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26/09/2017

Camille Olivier, éparpillements

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Cahier 2

 

chacun va d’une maison à l’autre

de ses parents à soi-même parents

 

le fil électrique bouge

il y a du vent

se soulèvent les hirondelles

 

une maison est     retranchement

endroit de repos     sans oscillation

plus de relations     coupées

 

(enfin on a remis mon carillon à onze heures

du matin vous vous rendez compte quelle honte)

 

et quand je sors retrouvant le mouvement

entre deux points

les animaux viennent à ma rencontre

pas seulement les veaux bruns aux yeux ronds

mais le faon, mais le pinson

viennent à ma rencontre

pour que je revienne sauvage aussitôt

 

on m’a mise dans la maison des rêves

mais ce n’était pas le bon moment

et je souffrais comme une bête

une bête folle se cogne contre la vitre

va vers la lumière

 

on pourrait tout imaginer et

on ne pourrait rien faire

pas même laver un carreau

pas même nettoyer une porte

 

tu délimitais les parterres faisant le tour

et le centre était envahi d’herbes hautes

 

Camille Loivier, éparpillements, isabelle sauvage,

2017, p. 61-62.

 

26/06/2017

Camille Loivier, éparpillements

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                  Cahier 1

 

[…]

 

je suis le minotaure à qui on sacrifie l’enfance

au coin il y a un corps que je vais piétiner

 

avec le lierre en boule et la glycine

la maison disparaît et s’alourdit

des sortes d’ailes poussent pour s’éloigner de soi

s’enfonce dans ce qui se déforme

 

des parties s’imbriquent dans les autres

des morceaux s’enjambent puis se fondent

une cicatrice apparaît

au coin se perd

une encoche rappelle

 

— une prairie et trois buses en cercle dans le ciel planent —

 

Camille Loivier, éparpillements, isabelle sauvage, 2017, p. 43.

19/02/2017

Yannis Ritsos, Erotica

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Meubles tissus objets

d’usage courant

la vieille lampe

un bouton dans le verre

faux-fuyants — dit-il —

des à-peu-près

pour ce qui n’a pas été nommé —

derrière le rideau rouge

une femme nue

deux oranges dans les mains

moi je monte sur la chaise

j’enlève les toiles d’araignée du plafond

pourtant

si je ne te nomme pas

ce n’est pas toi

ni moi.

 

Yannis Ritsos, Erotica, traduit du grec par

Dominique Grandmont, Gallimard, 1981, p. 30.

11/04/2016

Camille Loivier, Poèmes, dans Rehauts

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Photo Michel Durigneux

 

chacun a une maison vide abandonnée

dans un coin de la mémoire chacun a

cette forme au fond de la tête dont il se

sauve où il rentre la nuit

 

(expecta la mano de nieve

tu sors par la fenêtre sur les toits blancs

car cette main blanche se tend vers toi

tu vois cette main de neige qui te dit viens

sauve toi saute sur le toit car bientôt

tout aura disparu et tu seras survivant

- - - expecta la mano de nieve)

 

mais derrière la maison il y a quelque chose

une présence

 

entre dans une maison comme un voleur

un inconnu sans repère qui ne sait pas

où il va

va vite entre les murs

oiseau se tape aux fenêtres

 

— je regarde dehors     le monde est maison

dans le chèvrefeuille je trouve un nid abandonné

dans le chèvrefeuille qui gonfle le mur la maison devenue

végétale s’envole     ramifiée au monde

 

un chevreuil entre pour se protéger

 

dans le chèvrefeuille chevreuil

 

Camille Loivier, Poèmes, dans Rehauts, n° 37, printemps

été 2016, p. 78-79.

 

22/06/2015

Marie Étienne, extrait de Onze petits contes

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3 janvier 2008

 

   Elle constatait avec effroi que son appartement dominait, surplombait la falaise. Ou plus exactement que son prolongement, un espace ni privé ni public, ne se terminait pas, se terminait sur le néant, un vide après lequel il n’y avait plus rien.

