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22/08/2013

Jacques Roubaud, Dors, précédé de Dire la poésie

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dormir

 

dormir

sans que rien

compte

rien vaille

veille

 

———————————————

 

nuit

 

nuit

tu viendrais

 

les lumières

pousseraient

sur les pentes

vidées de jour

 

les feuilles en

seraient sombres

 

———————————————

 

œil,

dans ton

œil

bleu

devient

gris

devient

bleu

dans l'œil

de ton œil

 

———————————————

 

un silence

 

rien

d'autre

 

pas

de branche

parlant

à la fenêtre

 

pas d'œil

à ton ventre

 

gouttes égales.

 

Jacques Roubaud, Dors, précédé de

Dire la poésie, Gallimard, 1981, p. 54-55.

 

 

21/08/2013

Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis, 1987-1990

 

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                                 Fleurs, Fleur

 

      La graine jetée dans le ventre de la terre, pourrie dessus-dessous le fumier, battue d’hiver, sur les premières douceurs du printemps, rallie ses petites pièces, ressuscite de petites racines, investissant la motte tendre pour en sucer la moelle, perçant la terre jette un petit filet blanc, une pointe verte, se nourrit à vue d’œil, par laps de temps s’engraisse, gagne le haut,

 

  roidit une tige verte, à la faveur du Soleil boutonne, à couvert digère ses couleurs, le bouton enfle, éclate doucement, montrant en sa fente l’essai de son apprentissage et un rayon de ses beautés, mûries de temps.

 

  La Nature soigneuse de son trésor odoriférant les contregarde curieusement, armant les unes de pointes aiguës, hérissant les autres de piquerons, couvrant celles-ci de feuilles raboteuses, jetant les autres à l’abri des feuilles larges, fait jouer de secrets ressorts, afin que les déboutonnant aux influences de l’Aurore, sur le soir elles se reboutonnent d’elles-mêmes devant les horreurs de la nuit.

 

 

Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis, 1987-1990, Gallimard, 1991, p. 75.

20/08/2013

Jacques Roubaud, Mono no aware, Le Sentiment des choses

Jacques Roubaud, Mono no aware, Le Sentiment des choses,   Élégie, impermanence de la vie humaine

   Élégie sur l'impermanence de la vie humaine

 

 

nous sommes sans force

contre l'écoulement des années

les douleurs qui nous poursuivent

centuple douleur sur nous

 

les jeunes filles      en jeunes filles

bijoux chinois à leurs poignets

se saluent manches de soie blanche

trainant le rouge de leurs jupons

main dans la main avec leurs amies

mais comme floraison de l'an

que l'on ne peut freiner jamais

avant même de voir le temps

la gelée blanche sera tombée

sur les chevelures noires

comme les entrailles de l'escargot

et les rides      (d'où venues ?)

creusent le rose des joues

 

les jeunes hommes en guerriers

l'épée courte à la taille

l'arc ferme dans les mains

sautent sur leurs chevaux bais

aux selles parées d'étoffes

et vont partout triomphant

mais ce monde de la joie

sera-t-il le leur toujours ?

les jeunes femmes ferment leur porte

qui glissent plus tard doucement et dans le noir

ils retrouvent leur bien aimée

les bras durs serrent les beaux bras

hélas que ce sont peu de nuits

pour eux dormir emmêlés

avant que bâton au flanc

ils vacillent sur les routes

moqués ici      haïs là

et ce sera pour nous ainsi

 

on peut pleurer sur sa vie

rien n'y fait

 

(envoi)

 

      souvent je pense

ah si je pouvais toujours

être le roc éternel

hélas      chose de ce monde

      je ne peux éloigner l'âge

 

Jacques Roubaud, Mono no aware, Le Sentiment des choses cent quarante trois poèmes empruntés au japonais, Gallimard, 1970, p. 29-30.

