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20/09/2018

Jacques Roubaud, Peut-être ou la nuit de dimanche, autobiographie romanesque

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   Au début de votre siècle, quand la porte du temps a tourné sur ses gonds et montré le vingt et unième qi chassait le vingtième révolu, je me suis inventé une forme poétique. Je l’ai nommée « trident », ne me demandez pas ici pourquoi, ni de sa présentation dans une page, a priori  étrange ; la forme trident a pour moi, fatigué, l’avantage d’être très, vraiment très très courte, ne comptant que treize syllabes (je ne précise pas la maniére de les compter) soit quatre de moins que sa cousine lointaine, le haïku, qui lui a servi de modèle.

  Dans la ferveur de la découverte de la forme, j’en ai produit des tas, et j’avais même rêvé d’arriver à dix mille. J’en suis loin.

  Depuis mes troubles variés, bientôt depuis trois ans, je compose, quand j’en ai le courage (il y a peu de « syllabes » mais avoir besoin d’un temps très long pour les placer convenablement dans leurs trois vers, n’est pas rare).

(…)

d’un mort

 

                  je touche ce mort

         en pensée

                  je l’essuie de larmes

 

                              *

 

 le vrai

 

                  le vrai je voudrais

         mais pourquoi ?

                  pour en faire quoi ?

 

Jacques Roubaud, Peut-être ou la nuit de dimanche, autobiographie romanesque, Seuil, 2018, p. 100-101.

19/09/2018

Pierre-Yves Soucy, Reprises de paroles

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XXVII

 

la bouche s’accorde à la poussière

ne t’accorde de moins en moins

au silence qui ébranle les raisons

retenues au licence des mots

 

ici     la révolte répond à la menace

elle ouvre la ronde des trappes

aux cendres tièdes du désir

perdu dans tes paroles

 

la mort ancienne rejoint

nos bouches saturées de poussière

la langue s’éveille à la boue

coule dans l’eau du jour     revenu

 

le présent avale l’oubli

 

Pierre-Yves Soucy, Reprises de paroles,

La Lettre volée, 2018, p. 37.

18/09/2018

Antoine Emaz, Prises de mer

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    Dans une caractérisation de la mer, le lecteur lit qu’elle « vient (…) s’affaisser », « Quelque chose comme une fatigue, ou une paresse — de mer lasse » ; plus loin, à propos des vagues, « nerveuse » apparaît après une série d’adjectifs. Rien qui puisse arrêter la lecture, habitués que nous sommes à ce que tout ce qui est vivant ou en mouvement soit décrit de manière anthropomorphique ; Antoine Emaz interrompt son propos et commente : « Parler d’un mer calme ou nerveuse, en colère, ne veut sans doute rien dire mais cela permet de s’entendre à défaut d’être exact ». On reconnaît dans la remarque sa rigueur dans l’usage de la langue, on la retrouve à chaque instant dans les pages de ce Journal, consacré à ce qui est vu, selon la saison, à différents moments du jour.

   Anroine Emaz note ainsi précisément des bruits, celui des vagues que l’on écoute dans le sielnce autour, celui des coquillages que le pied écrase et qui se détache au milieu d’autres, celui du vent dont le « poids » et le « mouvement » appelle des comparaisons avec ce qui est vu dans les tableaux de Klee, la flèche organisatrice de l’espace. Sont relevés aussi avec précision les couleurs : bleu de  source, (le ciel), gris étain, bleu frais, bleu soutenu (la mer), etc., la couleur de la mer changeant selon l’endroit d’où on l’observe : brune parce qu’elle prend la couleur du sable, puis après « quelques mètres de vert » bleu foncé. Pourtant, ces « prises de mer » ne sont pas seulement comparables à des marines.

   Le premier paysage décrit, c’est celui du matin, où la relation entre le mouvement incessant des vagues s’accorde avec le « peu de bruit » et procure une impression de tranquillité. Mais ce qui est récurrent dans ces pages, c’est la saisie du vide de la mer, de l’espace, un vide associé au calme de la marche devant l’eau : elle n’a « ni but ni errance, comme les vagues du bord qui se plient et se déplient ». Ce vide n’a rien d’angoissant, on mesure ce que l’on est quand on prend conscience de la disproportion entre notre corps et l’étendue maritime, « on ne se perd pas, on s’efface pour se retrouver plus loin à l’intérieur, bout minime anonyme du vivant ».

