Julia Lepère, Par elle se blesse, Poésie/Flammarion, 2022, p. 101.

14/10/2022

Jules Renard, Journal, 1887-1910

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Le meilleur interviewer est celui qui dit que j’ai un œil d’aigle et une crinière de lion.

 

La liberté d’une presse qui fonctionne plutôt comme un pressoir.

 

Ne dites pas que ce que j’écris n’est pas vrai : dites que j’écris ma   l, car tout est vrai.

 

Dans l’admiration qu’on a pour Verlaine, je sens une trop grande part de pitié pour le pilier d’hôpital.

 

Il a un style à lui dont les autres ne voudraient pas.

 

J’appelle « classiques » les gens qui ne faisaient pas encore de la littérature un métier.

 

Jules Renard, Journal, 1887-1910, Pléiade/Gallimard, 1965, p. 236, 238, 238, 241, 245, 245.

13/10/2022

Jules Renard, Journal, 1887-1910

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Ma littérature, c’est comme des lettres à moi-même que je vous permettrais de lire.

 

Si vous saviez comme je me sens bon quand je suis tout seul, comme j’ai toujours de bonnes relations avec moi.

 

Le Français crible d’épigrammes surtout ce qu’il voudrait être : le député, et ce qu’il voudrait avoir : le ruban rouge. 

 

Comment, n’est-ce pas ? le tonnerre tomberait-il sur ma maison, quand il peut tomber sur celle du voisin ?

 

Oui, dit-il : je l’ai échappé laide.

 

Il lui conseillait de lire chaque jour les faits divers pour se rendre compte de son bonheur.

 

Jules Renard, Journal, 1887-1910, Pléiade/Gallimard, 1965, p. 224, 226, 227, 230, 231, 235.

11/10/2022

Jules Renard, Journal, 1887-1910

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Il y a le bavardage insignifiant et le bavardage pompeux qui signifie moins encore.

 

Pour que le chef-d’œuvre vienne à vous, au moins faites-lui signe.

 

Nul n’aura de talent, hors nous, moins mes amis.

 

Je serais anarchiste si j’étais malheureux, mais je n’ai pas à me plaindre. Comment pourrais-je à la fois être anarchiste et satisfait ?

 

Comme toute comparaison originale doit forcément, à la longue, se banaliser, n’en jamais faire.

 

Jules Renard, Journal, 1887-1910, Pléiade/Gallimard, 1965, p. 208, 209, 209, 209, 210.

10/10/2022

Jules Renard, Journal, 1887-1910

 

Je ne lis rien, de peur de trouver des choses bien.

 

Chez Rodin, il m’a semblé que mes yeux tout d’un coup éclataient. Jusqu’ici la sculpture m’avait intéressé comme un travail dans du navet.

 

Balzac est peut-être le seul qui ait eu le droit de mal écrire.

 

Un homme tellement beau que lui-même se trouve ridicule.

 

Acquiers le talent de dire sans bâiller : « C’est intéressant. »

 

Chaque matin songer aux gens qu’on va cultiver, aux pots qu’on va arroser.

 

Jules Renard, Journal, 1887-1910, Pléiade/Gallimard, 1965, p.83, 85, 88, 89, 92. 95.