 

 

 

 

19/08/2013

Jacques Roubaud, Autobiographie chapitre dix

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48

 

 

                ET MAINTENANT, PROSE

 

je partais pour l'Amérique

c'était le temps des linoléums,

des bocks,

de la margarine,

 

Il y avait encore, en haut des escaliers, des fenêtres aux carreaux       voilés de peinture bleue rayée d'ongles

 

c'était le temps où les lames gilette uniques, petites brochures d'acier inoxydable d'une seule feuille, s'offraient dans leur emballage bleu

 

je partais

 

49

 

                  GO WEST, WE

 

près des grands docks

où les policemen géants sont

piqués comme des points d'interrogation

les marchands d'allumettes

criaient          penny penny penny

je me suis promené près de la Tamise

dans cette ville où

toutes les boutiques ont les yeux très jaunes les meilleurs sont les épiceries

on est jeune pour la vie, Nick

Carter                           les menottes

jetons brillants

tu es le frère de Bayard et de la reine

d'Angleterre. Il n'y a pas de cafés

seulement les trottoirs longs comme les

années          ma mémoire me suit

chien plus bête que ses brebis

je vais à Barbizon relire

les voyages du capitaine     Cook

 

 

Jacques Roubaud, Autobiographie chapitre dix, poèmes avec des moments de repos en prose, Gallimard, 1977, p. 30-31.

14/06/2013

Jacques Roubaud, La forme d'une ville change plus vite, hélas,...

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                Discours aux rues de Paris

 

                   « Rues

                   Madame

                   Mademoiselle

                   Monsieur »,

 

                    etc.

 

             *

 

                 À la tour Eiffel

 

Tour Eiffel cesse de me dévisager comme ça

Si je t'offre un sonnet en vers de quatorze syllabes

(Un mètre assidûment cultivé par Jacques Réda)

Ce n'est pas pour que tu me toises de cet œil de crabe

 

Des toises, certes, tu en as et cette couleur « drab »

(Terne, comme disent les Anglais) du crabe tu l'as

Malgré le mercurochrome du mini-um dont la

Ville soigne tes griffures causées par vents et sables

 

Entre tes jambes écartées passe la foule épaisse

Qui te lorgne les dessous, que ne voiles-tu tes fesses

(D'ailleurs théoriques) il y a des enfants ici

 

Qui s'en retourneront bientôt rêver dans nos campagnes

Par trouble amour d'une géante à jamais pervertis

Comme hameaux intranquilles au pied d'une montagne.

 

Jacques Roubaud, La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, Poésie/Gallimard, 2006 [1999], p. 233 et 105.

 

 

29/12/2012

Jacques Roubaud, Les animaux de tout le monde

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La vache : description

 

La

Vache

Est

Un

 

Animal

Qui

A

Environ

 

Quatre

Pattes

Qui

 

Descendent

Jusqu'

À terre.

 

L'escargot

 

Il passe comme un paquebot

dans l'herbe tremblante de pluie

quand les araignées essuient

leurs toiles car il fait beau

 

J'ai toujours aimé l'escargot

son pas frais luisant et sans bruit

sa navigation dans la nuit

le long des murs, vivant cargo

 

on en retrouve le sillage

le matin, brillant au soleil

Où va l'escargot, qui voyage

 

dans le noir cornes en éveil ?

En haut du fenouil, en équilibre

il médite sur les étoiles libres.

 

 

Jacques Roubaud, Les animaux de tout le monde,

poèmes illustrés, Seghers, 1990, p. 74, 78.

16/10/2012

Jacques Roubaud, Quelque chose noir

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                                                Envoi

 

   S'attacher à la mort comme telle, y reconnaître l'avidité d'un réel, c'était avouer qu'il est dans la langue, et dans toutes ses constructions, quelque chose dont je n'étais plus responsable.

 

Or, c'est là ce que personne ne supporte plus mal. Où sont les insignes de l'élection individuelle sinon en ce qu'un ordre vous est obéissant, avec ses raisons de langue.

 

La mort n'est pas une propriété distinctive, telle qu'à jamais les êtres qui ne la présenteraient pas, à jamais s'excluraient des décomptes.

 

Ni les Trônes, ni les Puissances, ni les Principautés, ni l'Âme du Monde en ses Constellations.