   L’action du vent transforme le paysage, le sol s’érode, le sable se met en mouvement et l’on a alors le sentiment de « marcher dans ce qui s’en va ». Il faut ajouter à ce caractère éphémère du paysage (« on passe ») que la perception constante du vide donne à penser que l’espace (de la mer, devant la mer) ne peut être une demeure, seulement un espace de passage ; les humains deviennent vite des silhouettes, des « bâtons verticaux sur l’étendue ». Si l’on tient cependant à les garder comme terme de référence, c’est sans doute « pour croire un peu saisir les choses ». C’est cette saisie des choses, si modeste soit-elle, qui importe : prendre sa mesure, pour Antoine Emaz, c’est toujours la condition pour « ouvrir et libérer ». Il y a, ici comme dans la plupart des écrits d’Antoine Emaz, des réflexions dans la lignée des moralistes classiques — ce qui les rend d’autant plus attachants.

Antoine Emaz, Prises de mer, le phare du cousseix, 2018, 16 p., 7 €. Cette note de lecture a été publiée par Sitaudis le 9  Juillet 2018.

 

 

17/09/2018

Baie de Crozon (Finistère), plage et rocher à marée basse

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16/09/2018

Étienne Faure, Tête en bas

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   On a pu lire une partie des poèmes de Tête en bas dans des revues, ce n’est pourtant pas un recueil mais un vrai livre dont la composition complexe mériterait à elle seule un article. Les 96 poèmes sont répartis de manière stricte dans 12 ensembles titrés organisés symétriquement : 6+10+6+10+6+10 / 10+6+10+6+10+6. Si l’on s’attarde dans la première série sur les poèmes du troisième groupe de 10, on s’aperçoit qu’ils forment deux groupes complémentaires (ou opposés, selon le point de vue) : "En peinture" est consacré à des tableaux dont les thèmes évoquent la mort — sauf le dernier, à propos d’un tableau de Chagall, "Le Poète à la tête renversée", où des objets ne remplissent par leur fonction habituelle (un encrier vide, une lampe sans pétrole), image d’« un monde à l’envers » ; les "Poèmes d’appartement" qui suivent, liés à l’amour, sont plutôt du côté de la vie. Le jeu de la symétrie, ou de l’inversion, est suggéré par les deux courts textes en exergue) : « celui qui chute, vole (H. Arendt), et « …je voyais l’envers de la vie que l’on menait en ville » (A. Tchekhov).

   La construction même des poèmes, comme dans les livres précédents, donne à l’ensemble une cohérence forte : à de rares exceptions près (trois), chaque poème est formé d’une seule phrase, très souvent partagée par un tiret. Le titre suit le poème, pratique qui connaît deux exceptions dans l’ensemble "En peinture" : dans "Restauration" sont rétablis des mots manquants dans "Vétuste", qui le précède, comme si le texte avait pu être retrouvé grâce à des techniques analogues à celles utilisées pour découvrir le premier état d’un tableau. Passae du manque à la présence. On relèvera aussi d’un bout à l’autre du livre des jeux d’échos qui donnent une unité à des ensembles assez différents ; par exemple : « l’horizon des rhizomes », « monastères (…) austères », « âmes et hameaux », « Osier (…) l’os (…) oscille (…) oiseau », « obliques, obscurs, opaques », « nids d’effroi ou frayent », etc. Le lecteur rencontrera également ici et là des mots qui connotent, selon la norme dominante, un statut social : les marques "familier" et "populaire" du dictionnaire renvoient aux échanges considérés relâchés de la vie quotidienne : au gré de la lecture, « cagna », « dégueuler », « Y a quelqu’un ? », « la frime », « déglinguer », « fringues », « clope ». C’est là une manière de distribuer dans le livre des effets de réel, d’autant plus marqués que la syntaxe  d’Étienne Faure est toujours complexe.

