Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/03/2017

Apollinaire, Le Guetteur mélancolique

                  Unknown-1.jpeg

La nudité des fleurs c’est leur odeur charnelle

Qui palpite et s’émeut comme un sexe femelle

Et les fleurs sans parfum sont vêtues par pudeur

Elles prévoient qu’on veut violer leur odeur

 

La nudité du ciel est voilée par des ailes

D’oiseaux planant d’attente émue d’amour et d’heur

La nudité des lacs frissonne aux demoiselles

Baisant d’élytres bleus leur écumeuse ardeur

 

La nudité des mers je l’attire de voiles

Q’elles déchireront en gestes de rafale

Pour dévoiler au stupre aimé d’elles leurs corps

 

Au stupre des noyés raidis d’amour encore

Pour violer la mer vierge douce et surprise

De la rumeur des flots et des lèvres éprises

 

Apollinaire, Le Guetteur mélancolique, dans Œuvres

poétiques, Pléiade :Gallimard, 1965, p. 574.

01/08/2016

Guillaume Apollinaire, La tzigane

 

apollinaire,la tzigane,prédiction,destin,espérance

La tzigane

 

La tzigane savait d’avance

Nos deux vies barrées par les nuits

Nous lui dîmes adieu et puis

De ce puits sortit l’Espérance

 

L’amour lourd comme un ours privé

Danse debout quand nous voulûmes

Et l’oiseau bleu perdit ses plumes

Et les mendiants leurs Ave

 

On sait très bien que l’on se damne

Mais l’espoir d’aimer en chemin

Nous fait penser main dans la main

À ce qu’a prédit la tzigane

 

Guillaume Apollinaire, Alcools, dans

Œuvres poétiques, édition M. Adéma et

M. Décaudin, Pléiade / Gallimard,

1967, p. 99.

 

 

 

 

 

26/09/2013

André Salmon, Fééries — Apollinaire, Alcools

                                                            Poèmes dédiés à tous les ministres de l'intérieur

 

imgres.jpeg

                                Le Tzigane

 

C'est dans la petite voiture ronde

— et si légère d'avoir couru le monde —

Où mal ou bien vivaient pêle-mêle

Mon père,

Ma mère qui fut aimée pour la gloire de ses seins

Et porta sans pleurer le fardeau des mamelles,

Mes quatre frères, dont le plus beau fut assassin

Et mes deux grandes sœurs qui faisaient en dansant

Fleurir une rose noire dans le cœur des passants,

C'est dans la petite voiture ronde et radoubée comme un ponton

— Le vieux ponton à la dérive —

Que je suis né, mais il y a si longtemps,

Que je ne connais plus ma part de jours à vivre.

 

[...]

 

Plus avant ! C'est la loi.

Hélas ! Pourquoi des yeux brillent-ils aux fenêtres ?

Pourquoi faut-il songer au petit toit

De tuiles abritant, peut-être

Le trésor inconnu et dont nul ne dispose ?

Pourquoi se souvenir d'un arbre, d'un lac, d'une lumière,

Qui, un matin d'hiver,

Veillait sue le sommeil de Tiflis, blanche et rose ?

Et je voudrais connaître qui nous mit sur la route

Baladins vagabonds,

Pour perpétuer le rêve et forger le doute,

Mais l'exil a du bon.

Mon orgueil vrai, c'est d'avoir fait danser

Tous les couples du monde avec mon violon ;

Comme mon ours d'Asie qui mourut l'an passé,

En me léchant les mains,

Ayant dansé pour ceux que j'avais fait danser.

 

[...]

 André Salmon, Fééries (1907), dans Créances, Gallimard,

1926, p. 110-111 et 112.

 

 

images-1.jpeg

 

                             La Tzigane [1907]

 

La tzigane savait d'avance

Nos deux vies barrées par les nuits

Nous lui dîmes adieu et puis

De ce puits sortit l'Espérance

 

L'amour lourd comme un ours privé

Dansa debout quand nous voulûmes

Et l'oiseau bleu perdit ses plumes

Et les mendiants leurs Ave

 

On sait très bien que l'on se damne

Mais l'espoir d'aimer en chemin

Nous fait penser main dans la main

À ce qu'a prédit la tzigane.

