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05/10/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi : recension

emily brontë,cahier de poèmes,désespoir


                                  Armand Robin, enfin lui-même

 

L’indispensable collection Poésie/Gallimard offre souvent aux lecteurs d’heureuses surprises. On pense à la publication récente de l’œuvre de l’iranienne Forough Farrokhzâd (1934-1967) et de la belle anthologie (poèmes traduits du russe et de l’anglais) de Joseph Brodsky (1940-1996). En même temps, a paru Ma vie sans moi dans la forme qu’Armand Robin (1912-1961) lui avait donnée lors de la première édition, en 1940, dans la collection "Métamorphoses" de Jean Paulhan. L’édition préparée par Françoise Morvan remet à sa place un écrivain trop méconnu. Arrêté à Paris en mars 1961, il meurt quelques jours plus tard à l’infirmerie du dépôt ; son ami Claude Roland-Manuel, Georges et Gilberte Lambrichs sauvent à son domicile trois valises de manuscrits, déposés aux archives des éditions Gallimard ; deux ans après sa mort, est fondée une Société des amis d’Armand Robin dont la présidence est prise par un certain Alain Bourdon qui récupère ces manuscrits. La suite ? On lira dans la passionnante introduction, titrée "De vie en vie", comment une œuvre peut être transformée, dénaturée par des découpages, collages, parties mises à l’écart ; grâce à Robert Gallimard (à qui est dédiée cette édition) et Georges Lambrichs le peu qui restait des manuscrits a été récupéré — trois dossiers sur trois valises. Ensuite, Françoise Morvan* a rétabli Ma vie sans moi comme l’avait publié son auteur — 16 poèmes personnels suivis de 13 traductions — et, après un très long travail de lecture, sous le titre Fragments présent dans les manuscrits, elle a donné un cadre à un vaste ensemble de textes restés inédits.

Ces inédits avaient été pillés par Bourdon qui en avait fabriqué un Le monde d’une voix, monument d’incompréhension de l’œuvre d’un écrivain qui a sans cesse voulu que sa poésie fasse entendre toutes les voix du monde — « toutes les autres vies sont dans ma vie », écrivait-il. Incompréhension encore avec une édition tronquée de Ma vie sans moi sans les traductions et avec une préface d’Henri Thomas, cette fois bien mal inspiré, qui introduit Armand Robin dans cette étrange catégorie des "poètes maudits".

 

La traduction était pour Armand Robin une création au même titre que l’écriture d’un poème :

 

Traduire un poème c’est conclure une alliance avec un premier traître : confronté au réel du bon sens, tout beau poème est un contresens orienté par l’harmonie ; rien ne doit, rien ne peut dispenser le poète traducteur de l’impérieux devoir de créer dans une autre langue un contresens équivalent.

 

Ce qui signifie que créer n’est pas seulement sortir de soi un texte et son premier livre mêle ses écrits à ceux de divers poètes (Essénine, Maïakovski, Jean-Pierre Calloc’h, Rilke, Julian Tuwim, Edgar Poe, Tchekhov) ; une « Vie d’Essénine chantée par un paysan russe de la région de Riazan » (le poète est né dans une famille paysanne de la région de Riazan) ouvre l’ensemble mais cette "vie", suivie de six traductions d’Essénine, a été écrite par Armand Robin. Notons que dans sa traduction du "Corbeau" de Poe, quand Baudelaire et Mallarmé choisissaient pour terminer chaque strophe « rien de plus » et « jamais plus », Armand Robin répète « mort », précédé de « ma, ta » ou « de », illustration de cette volonté d’introduire dans ses traductions un « contresens équivalent ».