   Le premier ensemble, "Réveils", s’ouvre sur une relation à la langue bien particulière. Comment reçoit-on les mots entendus à la suite d’un évanouissement ? Ils sont le signe d’une nouvelle naissance au monde, qui s’opère d’ailleurs en même temps qu’avec le regard de l’autre « l’amour (…) point ». La série se clôt sur la chute d’un corps, « chute en un beau sépia, lent vol » (reprise des mots d’Arendt), non pas un évanouissement mais le sommeil et on « se réveille en sursaut », seul et la tête sur la terre. Ce jeu d’éléments contraires est explicitement proposé dans le poème "tête en bas", où le narrateur « antipodiste en chute libre » passe de l’hémisphère Sud au Nord, donc d’abord — pat fiction — tête en bas… Pour l’ensemble du livre, on lira de nombreux mots de sens opposés, suffisamment abondants pour qu’on puisse y reconnaître une manière de lier entre euxdes groupes de poèmes —  on relève par exemple « flamme inverse, ardeur et haine », « avenir et passé », « futur et passé », « avantage et calvaire », « basse et haute », « visibles puis invisibles », « nuit et jour », « la mort dehors, dedans » et, formant un vers, « la mort, la vie ». C’est aussi que le réel n’est jamais tout noir ou tout blanc, que la vue même peut tromper quand les choses sont éloignées ou la lumière insuffisante, et  « ce qu’on croit / être un homme, est un arbre ou l’inverse » : le réel parfois échappe.

    Le réel ? Étienne Faure se soucie d’abord, depuis le premier livre(1), de ce qui est vécu — ici  l’amour, l’occupation des dimanches, le travail, etc. — ou des moments d’exception, comme la guerre ; ce parti-pris d’écrire sans quitter ce qui fait la vie des hommes est affirmé nettement : « le négoce infini des mots / empruntant à la vie ici / pour la restituer au livre » (p. 98). Ainsi est évoqué le sort d’une femme de ménage, qui ne peut qu’acquiescer aux ordres reçus et ne s’échappe que grâce à un petit miroir, sachant que tout bonheur lui est refusé.  Ainsi sont mises en parallèle les étreintes tarifées de la prostitution et celles des couples légalement institués, « natures mortes / haletantes / d’avoir vécu chair contre chair, fait souche », couples qui s’empressent d’ « enfanter pour un peu moins mourir ». Ainsi est soulignée la vie de ces ouvriers « usés par l’usine / qui meurent vite, après l’arrêt / du travail », et rien dans le temps ne laisse imaginer qu’il peut en être autrement ; les lendemains qui chantent sont toujours promis, mais « moyennant travail, / de tous côtés travail, travail seule issue au désastre ». Ce sont toujours « ces enfants de la patrie, déportés, communards, / sinistrés, réfugiés »  qui se retrouvent un jour ou l’autre sur les champs de bataille. Étienne Faure revient sur la guerre de 14-18, avec ses soldats « morts (…), nus, dans la tenue des vers de terre », et également sur les guerres de Louis XIV représentées par des tableaux où l’on voit des « cadavres de chevaux et d’hommes tombés / à la bataille ».

   La vision de l’humanité n’apparaît guère enthousiasmante ; la mort est partout, avec ces vieillards dont on voit la « bouche édentée ouverte au néant », avec cette « histoire d’amour achevée comme un meurtre », avec le suicide par défenestration, etc. Les activités de l’agriculture elles-mêmes sont proches de la guerre : l’affutage de la faux rappelle celui des couteaux pour ouvrir les animaux et l’outil « tranche », « abat fétuque et flouve en bataille / allongées sur le champ ». Partout on ne rencontre que des ruines — le mot revient souvent —, jardins abandonnés, débris des civilisations punique et romaine, etc., comme si tout était voué à disparaître, choses et œuvres humaines, « le monde est pourrissoir, l’amour idem ». Cependant, les lettres d’amour sont conservées dans les livres, « les mots protégeant les mots », pour être relues et toutes les amours ne sont pas qu’un « feu provisoire ».

   Mais si a pourriture gagne, en sortent toujours « des résidus de vie qui remontent, / comme à l’assaut ». Des moments de l’histoire familiale occupent discrètement le dernier ensemble de poèmes et le livre s’achève, à partir d’une photographie, sur l’évocation du grand-père prisonnier des allemands : par un trou dans la palissade, il voit que « la vie / persiste, soleil dehors ». Il est une autre façon dans Tête en bas de s’éloigner d’une vision désastreuse de l’humanité, par la peinture, même si les peintres ne proposent pas toujours une rperception heureuse du monde ; sont présents Goya, Bagetti, Dürer, Bruegel, Rebeyrolle, Otto Dix, Rebeyrolle. Est lu Trakl, est cité Villon et l’on reconnaît Verlaine dans « des fruits / des fleurs et du feuillage », Apollinaire avec « la joie toujours après la peine », et Mallarmé — « que la chair était triste, les livres lus » —dont se souvient une vieille dame qui pense qu’elle doit "partir". Le passé est rarement heureux, les amours laissent des plaies, la vie est dure pour les pauvres : rien qui désespère mais entraine la mélancolie, souvent présente dans la poésie d’Étienne Faure.

