Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/05/2022

Michel Leiris, À cor et à cri

              Michel_Leiris.JJ.1984.jpg

En ce temps où les media occupent tous les horizons et où de leur fait nous vivons par procuration dans une large mesure, mourir c’est non seulement ne plus pouvoir parler mais n’être plus à même d’écouter et de lire les paroles douces ou aigres que, si vous êtes parvenu à i-un peu de notoriété, radio, télévision et journaux imprimés déversent temporairement sur vous. Mourir : passer gibier de presse qui n’existe plus que sur papier ou sur ondes et, en tant que personne dont les cinq sens étaient autant de fenêtres, devenir étranger à tout, faute de disposer du moindre actif ou passif de communication avec quiconque.

 

Michel Leiris, À cor et à cri, Gallimard, 1988, p. 79.

21/05/2022

Michel Leiris, À cor et à cri

             838_img_20210125_121216.jpg

Que le discours même le plus sensé soit incapable d’imposer silence aux méchants dont les agissements ensanglantent notre planète et, même à froid, vont à l’encontre de la justice la plus élémentaire, cela ne dévalorise-t-il pas toute forme de parole et n’incite-t-il pas à tout simplement se taire, sans que — ressort autre que l’idée trop utopique de moraliser, prêcher ou chapitrer — la réflexion sur ce qu’on peut attendre encore de la parole devienne prétexte à un autre discours. Me borner, donc, aux demandes et réponses qu’exige la vie telle qu’elle est et me garder d’ajouter à ce strict nécessaire sans relief ni visage d’élégants exercices de funambule. Mais dans quel vide intolérable m’abîmerai-je, antennes coupées, si je tenais ma langue à ce point ! Littérairement me taire : je pourrai dire aussi bien me « terrer » voire « m’enterrer ».

 

Michel Leiris, À cor et à cri, Gallimard, 1988, p. 95.

20/05/2022

Michel Lzeiris, Langage tangage ou Ce que les mots me disent,

                        838_img_20210125_121216.jpg

âge — agite puis assagit ?

baroque — braqué, arqué, cabossé de beaux raccrocs cabrés

chaussures — assurent chaude et sèche la marche

démon — mon dé

étang — hanté

femme — affame, puis se fane

gloire — gel glauque des rois

hasard — vaste bazar !

individu — nid divin de l’unique

jazz — jase en zigzag

luxure — exalte  les corps et fait que, nus, ils exultent

maladie — la dîme

norme — morne

œuvre = verrou ?

penseur — sans peur

 

Michel Leiris, Langage tangage ou Ce que les mots me disent, Gallimard, 1985.

21/12/2021

Michel Leiris, Mots sans mémoire

          leiris.jpg

Bagatelles végétales

 

ADAGE DE  JADE :

 

   Apprendre à parier pour la pure apparence

   Idées, édits. Édifier, déifier.

   La manne des mânes tombe des tombes.

   L’âtre est un être, les chaises sont des choses.

   Le sang est la sente du temps. L’ivresse est le rêve

         de l’ivraie des viscères.

   Ne rien renier. Deviner le devenir.

   Pense au temps, aux taupes et à ton impotence pantin !

 

Affirmer, affermir, affermer.

Afrique sui fit ­ refit ­ et qui fera.

Aimer les mets des mots, méli-mélo de miel et de moelle.

 

ALERTE DE LAËRTE

   « Ophélie

   est folie

   et faux lys :

   aime-la »

 

Michel Leiris, Mots sans mémoire, Gallimard, 1970, p. 119.

18/12/2021

Michel Leiris, Le ruban au cou d'Olympia

777-22.jpg

 

     

 

 

 

Qui ne crie qu’en silence mais qu’un rien, parfois, fait donner   de la voix.

Qui tâche de panser avec des mots sa plaie sans origine repérable.

Qui jamais ne met bas le masque, lui qu’a façonné la langue que d’autres ont façonnée.

Qui supporte la solitude avec peine mais n’est guère plus à l’aise en compagnie.

Qui se défie de ses dopings, alcool et café noir, car ils ne font mieux courir que son tourment.

Qui, du repas amical qu’il attendait comme une fête, revient généralement déçu, s’accusant lui le premier de n’avoir pas été à la hauteur.

Qui se voudrait en marge comme y appelle la poésie, mais tient à faire œuvre tant soit peu militante et, sans chercher plus loin, se réjouirait de subjuguer en racontant de belles histoires au lieu de se raconter.

Qui, pour se fuir, furète au fond de son moi.

(...)