Traduire, soit vivre dans une autre langue, c’est être ailleurs, quitter l’espace dans lequel on vit, c’est aussi s’éloigner du temps de ses contemporains, ce que cherche sans cesse Armand Robin, « Ne pas être de mon temps, ne pas être de ma vie ». Cette absence à lui-même, il la trouve dans sa pratique des langues, qu’il traduit, en particulier peut-être dans le chinois, différent de toute autre langue, et il écrit plusieurs textes à propos de la Chine et du chinois dans Fragments ; par exemple, « Je voulus trouver [dans le chinois] de quoi ne jamais revenir à moi, un immense plateau désolé où marcher durement, m’exilant de moi, toutes les directions m’appelant et me décourageant. »

 

On citerait maint passage des Fragments et des poèmes où Armand Robin cherche à disparaître en tant « qu’Armand Robin », la nécessité non pas de l’inexistence mais le désir d’être toutes les vies à la fois,

 

                       Je ne suis pas breton, français, letton, chinois anglais

                       Je suis à la fois tout cela,

                       Je suis homme universel et général du monde entier,

                       Entre mes dents je prends le monde entier

 

De là vient par exemple son intérêt pour Claudel qui, selon lui, a franchi dans son œuvre et sa vie tout ce qui limite l’esprit. Cette saisie du monde s’opère par la connaissance des langues et, paradoxalement, dans la solitude : elles ne sont pas pour parler à ceux qui les pratiquent mais, comme Maïakovski qu’il traduit : « Je saurai m’enfermer sans le temps sans l’espace, / Avec la solitude bavarde du papier ».

 

Le refus d’être singulier et remarqué dans les cercles littéraires n’est pas exclusion de ceux qui peuvent le lire ; vouloir être « le monde entier » implique pour Armand Robin de rétablir à leur place ceux qui dans la société n’en ont pas, ni de nom, donc « Le monde entier / Pourvu que devant les pauvres / s’inclinent les riches ». Ma vie sans moi s’ouvre par une défense d’une poésie qui ne soit pas une « poésie pour poètes », « J’aime à rêver d’une poésie qui serait une grande chose simple ; il ne peut sans doute être bon que la beauté ait honte d’être humaine ». Pour lui, seuls les poètes sont responsables de la désaffection du public pour la poésie — rappelons que le livre est publié en 1940. Il n’est pas certain que la plupart de ses poèmes en vers libres, même quand ils ont pour motif l’enfance, le pays du père ou Jésus, aient été (soient aujourd’hui) lisibles par le public souhaité. D’autres poèmes qui se veulent proches d’une tradition orale répondraient peut-être à ce souhait, comme, par exemple, "La fiancée du sabotier" et son refrain au second vers des quatrains, « Viens que je t’aime, douce aimée », ou de "Air de ronde pour Bretons", à chanter avec refrain « Tra la la ! quelle misère ! / Tra la la ! dansons gaiement ! ».

 

On apprécie la complexité de la démarche d’Armand Robin qui se nourrissait de la poésie la plus subtile, la moins faite pour être entendue par tous et qui écrit aussi « Ma parole me vient des joncs remués ». Ce sont les deux aspects que restitue cette édition dont les commentaires, jamais envahissants, redonnent sa place à un poète mal compris qui n’a pu, ou voulu, ordonner ses "fragments". Françoise Morvan, outre une présentation développée, ajoute en fin de volume une biographie et une bibliographie qui montre l’étendue de l’œuvre.

 

 

* Françoise Morvan a soutenu une thèse (1989) sur l’œuvre d’Armand Robin et a notamment publié Armand Robin ou le mythe du Poète (Garnier, 2022).

 

Armand Robin, Ma vie dans moi, suivi de « Fragments », édition de Françoise Morvan, Poésie /Gallimard, 2026, 416 p., 11€ 40. Cette recension a été publiée dans Sitaudis, le 28 août 2026.

 

 

11/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

 

armand robin, ma vie sans moi, silence, néant

Le moins de mots que j’ai pu et le silence

 

Moi le rien

Je pense ne rien exprimer

Avec des bruits de ruisseau je me contente de murmurer

 

                                      *

 

          Néant

 

Quand ils ne parlent plus

Les hommes savent tous

Qu’ils sont nés pour tien

 

Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi, éditions Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 358 et 359.

 

10/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

                           

                     armand robin, ma vie sans moi, traduction

                             Traduction 

Le grand avantage d’une traduction est que personne ne vous en sauré gré et que cet acte de poésie sera oublié, ou tout au moins jugé compromis ou équivoque ; les beautés viendront toujours du poème induit, les faiblesses toujours du traducteur. Le poème est recréé, mais à partir de sa fin, en remontant vers sa pure origine, souffle amical remontant toutes les eaux qui une fois déjà s’écoulèrent.

