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26/12/2011

André Frénaud, Hæres

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Mais qui a peur ?

 

Les arbres mouillés,

les armes rouillées,

l'astre dérobé,

le cœur engourdi,

chevaux encerclés,

château disparu,

forêt amoindrie,

accès délaissé,

lisière éperdue,

source dessaisie,

 

— la neige sourit.

décembre 1974

 

 

  L'homme

 

L'homme

exposé

retourne

à l'origine

à la Mère

est jeté

en défi

au Destin

hors des lieux

par instants

adoptifs.

 

Origine de l'œuf

 

L'œuf se ferme-t-il ou bien s'ouvrira-t-il ?

L'aube traversera-t-elle

ces frondaisons épaisses de la nuit ?

Ou si le couchant s'appesantit décidément, si le globe

s'entoure de cernes concentriques, de paupières,

  l'une après l'autre qui se fermeront,

rapetissant puis annulant

ce point qui étincela comme jamais, un instant bref,

et qui n'en finit pas de disparaître,

ce point, peut-être, qui est là de nouveau,

   qui grandit.

 

L'œuf qui se précise passera-t-il par ce poisson

pour nous faire advenir ?

 

C'était déjà la fin. Et c'est encore la fin.

C'est encore le retour, ou déjà le retour.

 

André Frénaud, Hæres [1982], p. 147, 189, et

Nul ne s'égare, p. 260, dans Nul ne s'égare [1986],

précédé de Hæres, préface d'Yves Bonnefoy,

Poésie / Gallimard, 2006.
 

29/08/2011

André Frénaud, Hæres

 

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La double origine du langage

 

                                                                      à Alain Lévêque

 

 

Le perdu inoubliable, inconnu,

le sein où j’avais part, originel,

j’essaie avec ma langue,

et cette rumeur dans l’oreille qu’elle fomente

et qu’il me semble reconnaître,

de recouvrer — oh ! je tâtonnerai — une parole

où être aspiré, respirer,

où me dissiper dans la mer.

 

… Ou si le discours qui s’acharne,

qui s’arrache de ma bouche,

venait d’un élan sans cesse intimidé,

  et qui se hérisse d’autant plus, qui raffine,

que je n’y arrive pas ! —

                pour mimer

la syllabe initiatrice,

                dominatrice,

lorsque le père émit

                 l’univers en mouvement,

où je figure au rôle, ces jours-ci,

                                    d’où je parle.

 

André frénaud, Hæres 1964-1974, Gallimard, 1982, p. 202.

26/05/2011

André Frénaud, Nul ne s'égare, Hæres

                                             HÆRES

 

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Il y a, au cœur du poème, derrière le poème, révélé par lui, un magma de multiples formes contraires, qui tournent, s’entrecroisent, se heurtent, veulent s’échapper… Et qui s’échappent, effectivement, en propos obscurs — ce sera le poème — sans ordre apparent, possiblement.

C’est de la réalité cachée de soi qu’il s’agit, et une discontinuité, une incohérence même, qui ne sont pas voulues, peuvent se comprendre comme étant exigées par l’objet qui se forme pour qu’il se forme précisément, celui-ci ne pouvant le faire autrement qu’à sans cesse tourner court et  reprendre ailleurs, laissant percer quelque chose parfois d’un foyer incandescent, non maîtrisable, multiples traces reprises d’élan de l’Éros toujours insatisfait, irréductible.

 

André Frénaud, Nul ne s’égare, précédé de Hæres, préface d’Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard, 2006, p. 58.

 

 

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La vie comme elle tourne et par exemple

 

Ça va, ça tourne, c’est débrayé,

depuis toujours ça tourne mal.

 

Les parties nobles, les parties douces,

    la matière grise,

les nouveaux-nés, les chevronnés, les charlatans,

les désolés, les acharnés, les ortolans,

les magiciens, les mécaniciens et les fortiches,

tout est égal et fait du vent.

Tout se dépose et sous la langue fait amertume.

Corps rechignés, amour rendu,

À roue qui tourne, éclats, fumées,

Cela donne soif, faut en convenir.

Ça vous complique et vous recuit.

Ça vous alarme, ça vous suffoque.

Tout se morfond et se déglingue et se raidit.

Se prend, s’enfonce. Vas-y. Va-t-en. La joie, la frime.

La folie calme et les grands cris. Ça prend confiance.

Ça va venir. Parties honteuses, le cœur ballant.

Rêverie pleine et la dent creuse.

    Le corps brûlant. Ça reprend vie.

Ça va venir… T’émerveilla…

Ça va venir.

Tout est pour rien.

Tout vaut pour rire.

 

André Frénaud, Nul ne s’égare, précédé de Hæres, préface d’Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard, 2006, p. 265-266.