Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10/02/2023

Armand Robin, Lemonde d'une voix

Unknown.jpeg

Premier amour

 

Moi

Je ne vous prendrai même pas la main. J’ai besoin seulement de vous faire une déclaration d’amour… non pas d’amour dans le ciel ni sur terre… d’amour dans le néant qui suivra mon cœur arrêté, d’un amour que trente ans je ne sentirai même pas, d’un amour que seul un peu de cœur éphémère imagera d’éternité.

 

Elle

Je ne suis qu’une pauvre fille. Je ne fus jamais que cruelle envers vous et je sais que jamais je ne pourrais être que cruelle envers vous.

Je suis une créature comme toutes les autres.

 

Moi

Mais votre voix muettement est douce.

 

Elle

Je ne veux pas de l’apparence que l’imagination me donne.

 

Armand Robin, Le monde d’une voix, Gallimard 1968, p. 86.

09/02/2023

Armand Robin, Le monde d'une voix

Unknown-1.jpeg

                  Solitaire

 

Je n’ai pas de jour selon vos bonjours ;

Mais jours se veulent bonjours

Que dans l’aube authentique du règne du travail.

 

Mes bonjours ne salueront

Que l’aube authentique du monde du travail.

 

Armand Robin, Le monde d’une voix, Gallimard,

1958, p. 163.

31/12/2021

Armand Robin, Le monde d'une voix

Unknown-1.jpeg

                       Le choix

 

Dans l’ère de haine et de propagande

Je veux une surface aussi grande,

 

Je n’ai pas besoin de vent pour élargir mes gestes,

Je n’ai pas besoin d’écho pour ébruiter mes bruits,

 

C’est par leur vérité que mes mots seront énergie.

 

Je veux qu’on me soupçonne, qu’on me calomnie ;

Je veux sur moi le poids de toute tyrannie.

 

J’ai choisi, pour me bâtir, d’être partout détruit.

 

J’ai choisi de n’avoir pas de lit,

De n’avoir aucun sommeil dans aucune nuit...

 

Armand Robin, Le monde d’une voix, Gallimard, 1968, p. 50.

30/12/2021

Armand Robin, Le monde d'une voix

 

                  

Unknown.jpeg

                  L'étranger

Je ne suis qu’apparemment ici,

Loin de ces jours que je vous ai donnés

Est projetée ma vie.

 

Malhabile conquérant par mes cris gouverné,

Où vous m’apercevez je ne suis qu’un étranger,

Gestes d’amour partout éparpillés,

Je me fraye une voix isolée, désertée.

 

D’une science à l’autre j’ai pris terrier,

Lièvre apeuré scrutant sur lui braqué

Le fusil savant et sûr de la destinée.

 

Aucune terreur ne m’a manqué.

 

Armand Robin, Le monde d’une voix,

Gallimard, 1968, p. 25.

16/06/2020

Armand Robin, Le monde d'une voix

ob_134bad_armand-robin.jpg

                  L’illettré

 

Devant les bois, les blés, j’étais béat benêt :

Je lisais ce qui ne se lit pas :

Les nuages, les vents, les rochers, les ébats

     De la lune dans les bois.

 

Et le ciel avec son grand étang courbé

Où le soleil tout le jour accroît son caillou,

Onde par onde, et le déferlement changeant

     Des nuages disposaient de moi.

 

Les arbres tournaient lentement en moi

Leurs pages tantôt bruyantes tantôt muettes,

Tantôt épaisses et jaunies, les saisons

     Me donnaient des leçons.

 

Armand Robin, Le monde d’une voix, Gallimard,

préface d’Henri Thomas s, 1968, p. 43.

08/07/2019

Armand Robin, Le Monde d'une voix

ob_134bad_armand-robin.jpg

                Solitaire

 

Solitaire, sans pays,

 

Je n’ai pas de jour selon vos bonjours,

Mes jours ne veulent bonjours

Que dans l’aube authentique du règne du travail.

 

Mes bonjours ne salueront

Que l’aube authentique du monde du travail !

 

Armand Robin, Le Monde d’une voix, préface Henri

Thomas, Gallimard, 1968, p. 163.

06/02/2019

Armand Robin, Poèmes de Boris Pasternak

header-23.jpg

Boris Pasternak

La plus belle en son jardin

 

Être ès vent, bras

Tâtant : « N’est-ce heure à chants d’oiseaux ? »

Dos de moite moineau,

Brassée de lilas.

 

D’abord marmot par mon deuil nourri,

Dans les épines à cause de TOI,

Cette nuit ce jardin commença sa vie,

Son odorance et sa voix.

 

Toute la nuit sur la vitre il mit

Son tapage et son volet vibra d’émoi ;

Brusque, l’odeur d’un moite moisi

Par tout habit fut un vif pas.

 

Réveillé par la lection

Rare de ces noms : « printemps, automne »

Ce jardin ceint ce jour de son

Obsession d’yeux d’anémones.

 

Armand Robin, Poèmes de Boris Pasternak,

Paris, octobre 1946, p. 16.