   Et elle pensait à la petite qui lui rendrait visite, au terrible danger qu’elle y rencontrerait, elle s’étonnait, elle s’insurgeait contre elle-même : comment avait-elle pu ne pas en tenir compte au moment de l’achat ?

   Son compagnon disait : la falaise s’effondre. Il avait ajouté quelque chose sur la bêtise des promeneurs qui abîmaient les bords de mer, et sur ceux, qui ensuite, y dressaient leur maison.

   Et justement c’était son cas. Devait-elle en changer ?

 

   À quelques jours de là, elle aperçut un pré en pente, très incliné, planté peut-être de lavande — une herbe drue et bleue. En haut du pré, une haie d’arbres, irrégulière, derrière laquelle une maison. « Sa » maison qui l’attend. « Sa » ou « une » mais c’est elle qu’elle attend.

 

Marie Étienne, Onze petits contes, dans Marie Étienne : organiser l’indicible, textes réunis et présentés par Marie Joqueviel-Bourjea, éditions L’improviste, 2013, p. 117-118.

12/06/2015

Albane Prouvost, meurs ressuscite

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dans la maison glacée

où je ne suis pas autorisée

combien de cerisiers

acceptent de revenir

accepte poirier

 

ici je commence ici

les pommiers sont des sorbiers

accepte

 

un pommier accepte-t-il

puis sauvagement il accepte

accepte poirier

 

accepte puisque tu acceptes

les poiriers sont tous bons

ainsi accepte

 

cher compatible tu me manques tu me manques tellement

 

pardonne aux poiriers, bon pardonne aux pommiers puisque c’est fait bon

pardonne aux jeunes glaciers

 

tu traînes comme un jeune pommier

parce que tu traînes toujours comme un jeune pommier

 

un jeune glacier est un jeune pommier

 

tu ne vas pas concurrencer la glace quand même

 

serait un jeune poirier un jeune cerisier serait un jeune pommier

en train de devenir pratique

 

j’ai besoin des pommiers

ou j’ai besoin des poiriers

ou j’ai besoin de leur pure capacité

 

un jeune glacier n’espère plus être un jeune pommier

 

[...]

Albane Prouvost, meurs ressuscite, P.O.L, 2915, p. 9-13.

09/05/2015

Jean Daive, Monstrueuse

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Une maison basse

en angle dans un parc en fleur

ne dort pas

n’allume rien, la nuit

quelques sons, dedans et dehors

étouffés, résonnent

des bois creux

battent contre des palissades

un homme seul frappe des cuillères

en bois

pour suspendre au-dessus

des jardins en fleur

l’acrobate, l’arlequin, l’écuyère

il remonte le mécanisme d’un conte de fée

autrefois raconté à l’oreille

par une famille qui tourne les tables et les renverse

à transmettre les omissions

 

Jean Daive, Monstrueuse, Poésie / Flammarion,

2015, p. 128.

12/03/2015

Hélène Sanguinetti, Alparegho, Pareil à rien

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La nuit partout dans la maison.

 

La nuit partout dans la maison.

Bave tient à la vitre,

avec des pics

et des crevasses.

 

Escargot,

escargot écrasé,

bouillonnant,

maison sur son dos,

plus de maison !

 

Il tenait aux feuilles, il y buvait,

la maison brillait, ne brille plus !

Ah bon, ne brille plus.

 

Voilà pour lui, voilà pour l’espion

qui oublie de rouler sa paillasse, et s’endort

sans pointu de coude dans l’oreille , voilà ce qui est juste.

 

Aujourd’hui

va dépasser la courbe des montagnes,

prendre les fils, s’y prendre,

et la mer, elle aussi, saura.

Parce qu’entre toutes les choses,

il y a des voix incessantes qui circulent,

indestructibles et lentes elles circulent

sans klaxonner

sans faire de bruit connu

sans geste ou air connu

sans air comme pour nous.

Il y a des voix indestructibles qui circulent.

 

Ah bon, il y a des voix.

[...]

Hélène Sanguinetti, Alparegho, Pareil à rien, Amandier,

2015, p. 33-35.