 

Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi, éditions Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 307.

09/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

                        armand robin, ma vie sans moi, sommeil

                        Mon après-minuit

C’est une heure où le corps, où le monde ont dû renoncer à leurs apparences abusives. Tout ce qui est néant est bien anéanti : il ne reste hors de l’être que l’âme, hors des choses que leur éternité.

Chaque jour au bout de vingt heures, je m’arrête et m’endors malgré moi ; mon sommeil est traversé de regrets. Du moins je me refuse à mon sommeil, je préfère, abasourdi, que mon sommeil soit, [.], que je n’en sois pas coupable.

 

Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi, éditions Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 303.

 

08/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

                         armand robin, ma vie sans moi, nature

Pour se livrer au bruissement des oiseaux, quelle surabondance d’ailes et de gazouillements ne faut-il pas loger en soi ? Quel immense espace d’eaux ne faut-il pas voir en soi pour aborder à la première vraie rive ? Seuls se hâtent au désert ceux qui sont plus désolés qu’un continent de sable ! Combien d’ombrages en soi ne faut-il pas pour se fier aux ombrages des arbres ?

Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi,

édition Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 299.

07/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

                             armand robin, ma vie sans moi, langage

                       Refuge en Chine

 

Le chinois soudain m’assura ce qui me manque. Ce fut une très forte partie entre les monstres mots et moi.

Rien, malgré toutes les langues, ne pouvait me libérer des mots strictement établis ; les langues de mes pays d’ici me faisaient coupable d’expressions qu’aucun coup de dés ne dérangeait. Nous écrivons un mot et il faut que deux ou trois le soutiennent ; l’inerte plasma de syntaxe ; il faut prêter main-forte au verbe ; mots libres, comme une âme, d’aller vers l’erreur ; langue sans pebte.

 

Au prix de mots gaspillés

Nous suggérons des mots

Je m’en allais dans un pays où Mallarmé était réel

Vie et mots gaspillés,

Et près d’eux le monde entier, arrêté !

 

Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi,

édition Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 234.

 

06/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

 

armand robin, ma vie sans moi, étranger

                         L’étranger

 

Je ne suis qu’apparemment ici

Loin de ces jours que je vous ai donnés est projetée ma vie.

 

Malhabile conquérant par mes cris gouverné,

Où vous m’apercevez je ne suis qu’un étranger.

Gestes d’amour partout éparpillés

Je me fraie une voie isolée, désertée.

 

D’une science à l’autre j’ai pris terrier,

Lièvre apeuré sentant sur lui braqué

Le fusil savant et sûr de la destinée

Aucune terreur ne m’a manqué.

 

Armand Robin, Ma vie sans moi, édition Françoise

Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 189.

 

05/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

 

armand robin, ma vie sans moi, prolétaire

                           Étoffe

 

Je suis fabriqué dans une étoffe populaire,

J’ai les gestes des fileuses prolétariennes dans mes gestes.

J’ai jeté pendant quatre ans dans mon âme , toutes les langues

J’ai cherché, libre et fou, tous les mots non domptés,

Indifférent au tendre ciel, aux oiseaux, aux amis nuages,

Je me suis très loin de moi bloqué

Dans ma citadelle de paroles humaines.

 

         Plus émouvantes que le ciel,

Plus colorées que mes anciens prés

Ce ne fut plus mes paysages que je fis passer,

Mais les mots de tous les hommes, les paroles de liberté.

 

Armand Robin, Fragments, à la suite de Ma vie sans moi,

édition Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 214.

08/07/2025

Armand Robin, Le Monde d'une voix

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Jamais de destinée

 

Une aube oblongue, jarre ébréchée

Sitôt que touchée,

Une jambe lancée

Sur la fuite des rosées,

Un ciel tendu, lancé

En toiles d’araignées, sitôt brisées,

Une âme en feuille dépliée

Jamais de destinée.

 

Debout, me sauvant en sauvage apparence,

Pur, injurié, rebelle torturé…

Jamais de destinée.

