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02/10/2012

Marie Cosnay, Des métamorphoses

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   L'incendie debout sur ses petites pattes rouges s'élevait, trouait le ciel pâle à souhait. Des silhouettes allaient à travers les giclées verticales du feu. De lourdes flammes léchaient les vitrines, les bibliothèques, les salons, les chambres et les cabanons où se camouflaient à l'écart des villes, parfois sur des rivages de magnificence, parfois dans les collines ou les territoires déserts, les plus innocentes des grandes et petites personnes. Dans les forêts les arbres tendaient les bras. Des suppliants, transformés en troncs et têtes feuillues pour peine reçue et fautes anciennes. La terre était remuée. C'était une odeur de pins, une odeur peu commune de montagne ou de sexe, une odeur interdite. L'odeur inconnue s'élevait de la terre noire et grasse qui gigotait, soufflait d'abruptes cheminées, on ne sait pas exactement ce qui bougeait, vermines ou corps inachevés. On voulait respirer, respirer, courir et galoper, mais on allait à tout petits pas. Les arbres terrifiants se courbaient et une armée ensevelie d'enfants gémissait à petits pleurs. Les tertres improvisés grondaient, les bouches de terre haletaient.

 

Marie Cosnay, Des métamorphoses, collection "Grands fonds", Cheyne éditeur, 2012, p. 61-62.

26/09/2012

Jean Frémon, Rue du Regard

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                                         Paysage / Figure

 

   La très étroite bande verticale de paysage qui se découpe entre le mur et le volet à demi fermé de la fenêtre qui éclaire la chambre nuptiale où les époux Arnolfini se tiennent , debout, par la main, est très irréelle. Très imaginaire.

 

   Par une effet de métonymie, on a coutume d'appeler Figure un tableau plus haut que large, parce qu'il est plutôt approprié au portrait, buste, mi-corps ou en pied, et Paysage un tableau plus large que haut. (Par la vertu d'une seule ligne horizontale, un sol et un ciel sont là, c'est un paysage, le reste est facultatif. Il serait amusant de chercher les exceptions — Corot, il peint les arbres comme des figures, Constable aussi.)

 

   Verticale, la bande de paysage des Arnolfini est plus une figure qu'un paysage, c'est l'intrusion, à dose infinitésimale, comme par une meurtrière, du mythe du paradis perdu dans le rite matrimonial. Adam et Éve, chassés par Mantegna, ont retrouvé un bercail. Il est cossu, il est même sacré, on est près de se déchausser !

 

   Sur l'appui de la fenêtre, comme oubliée là par mégarde, une pomme, en pleine lumière, avec sa petite ombre portée, vient opportunément rappeler l'innocence d'avant la chute.

 

   Jan Van Eyck était là.


Jean Frémon, Rue du Regard, P. O. L, 2012, p. 199-200.

18/08/2012

John Ashbery, Poèmes français, dans Fragment

John Ashbery, Poèmes français, Fragment

 Simples, les arbres posés sur le paysage

Comme des gerbes de foin qu’on aurait laissé traîner là.

Le crottin des chevaux disparus, les pierres qui l’imitent,

Tout nous parle des cieux, qui ont créé cette scène

Par leur seule position.

 

Or en s’associant trop strictement aux trajets des choses

On perd cette sublime espérance faite de la lumière qui asperge les arbres.

Car chaque progrès est négation, de mouvement et surtout de nombre.

Ce nombre ayant perdu sa finesse indescriptible

Tout doit être perçu comme quantités infinies de choses.

 

Tout est paysage : perspective de rochers

Battues par d’innombrables vagues ;

Champs de blé à ne plus pouvoir en compter ; forêts

Aux sentiers perdus ; tours de pierre

Et enfin et surtout les grands centres urbains, avec

Leurs buildings et leurs populations, au centre desquels

Nous vivons notre vie, faite d’une grande quantité d’instants isolés

Pour être perdue au sein d’une multitude de choses.

 

John Ashbery, Poèmes français, dans Fragment, traduit de l’américain par Michel Aucouturier, Seuil, 1975, p. 18.

09/03/2012

Claude Dourguin, Laponia

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[...] Un vieil instinct à foulées lentes fait se remettre en route, étranger à toute intimité — ailleurs la courbe d'une prairie, un boqueteau de peupliers au creux d'un vallon —, le paysage boréal est inhabitable. Il ne permet, évidence familière chérie, jamais redoutée, que la traversée ; le parcours est la seule approche, cette sympathie dynamique, aérienne qui lie au paysage, fait éprouver sa vérité, livre son être même. Certaines hautes terres, roches, landes et pelouses livrées au seul vent accordent cette ivresse. Mais la variété des formes rencontrées, les toits humains en une ou deux journées de marche vite rejoints, provoquent l'attention, sollicitent les rêveries et atténuent l'intensité de la perception de l'étendue, lui donnent les limites des moments. Ici à traverser les centaines de kilomètres sans âme qui vive que le blanc unifie j'éprouve l'espace nu, bien des fois il ma semblé le pousser devant moi, à l'infini toujours reconstitué, inépuisable, et peut-être est-ce folie dont me tient l'exaltation, avancer projetée vers là-bas, allégée, délivrée des attaches et du regard par-dessus l'épaule, toute entière dessein, tendue vers l'avenir inconnu, illusoire peut-être, qui se confond avec le franchissement des distances. Alors cet élan sans rupture que rien n'arrête — un jour, la mer, seule — tient lieu de destin.

 

Claude Dourguin, Laponia, éditons Isolato, 2008, p. 41-42.

© Photo Claude Dourguin.

19/01/2012

Nelly Sachs, Brasier d'énigmes et autres poèmes

 

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Dans un paysage

 

Dans un paysage de musique

dans une langue uniquement de lumière

dans une gloire

que s'est allumé le sang

avec les paroles de la nostalgie,

 

là-bas où les épidermes,

les yeux, les horizons,

où la main et le pied

ne se distinguent déjà plus,

 

là-bas où le parfum de santal

déjà flotte malgré l'absence du bois

et où l'haleine continue à construire cet espace

qui n'est que frontières outrepassées...

 

Ici où le soir de son torchon rouge

excite jusqu'à la mort

le taureau de la vie,

 

ici s'étend mon ombre

main de nuit

 

qui possédée de l'esprit noir du chasseur

a tué

l'oiseau rouge du sang.

 

In einer Landschaft

 

In einer Landschaft aus Musik,

in einer Sprache nur aus Licht,

in einer Glorie,

die das Blut

sich mit der Sehnsucht Zunge angezündet,

 

dort wo die Haüte,

Augen, Horizonte,

wo Hand und Fuss

schon ohne Zeichen sind,

 

dort wo des Sandelbaumes Dufr

schon holzlos schwebt

und Atem baut au jenem Raume weiter,

der nur aus übertretnen Schwellen ist —

 

Hier wo ein rotes Abendtuch

den Stier des Lebens reizt

bis in den Tod,

 

hier liegt mein Schatten,

eine Hand der Nacht,

 

die mit des schwarzen Jägers Jagegeist

des Blutes roten Vogel

angeschossen hat.


Nelly Sachs, Brasier d'énigmes et autres poèmes, édition bilingue, traduit de l'allemand par Lionel Richard, "Les Lettres Nouvelles", Denoël, 1967, p. 103 et 102.