Étienne Faure, Tête en bas, Gallimard, 2018, 144 p., 15 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 16 août 2018.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. E. Faure a publié 4 livres de poèmes (Légèrement frôlée, 2007, Vues prenables, 2009, Horizon du sol, 2011, Ciné-plage, 2015) et un de proses (La Vie bon train, 2013) chez Champ Vallon, et un livre de poèmes , Écrits cellulaires(2018, le phare de cousseix)..

 

 

 

 

 

 

 

 

15/09/2018

Esther Tellermann, Première version du monde

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C’était un temps philosophique, je suis je ne suis pas, un époque fascinée, un peu grasse, avec le souvenir des armes, canons contre la tempe, fosses enfin pleines, uniformes, chants d’oiseaux,

   il y a des flaques qui coagulent la haine, et pourquoi ça se serait cicatrisé, non, dissocié dans les moindres parcelles, suis les sillons, la terre n’est pas oublieuse, il ait trop chaud désormais, ça dilate notre faiblesse en une légère déviation de la peur…

 

  Certains ont encore les mains sur les pioches, ils creusent comme à la surface d’un liquide, certainement ils veulent enterrer leur  ombre, la lèvre halète un gémissement, la soirée est trop chaude, les mots engloutis dans la fissure originelle.

 

Nous étions sans existence, sans dehors. C’était une répétition nostalgique de l’Europe, de sa dimension de néant, la durée suffocante de notre propre humiliation.

 

  Vieux youpins, youpinasses, y’a pas qu’eux pour bouffer du salpêtre, vas-y prends ta ration, j’vais voir en bataillons humanitaires toutes les enflures du programme : échauffement des ongles, bûchers funéraires, camions de rustines pour réparer ça, t’as compris ? Visages fiévreux, tous les affranchis faut voir ça, ils s’affermissent dans les désastres, balance-leur le savon, les cigarettes, ça va passer leurs convictions, toute une vie près du fleuve, dans le bourdonnement des mouches…

 

Esther Tellermann, Première version du monde, éditions Unes, 2018, p. 17.

14/09/2018

Pierre Chappuis, Un élan semblable

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Un élan semblable

 

  Ravie (impossible de la rattraper), happée vertigineusement par son cri. L’affolement. Embrasée mais inerte. Tension de tout l’être, engouffré, qui ne s’appartient plus, non plus qu’à lui. Dans l’affolement d’une course effrénée pour tenter de la rejoindre, il est lui-même le jouet d’une force qui, souveraine, impérieuse, fait en lui des ravages, l’affouille et le comble tout à la fois. Un manque absolu et une jouissance absolue (mais pour le dire il n’y a, n’y eut jamais de nom). Une vague immense s’est emparée d’eux, les enroule, les traverse, les fait vibrer d’un commun accord. Promesse d’un aboutissement différé. Parviendra-t-il à lui communiquer, enlacée, l’énergie qui le jette dans un transport, oui, presque de détresse ? Confusion des corps qui est aussi écart — infime, infranchissable —, rapprochement extrême en un point brûlant où se noue la jouissance, de là rayonnant jusqu’aux limites de ce que peut recevoir de plus intense la conscience. Jeet tumêlés dans un étrange chacun pour soi. Solidaires. Ensemble par le trait d’union de leurs caresses : les mains donnent vie, explorent les pleins et les déliés les modèlent, les réinventent. Parallèlement, au plus intime — oh ! frémissement ! — reflux, concentration qui est également expansion infinie. Éperdus tous deux à jamais, dans un éclair.

 

  Étreindre (stringere), de la même famille qu’étroit, strict (strictus), racloir, étrille (strigilis) : serrer, étriller, ligoter.

                                                         *

   Telle la poésie : non, sauf s’il s’agit d’exprimer — presser hors de soi — ce qu’on porte en soi de plus secret, enfoui, de plus personnel mais aussi — mots ou semence — commun, anonyme.

Pierre Chappuis, Battre le briquet, "en lisant en écrivant", Corti, 2018, p. 147-148.