Michel Leiris, Le ruban au cou d’Olympia, Gallimard, 1981, p. 254.

17/12/2021

Michel Leiris, Le ruban au cou d'Olympia

                            838_2._photo_leiris.jpg

À l’inverse d’Olympia nue, Nana corsetée et juponnée n’a auprès d’elle pour l’honorer ni domestique d’une autre race ni animal d’une autre espèce mais seulement — montré assis et de profil dans la partie droite du tableau — un bourgeois d’âge moyen à haut-de-forme, habit noir et plastron blanc, miché par qui la femme-objet semble jaugée tout comme l’œuvre elle-même le sera par l’amateur.

 

Olympia, Nana — nullement femmes fatales, mais fabricantes de plaisir comme il y a des gens qui fabriquent des armes et d’autres du chocolat.

 

Michel Leiris, Le ruban au cou d’Olympia, Gallimard, 1981, p. 259.

16/12/2021

Michel Leiris, Le ruban au cou d'Olympia

                              

111352666.jpg

 

Lumière  chaude.

Frôlement trouble.

 

Baiser de miel.

Bruit percutant.

 

Couteau mou.

Alcool dur.

 

Mélodie plate.

Accord chatoyants.

 

Pa    rfum pimenté.

Ha   rmonie fade.

 

Vue insipide.

Peinture savoureuse.

 

Goût râpeux.

Musique caressante.

 

Parler rocailleux.

Sonorité brillante.

 

Ton aigre.

Voix veloutée.

 

Couleur acide.

Chant sirupeux.

 

Michel Leiris, Le ruban au cou

 d’Olympia, Gallimard, 1981, 119-120.

08/02/2021

Michel Leiris, Marcel Jouhandeau, Correspondance, 1923-1977

 

Michel Leiris à Marcel Jouhandeau

                               moton943.jpg

[Beni-Ounif] Dimanche 10 mars [1940]

 

   En ce qui concerne les gens, j’ai eu la chance inouïe — de par la nature même de la formation dont je fais partie — de me trouver en contact avec la foule la plus diverse qui se puisse imaginer : métropolitains, Africains du Nord, gens de toutes régions, de toutes classes, de toutes armes, de tous métiers. Ce que j’ai perçu clairement, c’est que ce qui fait la qualité humaine d’un individu (c’est-à-dire ce qu’il peut y avoir de séduisant, d’émouvant, de respectable) est tout à fait indépendant de sa position sociale, de ses croyances, de ses opinions. Pour m’exprimer dans un autre langage : il y a en chacun quelque chose qui lui est essentiel — une sorte de « part de Dieu » —, radicalement distinct de ce qu’il représente sur le plan des choses purement humaines.

 

Michel Leiris, Marcel Jouhandeau, Correspondance 1923-1977, éditions Denis Hollier et Louis Yvert, Les cahiers de la nrf, Gallimard, 2021, p. 157.

27/10/2020

Michel Leiris, Le ruban au cou d'Olympia

    charles-mallison.jpg

Qu’Édouard Manet y ait songé ou non, son Olympia est agencée de manière telle que plusieurs tiges du somptueux bouquet de l’amour charnel se trouvent rassemblées dans la pièce exiguë qui constitue le décor :

la cible du désir (Olympia que font plus nue son ruban et autres menus accessoires) ;

l’appel à des ardeurs étrangères au monde journalier (la camériste à chaude couleur de  peau et vêture d’un autre climat) ;

l’obscurité d’un mystère qui se laisse toucher mais nulle caresse ne séduire (le chat noir).

 

Michel Leiris, Le ruban au cou d’Olympia, Gallimard, 1981, p. 70.

17/02/2020

Michel Leiris, À cor et à cri

LEIRISGONDARD0001.jpg

Où que je sois

quoi que je fasse

je passe toute ma vie

à regarder couler ma vie 

 

note unique qui ne suffit pas

à créer une mélodie

 

Michel Leiris, À cor et à cri,

Gallimard,1988, p. 111.

28/10/2018

Michel Leiris, Mots sans mémoire

 

michel leiris,mots sans mémoire,anagramme,jeu de mots

              Bagatelles végétales

 

Absolu. Absalon.

 

Adages de jade :

Apprendre à parier pour la pure apparence.

Idées, édits. Édifier, déifier.

La manne des mânes tombe des tombes.

L’âtre est un être, les chaises sont des choses.

Le sang est la sente du temps. L’ivresse est le rêve et l’ivraie des viscères.

Ne rien renier. Deviner le devenir.