 

Guillaume Apollinaire, Alcools (1913), dans Œuvres poétiques,

édition Marcel Adéma et Michel Décaudin, Bibliothèque

de la Pléiade, Gallimard, 1967, p. 99.

                                   

02/07/2013

André Salmon, Créances (Les Clés ardentes — Fééries — Le Calumet)

André Salmon, Créances, Les Clés ardentes   — Fééries — Le Calumet, Apollinaire, Le poète au cabaret,

          Le poète au cabaret

 

                            À Guillaume Apollinaire

 

La danse des bandits et des épileptiques

S'allonge à la clarté des lampes électriques —

Tes sœurs, pâle miroir des mauvaises fortunes,

Lune, vivant péché du cadavre nocturne.

 

Les rêveurs excellents boivent au cabaret,

Certains, rongés d'ennuis et de remords muets,

Honnis des filles et des valets harassés,

Griffonnent d'affreux vers sur le marbre glacé.

 

Hurlant en orphéons des couplets déshonnêtes,

Ivres, certains croient voir sur la ville en goguette,

Pour forcer à l'extase et la Belle et la Bête,

Le gibet triomphal promis au bon poète.

 

Comme une courisane ourlant ses yeux de khol

Ils fardent leur génie aux flammes de l'alcool

Et, las de souffrir étant si mal payés,

Quelques-uns font des mots pour se désennuyer.

 

Or, je suis sans génie et je ne suis pas ivre,

L'alcool ne m'offre pas ses caresses de cuivre,

J'ai refusé la paix sans obtenir la gloire,

Je ne sais plus aimer et je ne sais plus boire.

 

Au moins, dormir un peu dans la bonne chaleur

Des pipes éruptant et dans la bonne odeur

Des boissons, sans songer à tout le mal qu'on fait

Au pauvre criminel ignorant du forfait.

 

Dormir, dormir un peu ! mais ça n'est pas possible,

On gueule ici ! Oh ! fuir aux campagnes loisibles,

Se mêler aux complots des gueux dans les luzernes !...

Non ! nos culs ont besoin du velours des tavernes.

 

Pourtant je sais un jour prochain où je fuirai

Aux bois sourds, palais d'ombre où les chênes sont rois

Et dans les chemins nous mettent des fleurs aux doigts

Mais ce soir c'est la noce, amis, ohé ! ohé !

 

La danse des bandits et des épileptiques

S'allonge à la clarté des lampes électriques

Et je souffre l'amour de tes rayons obliques

Lune, fardeau cruel au cœur des lunatiques.

 

André Salmon, Créances, 1900-1910 (Les Clés ardentes

 — Fééries — Le Calumet), Gallimard, 1926, p. 31-33.

 

 

 

 

12/06/2013

Étienne Faure, La vie bon train, proses de gare

Étienne Faure,  La vie bon train, proses de gare, train, bruit, oiseau,Apollinaire

 

Lents comme des états d'âme,

après l'été les trains revenaient,

las d'avoir trimballé tous ces corps

à la mer, à la montagne, dans des contrées

dont furent natifs les pères (introuvables sur la carte),

à grincer de nouveau en gare,

y faire leur entrée, annoncer le pire

qui toujours sera à venir,

le soleil ras rougissant la face des ultimes

voyageurs ; c'était l'automne,

chacun se rappelait les vers

d'Apollinaire — un train qui roule, ô ma saison mentale

et la violente espérance de vie :

devait-on revenir

quand il aurait fallu ne partir jamais

— et puis après,

dans la gare sans issue,

on n'allait pas pleurer pour ça.

 

revenir

 

                                                    *

 

Le crissement du fer en copeaux dispersé, taraudé en son cœur puis découpé, reste ancré un moment dans les crânes. Comme un cri presque humain poussé chez un dentiste. En fait ce n'est qu'un rail que l'on répare, une pièce défectueuse à nouveau d'aplomb. Quand les locomotives passées sur les ponts et les viaducs en fer débarquent sous ces charpentes usinées d'autrefois, tous les monuments d'ingénierie, ces tonnes d'acier, les rails et les wagons, se répondent, se parlent en grincements d'époque. Les bruits fabriquant les lieux, les cris de mouettes au-dessus de la gare font resurgir avec le bleu la mer, un port ou alors l'abattoir du même âge, du temps du métal bon marché, où furent montés, au cœur des villes, de tels pavillons. Les mouettes en assemblée générale, concurrentes, associées, se disputent, ailes et becs, prospèrent au-dessus des toits criant leur amour de la viande et des abats. Parfois elles piquent, plongeant vers la basse fosse, ainsi que des oiseaux de proie formant des cercles au-dessus des rails, à la recherche de déchets.