13/09/2018

Octavio Paz, Le singe grammairien

 

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  Les choses reposent sur elles-mêmes, prennent assise sur leur réalité, sont injustifiables. Ainsi s’offrent-elles aux yeux, au toucher, à l’ouïe, à l’odorat — non à la pensée. Ne pas penser : voir. Faire du langage une transparence. Je vois, j’entends les pas de la lumière dans la cour : peu à peu elle se retire du mur d’en face, se projette sur le mur de gauche et le recouvre tel un manteau translucide de vibrations presque imperceptibles  transsubstantiation des carreaux de brique, combustion de la pierre, instant d’incandescence de la matière avant qu’elle ne s’abîme en son aveuglement — en sa réalité. Je vois, j’entends, je touche la progressive pétrification du langage qui ne signifie déjà plus, qui dit seulement : table, poubelle, sans les dire vraiment, tandis que la table et la poubelle s’effacent dans la cour totalement obscure… La nuit me sauve.

 

Octavio Paz, Le singe grammairien, Les sentiers de la création, Skira, 1972, p. 116-117.

12/09/2018

Michelle Grangaud, Poèmes timbrés

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Poèmes timbrés

 

219

Le h est effacé de l’histoire.

En face, de l’autre côté du canal,

brouillard en déroute,

il ne trouvait jamais

un poisson dans l’eau.

Il n’y avait personne,

c’est la langue qui parle.

 

330

Longtemps j’ai pratiqué la poésie,

mais après tout, je vois bien que

la vie ne va pas sans de grands oublis.

Longtemps j’ai pratiqué la poésie,

soit par l’anus soit par la bouche :

je peux toujours voir le ciel

nuageux avec quelques averses.

 

Michelle Grangaud, Poèmes timbrés, dans Poésie

d’aujourd’hui à  voix haute, choix d’André Velter,

Poésie / Gallimard, 1999, p. 133.

 

11/09/2018

Li Po,  Libation solitaire au clair de lune

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Libation solitaire au clair de lune

 

Parmi les fleurs un pot de vin ;

   Je bois tout seul sans un ami.

Levant ma coupe, je convie le clair de lune ;

  Voici mon ombre devant moi : nous sommes trois.

La lune, hélas ! ne sait pas boire :

   Et l’ombre en vain me suit.

Compagnes d’une instant, ô vous, la lune et l’ombre !

  Par de joyeux ébats, faisons fête au printemps !

Quand je chante, la lune indolente musarde ;

  Quand je danse, mon ombre égarée se déforme.

Tant que nous veillerons, ensemble égayons-nous ;

  Et, l’ivresse venue, que chacun s’en retourne,

Que dure à jamais notre liaison sans âme :

  Retrouvons-nous sur la lointaine Voie Lactée !

 

Li Po, dans  Anthologie de la poésie chinoise classique, sous la

direction de Paul Demiéville, Poésie / Gallimard, 1997, p. 212.

10/09/2018

Isabelle Lévesque, Ni loin ni plus jamais

   

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   Certains de mes contemporains, et non des moindres — Jean-Claude Pinson, Nathalie Quintane —, écrivent qu’ils lisent de moins en moins de recueils de poésie, mais plutôt des essais, « sur la poésie, mais pas que »(1). J’ignore si cet éloignement de la poésie vivante, des livres de poésie édités aujourd’hui est répandu, je sais cependant qu’il n’est pas bon d’être un poète mort : qui lit encore André Frénaud, Jean Follain ou Jean Tortel ? Mais si le poète a eu le mauvais goût de se suicider jeune, il a peu de chances de trouver des lecteurs à notre époque. C’est le cas de Jean-Philippe Salabreuil, né en 1940 et suicidé en 1970, après trois livres publiés par le découvreur que fut Georges Lambrichs dans sa collection Le Chemin, La Liberté des feuilles(1964 ; repris dans la collection Orphée, 1990), Juste retour d’abîme(1965), L’Inespéré(1969). Aucun de ces titres, malheureusement, n’est disponible, et aucun n’a été réédité ou proposé dans la collection Poésie / Gallimard(1).

   On saluera donc la revue en ligne Possiblesqui, dans son n° 35 d’août 2018, reprend trois poèmes de Salabreuil, suivi de l’hommage que Jacques Réda lui a rendu après sa disparition dans Les Cahiers du Chemin(n°9), mettant en valeur un aspect de son écriture : « (…) ainsi se débat dans la douleur, avec ses sursauts baroques, ses maniérismes, ses audaces, ses apaisements insondables, chaque poème de Salabreuil d’une seule foulée qui bouleverse, car elle est du passage d’un être vers l’amour impossible, le retour impossible, l’impossible et pourtant profonde innocence du cœur. » Presque cinquante plus tard, Isabelle Lévesque lui rend à son tour doublement hommage, d’abord avec une brève étude ; un extrait en est cégalement ité dans Possibleset j’en retiens ces lignes : « Toujours en quête d’une identité poétique, Salabreuil n’aura cessé de chercher et d’expérimenter une langue, il fait songer aux poètes baroques soulevés de tempêtes et d’accumulations flamboyantes ».