 

Cela que pourtant tu t'efforçais de frayer, par photons évaporants, par solarisation de ta nudité précise.

 

La transcription réussie, l'ombre ne devait être nulle part appuyée plus qu'en ce lieu où le soleil avait poussé l'évidence jusqu'au point de conclure : le lit, de fesses qui s'écartent en brûlant.

 

Or, et c'est là ce que personne ne tolère plus mal, l'écriture de la lumière ne réclame pas l'assentiment.

 

Pour qui sait lire, seuls les limbes de l'entente.

 

Et le soleil, qui t'empaquetait entre deux vitres.


 Jacques Roubaud, Quelque chose noir, Gallimard, 1986, p. 93-94.

 

10/06/2012

Jacques Roubaud, Ciel et terre et ciel et terre, et ciel

Jacques Roubaud, Ciel et terre..., l'eau, enfance, garrigue

                       Chapitre 1

 

                Ciel, septembre 1943

 

   Il falalit d'abord franchir le barrage. La retenue d'eau, à l'abandon, en arrière, était envahie d'arbres. La petite rivière se déversait dans le bas, répide, bouillonnante, écumeuse, impétueuse, bordée de roseaux légers. Grâce au barrage, elle était habillée de ronces, de peupliers à l'odeur de miel lourd, de trembles, de frênes, d'aulnes ; feuilles, feuilles vertes ; feuilles déjà jaunes ; feuilles à dessous presque blancs. Un peu plus haut, des arbres, renversés par le vent ou consumés de vieillesse, formaient une sorte de digue : un mur vert, un mur végétal impénétrable. L'eau filtrait à travers ces débris. Elle en sortait toute meringuée d'écume, de libellules, grandes libellules aux yeux de diamant. Les pierres, sur le dessus du barrage, çà et là s'étaient effondrées, disjointes ; couvertes d'herbes, de graminées. Entre elles, des couleuvres d'eau fuyaient en chuintant. Il sautait d'une pierre à l'autre, en espadrilles, restant du côté gauche, du côté de l'eau, par prudence. Il savait nager ; il n'avait pas peur de tomber dans l'eau. Traverser n'était qu'un jeu ; à dix ans, un jeu d'enfant.

   Ensuite commençait la garrigue, son territoire personnel, la tranquillité sans menaces, la solitude, son bien. Personne. Il montait par le sentier dans les poussières, es thyms, les muscaris, les lavandes, les buissons de genièvres, les chênes-lièges nains, les vignes abandonnées, quelques pins. Aux coins des vieilles vignes, des pêchers de vigne, des amandiers aux fruits couverts de fourrure verte et grise, comme des oreilles d'âne. Chemin ponctué d'insectes, de froissements, de lézards. L'appel des chiens et des chasseurs, oin. Les passages de vent. Le continuum des grillons comme un silence protecteur. Sur le sentier son pas faisait jaillir des sauterelles. Elles étaient brunes, comme poussiéreuses. Pendant leurs bonds on voyait se déployer le drapeau de leurs élytres; les unes bleues, les autres rouges.

 

Jacques Roubaud, Ciel et terre et ciel et terre, et ciel, John Constable, Flohic éditions, 1997, p. 7 et 9.

11/12/2011

Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis

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                   xxii

              Monde clair

 

monde clair, lumières terreuses, pentes

le soleil tourne dans les eaux

j'ouvre les yeux, je constate le poids

de la chaleur sur mes yeux, mes mains,

l'air est brillant, sans durée.

monde arrêté dans la transparence

présent, tournant sur soi

hier obscur, épais, opaque

demain opaque, épais, obscur

monde clair, halte

séjour

sans dimensions, que ton image traverse.

 

 

                      xxviii

              Que le monde était là

 

M'endormant je croyais que le monde était là,

le monde et tout ce qui s'ensuit ;

'maintenant' plus petit qu'un point

derrière les couleurs immenses et sérieuses.

bourdonnantes années revenues de loin,

angle de la rue avec la rue,

effacées traces sous de la pluie,

jaune matériel rassemblé dans la main.

