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28/09/2019

Camille Loivier, Une voix qui mue : recension

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Une voix qui mue est le premier d’une nouvelle série de plaquettes et de livres des éditions Potentille : une couverture différente avec un rabat dans lequel les pages sont insérées et avec une nouvelle vignette. Camille Loivier a déjà publié aux mêmes éditions Joubarbe (2015) ; elle enseigne la littérature de langue chinoise et la traduit — récemment un livre de Hong-Ya Yan, écrivain et réalisateur taïwanais (Le passe muraille, 2018). Son long poème est consacré à la difficulté d’être dans une langue, c’est-à-dire de construire sa relation au monde — peut-être à être soi avec les autres.

Le poème s’ouvre comme un aparté, avec des vers entre parenthèses qui portent sur le désir d’un lieu, de sa nécessité pour vivre ; le rejoindre, c’est retrouver « derrière (…) la rupture / ce qui lie ». Qu’est-ce que le lieu peut apporter ? ce qui est essentiel pour l’identité de la narratrice, la « trace de soi », au point que l’on puisse y vivre sans craindre sa nudité. Ce lieu est nommé plus loin, il s’agit de Taipei, capitale de Taïwan, et il est désigné par « bercail », où, explicitement (sens de "bercail"), elle dit être « comme dans [s]a ville natale » — « c’est donc [s]a ville natale » —, et, fortement, « née une seconde fois », et « j’y suis née ». Vivre à Taipei, c’est connaître la plénitude, toutes fissures de la vie éloignées, et cette certitude d’un accomplissement est restitué dans quelques vers où la seconde naissance dans la ville s’apparente à la fois à la présence du corps dans le ventre maternel et à sa sortie dans le monde. L’ensemble de vers débute par « naître ; » et est immédiatement suivi par « retourner à la chaleur moite et poisseuse » et, plus avant, « on est à l’intérieur d’une serre chaude », puis

        soudain on est libre, amphibie
        on respire dans l’eau, on est là
        dans le monde partie rattachée
        au reste
        on n’est plus séparée

Cet attachement à la ville chinoise ne peut être dissocié de la langue de Taipei, de Taïwan. Camille Loivier précise que la langue maternelle, celle de Nankin, qui « remonte » et diffère de la langue commune, a été perçue comme une sorte de « patois » et que le changement de langue, à Taipei, a été senti comme une mue de la voix. La langue chinoise, lors de son apprentissage, a été éprouvée comme « une langue / qui ne se parle pas », donc qui ne nécessitait pas d’interlocuteur. Langue pour soi, qu’il n’est pas indispensable de parler, sinon « à soi-même à voix basse ». S’il y a « silence des mots » pour qui la pratique, la langue, alors, conduit à une « complète solitude », ce qui ne semblait pas gêner la narratrice. Le bouleversement semble être survenu quand la langue chinoise a été parlée autrement, ce qui a permis la mue, la transformation ; alors, la langue peut être parlée, et non plus dans la solitude, et est « entendue (…) / telle qu’elle devait me délivrer » : il n’y a plus simplement des signes écrits mais la possibilité d’un tu, d’échanges. Le sentiment d’avoir découvert sa voix (et, évidemment, une voie) est tel que, chaque année, revenir à Taïwan, est à la fois « naître et mourir », perte d’une langue et (re)naissance d’une autre. Sans qu’il y ait croisement de l’une et l’autre, d’où peut-être toujours un manque.

Une voix qui mue, seul texte de Camille Loivier, sauf erreur, qui présente des éléments biographiques, évoque l’enfance où l’« on vit au ralenti » et où se décide pour longtemps une relation à la langue, aux langues, relation au fondement ensuite de ce qu’est le je-tu : rupture du silence, apprentissage du monde. Dans La rivière aux amoures, Camille Loivier écrit, « A-t-on vraiment envie de devenir adulte ? », elle répond sans ambiguïté dans Une voix qui mue, oui, en sachant qu’il faut parfois accepter de perdre ce qu’on pensait être indispensable pour mieux, beaucoup mieux, le retrouver. `

Camille Loivier, Une voix qui mue, éditions Potentille, 2019, 32 p., 7 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 25 août 2019.