Pense au temps, aux taupes et à ton impotence, pantin !

 

Affirmer, affermir, affermer.

Afrique qui fit — refit — et qui fera.

Aimer le mets des mots, méli-mélo de miel et de moelle.

 

Michel Leiris, Mots sans mémoire, Gallimard, 1969, p. 119.

09/03/2017

Michel Leiris, Le ruban au cou d'Olympia

                                                    Unknown.jpeg

   Qu’est-ce que, pratiquement, je poursuis ?

— La combinaison de mots, phrases, séquences, etc., que je suis seul à pouvoir bricoler et qui — dans ma vie pareille, comme toute autre, à une île où les conditions d’existence ne cessent d’empirer — serait mon vade mecum de naufrage, me tenant lieu de tout ce qui permet à Robinson de subsister : caisse d’outils, Bible, voire Vendredi (si je dois finir dans une solitude à laquelle je n’aurai pas le cœur d’apporter le catégorique remède).

— Ou plutôt ce qui me fascine, c’est moins le résultat, et le secours qu’en principe j’en attends, que ce bricolage même dont le but affiché n’est tout compte fait qu’un prétexte. Au point exact où les choses en sont au-dedans comme au-dehors de moi, quoi d’autre que ce hobby pourrait m’empêcher de devenir un Robinson qui, travaux nourriciers expédiés, ne ferait plus que se laisser glisser vers le sommeil, sans même regarder la mer ?

 

Michel Leiris, Le ruban au cou d’Olympia, Gallimard, 1981, p. 195.

27/09/2016

Michel Leiris, Mots sans mémoire

4727_leiris.jpg

Marrons sculptés pour Miró

 

I

Les poches veuves de cailloux blancs,

viens-nous en

où va la ligne qui s’envole

sans avoir à jeter du lest.

 

II

Ciel     comme celui du lit

étoile     comme celle de la mer,

cardinal    comme le gentil oiseau que dénomme sa couleur,

chinois     à l’eau-de-vie

 

III

Quelque chose de l’ordre d’un feu frais

un d’un désert surpeuplé.

À chaque battement d’horloge

roses des sables et flambées de plumes

jaillissent du creuset de ses doigts

et marquent le vide à son chiffre.

 

[…]

 

Michel Leiris, Mots sans mémoire, Gallimard, 1969, p. 135-137.

 

20/09/2016

Miche Leiris, Le ruban au cou d'Olympia

images.jpeg

À main droite,

ma manie de manipuler,

démantibuler,

désaxer et malaxer les mots,

pour moi mamelles immémoriales,

que je tète en ahanant.

 

Murmure barbare en ma Babel,

tu me tiens saoul sous ta tutelle

et, bavard balourd, je balbutie.

 

À main gauche,

mes machins,

mes zinzins,

mes zizanies,

les soucis (chichis et chinoiseries) qui me cherchent noise,

mes singeries, momeries et moraleries.

 

Ô gagachis qu’agacé j’ai sagacement jaugé et tout de go gommé,

jugeant superfétatoirement enquiquinant son chuchotis.

 

Au milieu,

le mal mou qui me moud,

me mord,

me lime,

m’annule,

m’humilie

et que, miel amer, je mettrais méli mélo à mille lieues mijoter,

mariner,

macérer.

 

M’a-t-il dit que ce monde dément demande un démenti,

le démon qu’enmantèle, emmêle et me démantèle ?

 

Michel Leiris, Le ruban au cou d’Olympia, Gallimard, 1981, p. 176-177.

21/01/2016

Michel Leiris, À cor et à cri

                                 picture_aspx.jpeg

   Que le discours même le plus sensé soit incapable d’imposer silence aux méchants dont les agissements ensanglantent notre planète et, même à froid, vont à l’encontre de la justice la plus élémentaire, cela ne dévalorise-t-il pas toute forme de parole et n’incite-t-il pas tout simplement à se taire, sans que — ressort autre que l’idée trop utopique de moraliser, prêcher ou chapitrer — la réflexion sur ce qu’on peut attendre encore de la parole devienne prétexte à un autre discours. Me borner, donc, aux demandes et réponses qu’exige la vie telle qu’elle est et me garder d’ajouter à ce strict nécessaire sans relief ni visage d’élégants exercices de funambule... Mais dans quel vide intolérable m’abîmerais-je, antennes coupées, si je tenais ma langue à ce point ? Littérairement me taire : je pourrais dire aussi bien « me terrer » voire « m’enterrer ».

 

Michel Leiris, À cor et à cri, Gallimard, 1988, p. 95.