    L’étude est précédée de poèmes (onze) qui forment une suiteet reprennent quelques éléments de l’œuvre de Salabreuil, outre sa présence (« Il ») liée notamment au personnage de l’Aimée, qui devient l’Absente. Isabelle Lévesque retient dans l’œuvre du poète des traces de sa vie et recompose avec bonheur une figure forte du poète. Par ailleurs, elle  introduit aussi le motif de la neige en ouvrant son livre avec un vers de L’Inespéré, « Il a neigé sur l’aurore » — d’où le soleil blanc, les « nuées pâles », la « nacre (…) de l’aurore », la « craie du ciel », la « rose blanche », etc. Mais, vrai hommage, elle conserve ce qui la caractérise, une écriture parfois elliptique qui cherche la tension entre les mots, elle répond au blanc de Salabreuil par le bleu, ciment des poèmes avec les aspects les plus variés — le bleu des fleurs (dont celui des bleuets et des pervenches), des étoiles, du livre, de l’eau, de l’âme… Reste à souhaiter que ce poème contre l’oubli conduise des lecteurs vers Salabreuil, espérons que « L’ardeur est telle / encore », pour citer la fin de la suite d’Isabelle Lévesque.

_____________________________________--

  1. Un nouveau monde (Yves di Manno & Isabelle Garron) consacre une page à Salabreuil (214) et donne plusieurs poèmes (215-222).

 

Isabelle Lévesque, Ni loin ni plus jamaishuile de Marie Alloy, Le Silence qui roule, 2018, 36 p., 9 €. Cette note a été publiée sur Sitaudis le 14 août 2018.

 

 

 

 

09/09/2018

Art roman : église bénédictine de Maillezais, Vendée

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08/09/2018

Martin Richet, De l'âme

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Inséparables, indivis.

Répétition, dualité,

renversement et récurrence.

L’autre suit la lune, voit l’herbe,

prend peur, détourne le regard.

Nous voulions avoir le temps.

« Nous voulions avoir le temps » :

le moi, l’idée du moi, le temps

(virgule marquant glissement).

Ainsi paraît ton paragraphe :

les jours sont longs même en hiver.

 

Martin Richet, De l’âme, Éric Pesty éditeur,

2016, p. 25.

07/09/2018

Anne Malaprade, notre corps qui êtes en mots

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Blonde. Il y a le miel et la confiture, l’acacia et les mûres, les mirabelles et les framboises, le théâtre et le cinéma, l’ordre de l’esprit et celui du cœur, géométries et finesses conjointes. Les pépins frottent et grattent : cachés, semés, recouverts, les noyaux déclinant renaissance. Je dors encore contre toi, mère-sœur, comme les premiers jours dans ce berceau transparent. L’une coule, l’autre pique. Je donne ma main, tu la retires. Mon père est ce héros lointain avec lequel se joue une première séduction. Voitures, ballons, coiffures, vernis. Tout ce qui entoure, cache, aimante. Je pense aux morts de la Méditerranée. Je pleure avec les enfants qui jouent sur les ordures. Celui qui a le bras cassé parle déjà de vengeance armée.

 

Anne Malaprade, notre corps qui êtes en mots, isabelle sauvage, 2016, p. 51.

05/09/2018

Ruth Weiss, De moi à toi

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photo Ingeborg Gerdes

De moi à toi

 

si tu as de l’amour pour moi

ne dis pas je t’aime

et ainsi je garderai ma liberté

si j’ai de l’amour pour toi

je ne dirai pas je t’aime

et ainsi tu garderas ta liberté

 

le vieux diction

« les actes pèsent plus que les mots »

est toujours d’actualité

 

ces trois petits mots

ont piétiné des cœurs

ont paralysé des vies

ils baignent dans le sang

 

alors laisse-moi juste te dire

j’ai de l’amour pour toi

 

il faut donner

sans vouloir recevoir

pour apprendre à recevoir

 

qu’aujourd’hui demeure aujourd’hui

 

Ruth Weiss, dans Action Poétique, n° 200,

"Six femmes de la Beat Generation", p. 25.