 

23/08/2019

Camille Loivier, une voix qui mue

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je suis retournée sur les lieux

 

où j’ai retrouvé l’enfance

le temps avait arrêté de s’écouler

 

nous venions du passé

nous venions du temps long et de

l’univers clos, nous venions

de l’époque où nos mères sont jeunes et

nous sourient,  où nos pères nous

portent sur leurs épaules, il est si

enivrant de voir le monde d’en haut

plus haut, encore plus haut

on vit au ralenti, extrêmement

précautionneux de nos pas

et de nos

gestes

 

c’est cela qui m’arrive

je retourne à Taipei

comme dans ma ville natale

c’est donc ma ville natale car

je n’en ai pas d’autre

 

Camille Loivier, une voix qui mue, Potentille,

2019, p. 5.

26/09/2017

Camille Olivier, éparpillements

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Cahier 2

 

chacun va d’une maison à l’autre

de ses parents à soi-même parents

 

le fil électrique bouge

il y a du vent

se soulèvent les hirondelles

 

une maison est     retranchement

endroit de repos     sans oscillation

plus de relations     coupées

 

(enfin on a remis mon carillon à onze heures

du matin vous vous rendez compte quelle honte)

 

et quand je sors retrouvant le mouvement

entre deux points

les animaux viennent à ma rencontre

pas seulement les veaux bruns aux yeux ronds

mais le faon, mais le pinson

viennent à ma rencontre

pour que je revienne sauvage aussitôt

 

on m’a mise dans la maison des rêves

mais ce n’était pas le bon moment

et je souffrais comme une bête

une bête folle se cogne contre la vitre

va vers la lumière

 

on pourrait tout imaginer et

on ne pourrait rien faire

pas même laver un carreau

pas même nettoyer une porte

 

tu délimitais les parterres faisant le tour

et le centre était envahi d’herbes hautes

 

Camille Loivier, éparpillements, isabelle sauvage,

2017, p. 61-62.

 

26/06/2017

Camille Loivier, éparpillements

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                  Cahier 1

 

[…]

 

je suis le minotaure à qui on sacrifie l’enfance

au coin il y a un corps que je vais piétiner

 

avec le lierre en boule et la glycine

la maison disparaît et s’alourdit

des sortes d’ailes poussent pour s’éloigner de soi

s’enfonce dans ce qui se déforme

 

des parties s’imbriquent dans les autres

des morceaux s’enjambent puis se fondent

une cicatrice apparaît

au coin se perd

une encoche rappelle

 

— une prairie et trois buses en cercle dans le ciel planent —

 

Camille Loivier, éparpillements, isabelle sauvage, 2017, p. 43.

11/04/2016

Camille Loivier, Poèmes, dans Rehauts

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Photo Michel Durigneux

 

chacun a une maison vide abandonnée

dans un coin de la mémoire chacun a

cette forme au fond de la tête dont il se

sauve où il rentre la nuit

 

(expecta la mano de nieve

tu sors par la fenêtre sur les toits blancs

car cette main blanche se tend vers toi

tu vois cette main de neige qui te dit viens

sauve toi saute sur le toit car bientôt

tout aura disparu et tu seras survivant

- - - expecta la mano de nieve)

 

mais derrière la maison il y a quelque chose

une présence

 

entre dans une maison comme un voleur

un inconnu sans repère qui ne sait pas

où il va

va vite entre les murs

oiseau se tape aux fenêtres

 

— je regarde dehors     le monde est maison

dans le chèvrefeuille je trouve un nid abandonné

dans le chèvrefeuille qui gonfle le mur la maison devenue

végétale s’envole     ramifiée au monde

 

un chevreuil entre pour se protéger

 

dans le chèvrefeuille chevreuil

 

Camille Loivier, Poèmes, dans Rehauts, n° 37, printemps

été 2016, p. 78-79.

 

12/01/2013

Camille Loivier, Nausicaa de la vallée du vent

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  Nausicaa de la vallée du vent

 

                                                     en souvenir de Zia

 

Un endroit sans intérêt dans un endroit

étranger

on en imagine tant

des villes moyennes avec parfois

un seul élément qui retient l'attention

 

un bord de fleuve un peu sale mais

qui donne envie d'approcher

 

un arbre seul près d'une route

entourée de champs

une maison

 

on a du mal à empêcher

un pincement au cœur

— être là pour rien —

une vie a-t-elle tant d'importance ?

 

le partage dont on rêve

un chien dans la paille mouillée

se meurt

l'âne braie dans le pré

avec une belle tarte aux pommes

 

la gourmandise

jusque dans les larmes

qui tombent sur le poil

à pas savoir quoi

le calme de la certitude

se perd dans l'espoir qui rend fou.

 

Camille Loivier, dans Contre-allées, n° 29-30,

automne-hiver 2011, p. 32-33.