 

En m'endormant je voyais tout cela :

la chaleur et l'ellipse du puits,

la terre, où les feuilles n'ont plus de poids,

l'eau juste et médiane, qui balance.

 

Je voyais, m'endormant, je voyais cela

que j'avais accueilli en des années

que je ne savais pas dans mon souvenir :

années entières, avec vérité,

c'est-à-dire, si on veut, avec mort.

 

Je voulais, et je ne voulais pas, en m'endormant,

voir ce que trop de fois j'avais vu.

 

Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis, Gallimard,

1991, p. 30 et 37. 

02/11/2011

Jacques Roubaud, Tombeaux de Pétrarque, dans Dors

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                           Tombeaux de Pétrarque

 

                                    cobla I

 

Ou le soleil mange les étoiles dans l'aube

ou dans la neige tes cheveux prendront rive

comme les vents aux fleuves liés de glace

si des écueils    but amer de ma voile

une lumière    de collines    entre branches

m'écarte neuf    j'aborde au cours d'un bois

contre la lune    dans tes bois c'est le soir

pas une fleur    que la trame    de ces notes

poisse les nuits comme rimes    à la mort

 

                                    cobla II

 

Poisse des fleurs    ou dans le style joyeux

si la forêt    d'un seul jour sur la terre

s'éveille force    de ces vers qui voient l'air

vibrer des yeux    s'emplir d'années-laurier

qu'ainsi la pente    (la nuit jette les eaux

à ces vallées    soit de pluie soit de brume)

partout légère    (c'est le prix de ce lieu

nommé le port mais sans navires) : la vie

la nôtre Temps du ciel gavé de feuilles

 

Jacques Roubaud, Dors, précédé de Dire la poésie, Gallimard, 1981, p. 109-110.

 

 

20/09/2011

Jaufre Rudel, Lanquan li jorn son lonc en may...

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Lorsque les jours sont longs en mai,

J’aime ouïr les oiseaux lointains ;

Je vais courbé par le désir,

Je songe à un amour lointain,

Et les chants, les fleurs d’aubépine

Valent les glaces de l’hiver.

 

Jamais d’amour je n’aurai joie

Sinon de cet amour lointain

Car il n’est femme plus parfaite

En nul endroit proche ou lointain.

Elle est si belle et gente et pure

Que je voudrais, pour l’approcher,

Être pris par les Sarrasins.

 

Triste et joyeux je reviendrai,

Si je la vois, ‘amour lointain.

Mais qui sait quand je la verrai ?

Nos deux pays sont si lointains !

Que de chemins et de passages !

Je ne puis être sûr de rien :

Qu’il en soit comme il plaît à Dieu !

 

André Berry, Florilège des troubadours, publié avec une préface, une traduction et des notes par A. B., Firmin-Didot, 1930, p. 59.

 

Lorsque les jours sont longs en mai

Me plaît le doux chant d’oiseaux lointains,

Et quand je suis parti de là

Me souvient d’un amour lointain ;

Lors m’en vais si morne et pensif

Que ni chants ni fleurs d’aubépines

Ne me plaisent plus qu’hiver gelé.

 

Jamais d’amour je ne jouirai

Si je ne jouis de cet amour lointain,

Je n’en sais de plus noble, ni de meilleur

En nulle part, ni près ni loin ;

De tel prix elle est, vraie et parfaite

Que là-bas au pays des Sarrasins,

Pour elle, je voudrais être appelé captif !

 

Triste et joyeux m’en séparerai,

Si jamais la vois, de l’amour lointain

Mais je ne sais quand la verrai,

Car trop en est notre pays lointain :

D’ici là sont trop de pas et de chemins ;

Et pour le savoir ne suis pas devin

Mais qu’il en soit tout comme à Dieu plaira.

 

Poètes et romanciers du Moyen Âge, texte établi et annoté par Albert Pauphilet, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1963, p. 783.

