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28/03/2015

Jules Renard, Journal

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   Si vieux, qu’il ne sort de sa bouche que des mots qui ont l’air historique.

 

   Le langage des fleurs qui parlent patois.

 

   Comment ! Je donnerais ma place à une vieille femme qui, non contente de monter sur la plate-forme d’un autobus, devrait être morte !

 

   Un poète inspiré, c’est un poète qui fait des vers faux.

 

   C’était un homme méthodique : il déjeunait en mâchant du côté droit, et dînait en mâchant du côté gauche.

 

Les gens sont étonnants : ils veulent qu’on s’intéresse à eux !

 

Jules Renard, Journal, 1887-1910, texte établi par Louis Guichard et Gilbert Sigaux, Pléiade / Gallimard, 1961, p. 183, 184, 189, 192, 196, 197.

 

14/06/2014

Samuel Beckett, Têtes mortes

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                                           Assez

 

   Tout ce qui précède oublier. Je ne peux pas beaucoup à la fois. Ça laisse à la plume le temps de noter. Je ne la vois pas mais je l'entends là-bas derrière. C'est dire le silence. Quand elle s'arrête je continue. Quelquefois elle refuse. Quand elle refuse je continue. Trop de silence je ne peux pas. Ou c'est ma voix trop faible par moments. Celle qui sort de moi. Voilà pour l'art et la manière.

   Je faisais tout ce qu'il désirait. Je le désirais aussi. Pour lui. Chaque fois qu'il désirait une chose moi aussi. Pour lui. Il n'avait qu'à dire quelle chose. Quand il ne désirait rien moi non plus. Si bien que je ne vivais pas sans désirs. S'il avait désiré une chose pour moi je l'aurais désirée aussi. Le bonheur par exemple. Ou la gloire. Je n'avais que les désirs qu'il manifestait. Mais il devait les manifester tous. Tous ses désirs et besoins. Quand il se taisait il devait être comme moi. Quand il me disait de lui lécher le pénis je me jetais dessus. J'en tirais de la satisfaction. Nous devions avoir les mêmes satisfactions. Les mêmes besoins et les mêmes satisfactions.

   Un jour il me demanda de le laisser. C'est le verbe qu'il employa. Il ne devait plus en avoir pour longtemps. Je ne sais pas si en disant cela il voulait que je le quitte ou seulement que je m'éloigne un instant. Je ne me suis pas posé la question. Je ne me suis pas posé ses questions à lui. Quoi qu'il en soit je filai sans me retourner. Hors de portée de sa voix j'étais hors de portée de sa vie. C'est peut-être ce qu'il désirait. On voit des questions sans se les poser. Il ne devait plus en avoir pour longtemps. Moi en revanche j'en avais encore pour longtemps. J'étais d'une tout autre génération. Ça n'a pas duré. Maintenant que je pénètre dans la nuit j'ai comme des lueurs dans le crâne. Terre ingrate mais pas totalement. Donné trois ou quatre vies j'aurais pu arriver à quelque chose.

 

Samuel Beckett, Têtes mortes, éditons de Minuit, 1967, p. 33-35.

17/04/2014

Myrto Gondicas, dans Les Carnets d'eucharis

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Et l'on veut vivre encore, les vieilles, et l'on

tourne le coin des rues avec au bord

des lèvres l'ombre d'un rire éclos sous

la frange peinte, acajou mauve ou noir vainqueur

des doutes des ans : si, sur

l'arête d'un trottoir, on bronche

bec ouvert sous le ciel clément, la fesse

ivre un peu, balancée rétive

(et la cheville, avec, se tord),

tel vieux souvenir alors émerge

et mord l'âme amollie : cassoulet, amour,

écho de voix pépiant au fond des cours où

dans une odeur de cèdre et de sésame

chaud, avec les cris du loto populaire,

pulse le cœur oublié d'un monde.

 

Myrto Gondicas, dans Les Carnets d'eucharis, n° 41, en ligne

(<http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com/archive/2014/04/13/les-carnets-d-eucharis-n-41-printemps-2014-5345803.html>