 

Armand Robin, Le Monde d'une voix,

Gallimard, 1968, p. 139

07/07/2025

Armand Robin, Le Monde d'une voix

Armand robin, le monde d'une voix, vie

         Vie avec toutes les autres vies

      (Vie sans aucune vie)

 

Toutes les autres vies sont dans ma vie

 

Par les nuages nuage pris,

Ruisseau d’herbe en herbe étourdi,

Je me fais de vie en vie

Hâte sans fin rafraîchie.

 

Je dépasserai le temps,

Je me ferai mouvant, flottant,

Je ne serai qu’une truite d’argent.

 

 Armand Robin, Le Monde d’une voix,

Gallimard, 1968, p. 137.

05/07/2025

Armand Robin, La Monde d'une voix

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En tout, partout je tiens debout

 

Je veux jusqu’à ma tombe qu’on me calomnie,

Je veux qu’après ma tombe encore on me nie.

 

Grande source inaltérée

Mes beaux cris

Arabes, russes, chinois, japonais

Vous ne pourrez me sauver !

 

Jamais je n’ai séparé les terres,

Tous les cris bafoués dans ma bouche ont remué,

Ont repris vie

Furent à neuf sur mon sang respectés.

 

J’eus une âme d’amour et de pureté,

Mes passions furent la brume, les fleurs la lune.

 

J’ai fait mon âme menue

Pour que la plus faible lune, lorsqu’une nue

L’assiège, puisse chez moi trouver demeure

Humble, amie,

Pour sa grande face incertaine.

 

Et la nuit, malgré ses étoiles messagères,

Est une étrangère.

 

Armand Lubin, Le Monde d’une voix,

Gallimard, 1968, p. 9.

 

 

Armand Robin, Le Monde d'une voix

             armand robin, le monde d'une voix, vivant

                Tous Prisonniers

 

Tous les vivants en rang (plus ou moins en rang)

Fusils derrière, fusils devant.

 

         Plus le droit de vivre de la rivière !

         On a mis sous séquestre les prairies ;

On demande de marcher affamé dans la poussière,

On est traîné.

 

On donnera plus tard

D’autres villages, d’autres ruisseaux,

D’autres haltes, d’autres repos,

On nous dira de répéter les mêmes mots,

De nous tromper.

 

On ne nous laisse pas de papier

Où crier : « Nous voulons espérer ! »

 

Armand Robin, Le Monde d’une voix,

Gallimard, 1968, p. 69.

04/07/2025

Armand Robin, Le Monde d'une voix

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       Un homme

 

Je ne serai jamais à la mode

Je ne serai jamais commode.

 

Aragon passe très bien ;

C’est un petit homme de rien,

Mi-bourgeois et mi-malin.

 

Armand Lubin, Le Monde d’une voix,

Gallimard, 1968, p. 59 .

10/02/2023

Armand Robin, Lemonde d'une voix

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Premier amour

 

Moi

Je ne vous prendrai même pas la main. J’ai besoin seulement de vous faire une déclaration d’amour… non pas d’amour dans le ciel ni sur terre… d’amour dans le néant qui suivra mon cœur arrêté, d’un amour que trente ans je ne sentirai même pas, d’un amour que seul un peu de cœur éphémère imagera d’éternité.

 

Elle

Je ne suis qu’une pauvre fille. Je ne fus jamais que cruelle envers vous et je sais que jamais je ne pourrais être que cruelle envers vous.

Je suis une créature comme toutes les autres.

 

Moi

Mais votre voix muettement est douce.

 

Elle

Je ne veux pas de l’apparence que l’imagination me donne.

 

Armand Robin, Le monde d’une voix, Gallimard 1968, p. 86.

09/02/2023

Armand Robin, Le monde d'une voix

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                  Solitaire

 

Je n’ai pas de jour selon vos bonjours ;

Mais jours se veulent bonjours

Que dans l’aube authentique du règne du travail.

 

Mes bonjours ne salueront

Que l’aube authentique du monde du travail.

 

Armand Robin, Le monde d’une voix, Gallimard,

1958, p. 163.