  

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Lorsque les jours sont longs en mai    m’est beau le doux chant d’oiseaux de loin    et quand je me suis éloigné de là    je me souviens d’un amour de loin    je vais courbé et incliné de désir    si bien que chant ni fleur d’aubépine    ne me plaisent comme l’hiver gelé

 

Jamais d’amour je ne jouirai    si je ne jouis de cet amour de loin    car mieux ni meilleur je ne connais    en aucun lieu ni près ni loin    tant est son prix vrai et sûr    que là-bas au royaume des Sarrazins    pour elle je voudrais être captif

 

Triste et joyeux je la quitterai    quand je verrai cet amour de loin    mais je ne sais quand je la verrai    car trop sont nos terres loin    il y a tant de passages de chemins    et moi je ne suis pas devin    mais que tout soit comme il plaît à Dieu  

 

Jacques Roubaud, Les Toubadours, anthologie bilingue, Seghers, 1971, p. 75 et 77.

 

Lanquan li jorn son lonc en may

M’es belhs dous chans d’auzelhs de lonh,

E quan mi suy partiz de lay

Remembra.m d’un amor de lonh :

Vau de talan embroncx e clis

Qi que chans ni flors d’aldelpis

No.m platz plus que l’yverns gelatz.

 

Ja mais d’amor no.m janziray

Si no.m jau d’est’amot de lonh,

Que gensot ni melhor no.n si

Ves nulha part, ni pres ni lonh ;

Tant es sos pretz verais e fis

Que lay el reng dels Sarrazis

For hieu per lieys chaitius clamatz !

 

Iratz e gauzens m’en partray,

S’ieu ja la vey, l’amor de lonh :

Mas non sai quoras la veyrai,

Car trop son nostras terras lonh :

Assatz hi a pas e camis,

E per aisso no.n suy devis…

Mas tot sia cum a Dieu platz !

 

Jaufre Rudel, dans Poètes et romanciers du Moyen Âge, Texte établi et annoté par Albert Pauphilet, Biblliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1963, p. 782 et 783.

24/06/2011

Jacques Roubaud, Les Animaux de tout le monde / de personne

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Grive musicienne

 

La grive

 

Quand s’achève le mois d’octobre

quand les vendanges sont passées

quand les vignes rouges blessées

par l’automne saignent sombres

 

quand les cyprès aux noires ombres

en haut des collines dressés

luttent contre les vents pressés

on voit la petite grive sobre

 

s’asseoir dans la vigne sous les feuilles

avec son panier à raisins

de son bec expert elle cueille

 

muscat, grenaches, grain à grain

elle en goûte tant qu’elle roule

dans la poussière, heureuse et saoule.

 

Jacques Roubaud, Les Animaux de tout le monde, Seghers, 1990 [éditions Ramsay, 1983], p. 52.

 

 

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                                                                           Kinkajou Poto Flavus

 

Le Kinkajou Potto

 

Alexandre von Humboldt

Possédait un Kinkajou

Il l’aimait son Potto, son pote

Il l’embrassait sur les joues.

 

Et le Kinkajou passait

Douce, extensive, sa langue

Sur la barbe bien brossée

Du savant en toutes langues.

 

Il faudrait se lever tôt

Pour trouver plus insolite

Que l’amour du grand linguiste

Pour son Kinkajou Potto.

 

Alexandre avait, dit-on,

Ô merveille naturelle

Deux coqs de roche femelles

Joyaux de sa collection.

 

Or un jour le Kinkajou

Recevut un télégramme

Qui venait de la Louisiane

Où pousse le bel acajou.

 

C’était de sa vieille mère :

« Faut qu’tu revienn’zaussitôt

Suite décès à ton père

Rois des Kinkajous Pottos. »

 

Alexandre n’était pas là

Et le Kinkajou (c’est moche !)

Tua les poulettes de roche

Et partant les emporta.

 

Le sens de cette aventure

C’est que le Kinkajou n’est

Pas un ours. Un ours n’aurait

Jamais pris la précaution

D’emporter des provisions

Ce n’est pas dans sa nature.

 

Jacques Roubaud, Les Animaux de personne, Seghers, 1991, p. 50-51.