27/07/2018

Armand Robin, Le temps qu'il fait

                                armand_robin.jpg

Le silence

 

Le temps pour l’aube d’être aubépine et solitaire.

Le temps d’une aile d’hirondelle. Le temps pour l’air de se ployer. L’espace écarte ses deux rives, range son lit de souffles lisses, se maintient droit : le temps pour l’herbe de faire place sans s’agiter.

Le temps pour l’aubépine d ‘étendre ses dix bras. Vite fait. Le ciel aide.

Le temps du pavillon de toutes les couleurs. Le temps d’un rayon plus frais qui perle goutte à goutte.

Le temps pour l’hirondelle de couler. Le temps d’être libre. Le temps d’être l’aube. Le temps d’être l’âme. Le temps pour l’âme d’étendre ses dix bras.

Le temps d’être sauvage, d’être  fait de rosée, de se croiser les bras vaillants, humides.

Le temps d’être au monde pour aimer, le temps d’aimer pour être au monde.

Le temps pour l’hirondelle de revenir. Le temps d’une herbe qui reprend calme.

Le temps qui va du souvenir à l’avenir.

Le temps sans rien que lui-même.

 

Armand Robin, Le temps qu’il fait, L’imaginaire/ Gallimard, 1986, p. 108-109.

04/07/2013

Armand Robin, Le temps qu'il fait,

imgres.jpeg

                         Chevaux Oiseaux

 

[...]

   Les oiseaux se réveillent tous ensemble ; ils se hâtent de tout regarder, se pressent aux vitres du ciel avec mille bruits de cristal : leur bec est près de leur oreille, près de leurs yeux ; ils chantent dès qu'ils voient :

— À chaque aube ordinaire les seigneurs chevaux, Treithir devant, Treitkam derrière, au moment de sortir de leur écurie d'ombre, font tomber de leur tête les quelques brindilles de nuit qui veulent s'y fixer encore. Leurs pâturages de rosée et de gel déjà frémissent sur eux ; leur croupe humide étincelle ; dédaignant à demi l'aube triop basse, ils s'élèvent bientôt plus haut, s'acheminent bien plus loin que tout soleil naissant. Ils vont l'amble comme les cimes d'arbres où nous, milliers et milliers de moineaux, voguons et chancelons, ivres du vin des vents intarissables.

— De leur royaume d'au-delà l'horizon ils ne reviennent qu'au soir tombé, avec cet ait qu'ils prennent tous de ne connaître nul voyage. L'ombre déjà croulante abrite leur regard. Ces grands jaloux du ciel ne lèvent qu'à regret la tête, ne regardent pas les oiseaux et moi, martinet, martinet, ils me dédaignent plus que tout autre. Quand je me pose sur leur croupe, je me sens grand puissant posé ; je leur pardonne, je les chante.

 

 

Armand Robin, Le temps qu'il fait, L'imaginaire /Gallimard, 1986 [1941], p. 103-104.

29/08/2012

Serge Essénine, La Confession d'un voyou, dans Quatre poètes russes

Serge Essénine, La Confession d'un voyou

             La confession d’un voyou

 

Ce n’est pas tout un chacun qui peut chanter

Ce n’est pas à tout homme qu’est donné d’être pomme

Tombant aux pieds d’autrui.

 

Ci-après la toute ultime confession,

Confession dont un voyou vous fait profession.

 

C’est exprès que je circule, non peigné,

Ma tête comme une lampe à pétrole sur mes épaules.

Dans les ténèbres il me plaît d’illuminer

L’automne sans feuillage de vos âmes.

 

C’est un plaisir pour moi quand les pierres de l’insulte

Vers moi volent, grêlons d’un orage pétant.

Je me contente alors de serrer plus fortement

De mes mains la vessie oscillante de mes cheveux,

C’est alors qu’il fait si bon se souvenir

D’un étang couvert d’herbes et du rauque son de l’aulne

Et d’un père, d’une mère à moi qui vivent quelque part,

Qui se fichent pas mal de tous mes poèmes,

Qui m’aiment comme un champ, comme de la chair,

Comme la fluette pluie printanière qui mollit le sol vert.

Ils viendraient avec leurs  fourches vous égorger

Pour chaque injure de vous contre moi lancée.

 

Pauvres, pauvres paysans !

Sans doute vous êtes devenus pas jolis

Et toujours vous craignez Dieu et les poitrines des marécages.

Oh ! si seulement

Vous pouviez comprendre qu’en Russie votre enfant

Est le meilleur poète.

Craignant pour sa vie, n’aviez-vous pas du givre au cœur

Lorsqu’il trempait ses pieds nus dans les flaques d’automne ?

Il se promène en haut de forme aujourd’hui

Et en souliers vernis.

[...]

 Serge Essénine, dans Quatre poètes russes, V. Maïakovsky, B. Pasternak, A. Blok, S. Essénine, texte russe présenté et traduit par Armand Robin, éditions du Seuil, 1949, p. 59-61.