15/06/2013

André Frénaud, Les Rois mages

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                     Paris

 

                                                 à Jean Follain

 

Gâtée par le soleil tout à coup,

la façade pousse un rire frais.

 

Pignons où s'emmêlent

des rêves de plusieurs âges.

Tant de patientes imaginations

sur l'avenir des filles, différant

de la réalité de leur avenir,

passé maintenant

avec les filles de leurs filles,

et les ducats et les louis

sont devenus papier monnaie.

 

On ne porte plus la fraise à l'espagnole,

ni plumes d'autruches ni le chinchilla.

Le vin a été bu par les nouveaux locataires.

On a changé les lustres à pendeloques,

le chaudron, la couleur des cheveux...

 

La chevelure magnétique du sommeil,

méduse haletante à mille feux de serpents.

Visage net au matin, bonjour mon époux.

Ravalement, avalisant

l'amère joie de vivre

dans les jours quotidiens qui nous trompent

encore demain.

 

Façade,

à cet instant bleue et rose.

 

 

André Frénaud, Les Rois mages[1977], suivi de L'étape dans la clairière [1966], Poésie / Gallimard, 1907, 57-58.

29/04/2013

Anna Akhmatova, L'églantier fleurit et autres poèmes

Anna Akhmatova, L'églantier fleurit et autres poèmes, mémoire, maison


                    Le sous-sol de la mémoire

    

                                                Oh, caveau de la mémoire

                                                        Khlebnikov

 

Ainsi donc je vivrais affligée,

Rongée de souvenirs ? Sottises !

Je ne rends pas souvent visite à ma mémoire,

Du reste, elle me joue toujours des tours.

Dès qu'avec ma lanterne, je descends à  la cave,

Je crois entendre un éboulement sourd

Gronder dans l'étroit escalier,

Ma lampe fume, je ne peux reculer,

Pourtant je vais droit à l'ennemi, je le sais.

Et comme une faveur, j'implore... Mais

Il fait nuit, pas un bruit. Finie la fête !

Trente ans déjà qu'on a raccompagné ces dames,

Et l'espiègle d'antan, il est mort de vieillesse.

Trop tard. Misère !

Où aller ?

 

Je touche les murs peints,

Me chauffe au coin du feu. Miracle !

Dans ce moisi, cette fumée et toute cette pourriture,

Deux émeraudes scintillent, vivantes.

Puis un chat miaule... Allons, il faut rentrer !

Mais où est ma maison, où, ma raison ?

      18 janvier 1940

 

Anna Akhmatova, L'églantier fleurit et autres poèmes, traduits par Marion Graf et José-Flore Tappy, La Dogana, 2010, p. 125.

                 

 

 

 

 

06/08/2012

Pierre-Albert Jourdan, Ajouts aux Fragments

 

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Ceci est ma forêt. J'entretiendrai cette exubérance de piliers, mais que pourraient-ils soutenir, ô maçons ! Et que l'on ait pris soin de balayer le sol quand le feu vient d'en haut, qu'il plonge sur ma forêt!

Ceci est ma forêt. Est-ce ma maison ? Cela ne se règle pas par un jeu d'écriture. Et si c'est ma maison, elle est ouverte. Non pas cette porte en face de moi, ces silhouettes. Ouverte à tout autre chose. À ce tout autre qui est là, que les piliers ne peuvent contenir. Ouverte, simplement ouverte comme une déchirure de lumière. Une déchirure, oui. Les piliers ne sont là, qui paraissent soudain s'épanouir, vivre, que pour m'épauler. « Suis-moi... » Je retrouve en moi ce début de phase. Je m'arrête à ce début. Si encore je pouvais m'accomplir en tant qu'homme, me hausser un tout petit peu. Leçon de piliers sans doute. Si encore j'étais capable de me repêcher, n'est-ce pas ?

 

Pierre-Albert Jourdan, Ajouts pour une édition revue et augmentée de Fragments, éditions Poliphile, novembre 2011, p. 19.