18/09/2026
Durs Grünbein, Presque un chant

Petites annonces
Échange grand cœur fonctionnant mal,
Monté sur des piles du type Coucou de la Forêt-Noire,
Contre toaster à bronzer les pectoraux. Code d’annonce : Monaco,
Ce qui, historiquement, produit une image, te convient-il à toi aussi ?
Cherche mode d’emploi pour âme de fabrication plutôt ancienne,
Âmes de mystiques, âmes parmi les premières de la série.
Échange front en acier contre seins délicats. Prière de ne faire
Que des offres sérieuses, pas de matériaux de substitution (silicone).
Cherch saphir pour écouter des cycles de lieder fervents,
Lieder atonaux bienvenus, en échange d’une dernière dent de sagesse.
Échange prostate (encore sous garantie) contre peau de reptile.
Recommence encore et encore. C’est seulement mon corps
Qui collectionne les accidents, se lève le matin sans raison.
Je n’en ai qu’un : je le loue volontiers.
Durs Dürbein, Presque un chant, Gallimard, 2019, p. 209.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : durs grünbein, presque un chant, échange |
Facebook |
17/09/2026
Durs Grünbein, Presque un chant

Gare de l’Est
Sous les rails : le paradis des souris.
Elles glissent sans bruit par-dessus l’acier et le ballast gris
Et ont disparu avant que le train suivant entre en gare.
Leur queue frémissante dépasse encore longtemps du trou.
Myope, on les suit en rêve. C’est là qu’elles habitent,
Dans un nid fait de vis, de mégots, d’ordures.
Ô vous, chers esprits de la gare, le voyageur se doute-t-il de ce
Qu’il vous doit, vous, ambassadrices des bas-fonds ?
Lui qi peut s’échapper sain et sauf pour Vienne ou Varsovie ?
Il survole le journal, et le paysage, au-dehors,
Réduit à la taille d’une illustration de conte, défile muet devant ses yeux.
Sur le trajet, aucune catastrophe ne l’arrache à son sommeil.
Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard,
2019, p. 122.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : durs grünbein, presque un chant, souris |
Facebook |
15/09/2026
Durs Grünbein, Presque un chant

Théière et kakis
Quand l’après-midi les phases du silence
Se font plus longues que les ombres en hiver,
Vient l’idée de la nature morte.
Tout dans la pièce devient tableau, l’observateur
Disparaît peu à peu par les portes ouvertes.
La lumière caresse les meubles et le sol, effleure
La théière et les kakis posés sur l’assiette,
Et comme un fixatif rend les contours ineffaçables.
Elle écrit le livre des choses superflues.
Les vieux maîtres japonais ne peignaient plus,
À l’époque de Tout est mort, que l’inanimé
Des tasses et des paravents. Cela suffisait.
Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard,
2019, p. 163.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : durs grünbein, presque un chant, nature morte |
Facebook |
Durs Grünbein, Presque un chant

Théière et kakis
Quand l’après-midi les phases du silence
Se font plus longues que les ombres en hiver,
Vient l’idée de la nature morte.
Tout dans la pièce devient tableau, l’observateur
Disparaît peu à peu par les portes ouvertes.
La lumière caresse les meubles et le sol, effleure
La théière et les kakis posés sur l’assiette,
Et comme un fixatif rend les contours ineffaçables.
Elle écrit le livre des choses superflues.
Les vieux maîtres japonais ne peignaient plus,
À l’époque de Tout est mort, que l’inanimé
Des tasses et des paravents. Cela suffisait.
Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard,
2019, p. 163.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : durs grünbein, presque un chant, nature morte |
Facebook |
14/09/2026
Durs Grünbein, Presque un chant

Un épisode des guerres arctiques
Et un jour on émerge de la Poésie
Comme un iceberg de la mer et sur le journal de bord il y a écrit :
« Changé de cap ce matin, direction nord nord-est. »
Le cœur vire de bord. L’eau se colore d’un bleu de baleine bleue.
Alors, dans les régions lointaines du cerveau, ce qui était
Départ quotidien et événement, voyage d’exploration, passe à l’imparfait.
La demi-vérité se rapproche de la banquise — la prose.
Et le gel sur les lèvres desséchées, le chant.
Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard, 2019, p. 138.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : durs grünbein, presque un chant, poésie, prose |
Facebook |
12/03/2020
Durs Grünbein, Presque un chant
Les journaux
J’ai mangé des cendres au petit déjeuner, cette poussière
Noire qui tombe des journaux, des colonnes dont l’encre est encore fraîche,
Où un putsch ne fait pas de taches et où le typhon reste immobile, noir sur blanc,
Et j’avais l’impression qu’elles se pourléchaient les babines, les Parques bavardes,
Quand, à la page Sports, commença la guerre sur laquelle se fondent les cours de la Bourse.
J’ai mangé des cendres au petit déjeuner. Mon régime quotidien.
Et de Clio, comme toujours, pas un mot... Soudain, en les repliant,
Le bruissement des pages passa sur ma peau comme un frisson.
Durs Grünbein, Presque un chant, traduction Jean-Yves Masson et Fedora Wesseler, 2019, p. 78.
L'Atelier contemporain :
À côté du travail de fond des libraires tout au long de l’année, sans lesquels une maison comme L’Atelier contemporain ne pourrait tout simplement pas vivre, nous proposons donc une formule d’abonnement afin de nous permettre de répondre en partie à nos besoins en trésorerie, équilibrer nos budgets.
Merci à vous de manifester votre soutien et votre intérêt pour notre projet éditorial, de contribuer à la pérennité et au développement de « L’Atelier contemporain » !
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : durs grünbein, presque un chant, journal, histoire |
Facebook |
06/12/2019
Durs Grünbein, Presque un chant

Mantegna, peut-être
Un jour, dans le demi-sommeil... entre recevoir et donner,
J’ai vu mes mains, leur peau rouge, jaunâtre,
Comme celles d’un autre, d’un cadavre à la morgue.
Au repas, elles tenaient couteau et fourchette, ces outils
De cannibale qui faisaient oublier la chasse
Et le vacarme de l’égorgement.
Vide comme l’assiette,
Une paume était devant moi, relief charnu
Du dernier singe à qui tout était devenu accessible
Dans un monde de primates. Mantegna, peut-être,
Aurait pu les peindre dans toute leur cruauté, sans les enjoliver,
Ces callosités crasseuses.
Qu’était l’avenir
Résultant des lignes de la main, bonheur ou malheur,
Comparé à la terreur des pores par lesquels perlait la sueur
Comme la légende de la compréhension silencieuse sur un front.
Durs Grünbein, Presque un chant, traduction de l’allemand Jean-Yves
Massson et Fedora Wesseler, Gallimard, 2019, p. 90.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : durs grünbein, presque un chant, mantegna, main, cadavre |
Facebook |