 

 

Étienne Faure,  La vie bon train, proses de gare, Champ Vallon, 2013, p. 91 et 75.

© Photo Tristan Hordé.

05/06/2012

Guillaume Apollinaire, La Loreley (Alcools)

Le rocher de la Loreley.jpg

Le rocher de la Loreley                      


                       La Loreley

 

À Bacharach il y avait une sorcière blonde

Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde

 

Devant son tribunal l'évêque la fit citer

D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté

 

O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries

De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

 

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits

Ceux qui m'ont regardé évêque en ont péri

 

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries

Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

 

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley

Qu'un autre te condamne tu m'as ensorcelé

 

Évêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge

Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

 

Mon amant est parti pour un pays lointain

Faites-moi donc mourir puisque je n'aime rien

 

Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure

Si je me regardais il faudrait que j'en meure

 

Mon cœur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là

Mon cœur me fit si mal du jour où il s'en alla

 

L'évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances

Mener jusqu'au couvent cette femme en démence

 

Va-t-en Lore en folie Lore aux yeux tremblants

Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

 

Puis ils s'en allèrent sur la route tous les quatre

La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

 

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut

Pour voir une fois encore mon beau château

 

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve

Puis j'irai au couvent des vierges et des veuves

 

Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés

Les chevaliers criaient Loreley Loreley

 

Tout là-bas sur le Rhin s'en vient une nacelle

Et mon amant s'y tient il m'a vue il m'appelle

 

Mon cœur devient si doux c'est mon amant qui vient

Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

 

Pour avoir vu dans l'eau la belle Loreley

Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

 

Guillaume Apollinaire, Alcools, dans Œuvres poétiques avant-propos, chronologie, établissement du texte, bibliographie et notes par Marcel Adéma et Michel Décaudin, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1965, p. 115-116.

© Photo Chantal Tanet, mai 2012.

 

06/08/2011

Apollinaire, Les fenêtres (Calligrammes)

Guillaume Apollinaire par Marie Laurencin.jpeg

                                       Marie Laurencin (Apollinaire au centre, Picasso à gauche) 

 

 

                                 Les fenêtres

 

Du rouge au vert tout le jaune se meurt

Quand chantent les arts dans les forêts natales

Abatis de pihis

Il y a un poème à faire sur l’oiseau qui n’a qu’une aile

Nous l’enverrons en message téléphonique

Traumatisme géant

Il fait couler les yeux

Voilà une jolie jeune fille parmi les jeunes Turinaises

Le pauvre jeune homme se mouchait dans sa cravate blanche

Tu soulèveras le rideau

Et maintenant voilà que s’ouvre la fenêtre

Araignées quand les mains tissaient la lumière

Beauté pâleur insondables violets

Nous tenterons en vain de prendre du repos

On commence à minuit

Quand on a le temps on a la liberté

Bigorneaux Lotte multiples Soleils et l’Oursin du couchant

Une vieille paire de chaussures jaunes devant la fenêtre

Tours

Les Tours ce sont les rues

Puits

Arbres creux qui abritent les Câpresses vagabondes

Les Chabins chantent des airs à mourir

Aux Chabines marronnes

Et l’oie oua-oua trompette au nord

Où les chasseurs de ratons

Raclent les pelleteries

Étincelant diamant

Vancouver

Où le train blanc de neige et de feux nocturnes fuit l’hiver

O Paris

Du rouge au vert tout le jaune se meurt

Paris Vancouver Hyères Maintenon New York et les Antilles

La fenêtre s’ouvre comme une orange

Le beau fruit de la lumière

 

Apollinaire, Ondes, dans Calligrammes [1918], dans Œuvres poétiques, édition de Marcel Adéma et Michel Décaudin, avant-propos d’André Billy, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1965, p. 168-169.