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29/02/2012

Thomas Bernhard, Mes Prix littéraires

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[après la publication de Gel]

 

   [...] lorsque le déluge de critiques, incroyablement violent et complètement contradictoire, des éloges les plus embarrassants aux descentes en flèche les plus féroces, a pris fin, je me suis senti d'un seul coup comme anéanti, comme si je venais de tomber sans rémission dans un épouvantable puits sans fond. J'étais persuadé que l'erreur d'avoir placé tous mes espoirs dans la littérature allait m'étouffer. Je ne voulais plus entendre parler de littérature. Elle ne m'avait pas rendu heureux , mais jeté au fond de cette fosse fangeuse et suffocante d'où l'on ne peut plus s'échapper, pensai-je à l'époque. Je maudissais la littérature et ma dépravation auprès d'elle et j'allais sur des chantiers pour finalement me faire engager en tant que chauffeur-livreur pour la société Christophorus, située sur la Klosterneuburgerstrasse. Pendant des mois j'ai fait des livraisons de bière pour la célèbre brasserie Gösser. Ce faisant, j'ai non seulement très bien appris à conduire des camions, mais aussi à connaître encore mieux qu'avant la ville de Vienne tout entière. J'habitais chez ma tante et je gagnais ma vie comme chauffeur de poids lourds. Je ne voulais plus entendre parler  de littérature, j'avais placé en elle tout ce que j'avais, et elle m'avait récompensé en me jetant au fond d'une fosse. La littérature me dégoûtait, je détestais tous les éditeurs et toutes les maisons d'édition et tous les livres. Il me semblait qu'en écrivant Gel, j'avais été victime d'une escroquerie gigantesque. J'étais heureux quand, dans ma veste de cuir, je m'installais au volant du vieux camion Steyr et sillonnais la ville en faisant vrombir le moteur. C'est là que se montrait toute l'utilité pour moi d'avoir appris à conduire des camions depuis longtemps, c'était une des conditions pour  obtenir un poste en Afrique auquel je m'étais porté candidat, des années auparavant, ce qui finalement ne s'était pas fait, en raison d'un concours de circonstances en réalité très heureux, comme je sais aujourd'hui.

 

Thomas Bernhard, Mes Prix littéraires, traduit de l'allemand par Daniel Mirsky, "Du Monde entier", Gallimard, 2009, p. 41-42.

28/02/2012

Eugène Savitzkaya, Cénotaphe

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   Les singes se sont endormis. Leur troupeau sent la primevère, l'ortie mêlée aux paumes blanches ; l'épine taillée jusqu'au doigt, jusqu'au baiser ; l'épaule inerme ; l'aine édentée : feu accouplé au poignet sain, feu empilé sur le ventre de Marie, sur le vêtement décortiqué. Les singes dorment nez contre nez, anneaux enfilés jusqu'aux cœurs.

 

   La pluie tombe, et la mascarade des enfants tristes d'après-midi, de midi, court en serpenteau.

 

   Le trapèze scié, l'arme épilée ! La crécelle, le pommeau comme la terre vide, la tête bridée ; dorure !

 

   Les singes se sont endormis, ventres aux bouches. Je dételle les chèvres du tour de la baratte, les chevaux des pieds de table. Je suis un singe au cou gracieux à boire.

 

                                              *

 

   Masqué du réséda, je frappe à ta porte. Tu crois au sang, au bélier têtu du silence, et tu sors ta vacillante peur, ta jambe plus belle que toi.

 

   Tous les singes sont mes frères de lait. Et tu as peur du tambour de leurs têtes, de leurs mille têtes sœurs de la forêt, de la cabane d'outils où l'esclave tanne des peaux de paix, de joie.

 

Eugène Savitzkaya, Cénotaphe, poèmes inédits - 1973, Atelier de l'Agneau, 1998, p. 15, 23.

27/02/2012

Denis Ferdinande, Une phrase, juste

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et retournant, y retourne, de laquelle il aura été, quatre fois dix spectres d’ans treize fractions de seconde puis fracture, enfoui, lui, dans l’argile à même l’argile, ossements pour d’autres qui firent éclater l’argile, passé un siècle de siècles, ce furent les hommes, parmi lesquels il retourne, se souvenant mais de quoi qui ne soit rêvé plutôt, que tout retourne, alors retourne, et tout est au bord avec ce retour de retourner, or par quel retour retourner d’abord, demande-t-il, par quel bord, de ce puits, alors qu’il n’est que de s’y jeter, alors se jette, lumière dans un jardin où il se tient parmi les siens et les très-proches, table jonchée d’aliments et d’alcools, c’est l’après-midi, joie dans ce jardin, tous parlent riant de toute parole que toute soit possible, d’un rire par lequel le sol originaire se convulse et respire, toute végétation, dans la lumière d’un ancien septembre si ce n’est spectrembre, riant de ces paroles les si chers visages, n’en revenir d’aucun revenant, que cela se tint et sera revenu, pouvait revenir, reviendrait encore, puis le puits se prolonge, sur d’autres puits, il avec la pluie, la douce averse s’y déversant, un parc, dans l’univers où s’archivent l’hiver et l’hier, déambule à tâtons un corps parce qu’il fait nuit, et lentement parce qu’il a froid, il sait n’y être plus déjà, qu’il est comme déjà mort, une heure seule, écoulée, qui s’éternise cependant, et « fini » prononce-t-il, quatre lettres dont il n’a pas le pouvoir d’accélérer le constat, heure qui n’est plus à l’instant où l’un le découvre dans le givre, et constate, arrivée l’aurore, autre lueur, pour l’heure s’éternise l’heure le mouvement de son crâne en direction du ciel fait craquer le givre à son cou, astres d’un éclat inhabituel qu’il voudrait dénombrer qu’il dénombre comptant d’autres astres, comme s’il lui fallait à tout prix effectuer ce calcul lui qui n’aura rien calculé de toute son existence, à peine appartiennent-ils encore, ces astres, à lui, à la terre, puisque, presque, la terre n’est plus, ou d’autres pour d’autres, puis il neige, et par cette neige lui semble qu’aura éclaté tout astre, projetant des millions d’éclats dans ce parc sans plus d’existence qu’un flocon, ensuite le puits encore, par lequel il retourne, les visions se mêlent aux visions s’emmêlent jusqu’à ne plus laisser trace que d’un reste de lueur, exténuée et sans contour, qu’il regarde, spectres d’étoiles dévalant l’univers, et toute mémoire sursaute au-devant de ce passage mille fois relayé, lui qui n’a plus d’yeux, voyant qu’il ne voit que comme il lui était possible de voir en rêve, par cet autre œil qu’il sera devenu, spectre parmi les spectres, le monde physique, s’il est encore, il n’en connaît pas d’accès, alors erre dans un puits de puits où la lumière a cessé de pénétrer, mémoire aveugle dérivant vers les profondeurs de ce qu’aura été la terre, qu’un autre rêve, autre part, accès auquel il n’accède pas, dérivant plus encore, alors que c’eût été la chance, l’autre se réveille, et se prononce en lui « l’accès aura été le rêve », phrase que lui aura soufflé le rêve sans lui en souffler le sens, mais encore phrase dont il lui faudra se souvenir à moins qu’elle ne s’efface, lui l’efface, n’en connaissant pas le monde, et retourne, mais où ça qui ne soit perdu depuis toujours, remonter l’avenue R traverser le square S, le jardin T, emprunter dans le désordre les rues U, V, W, cela jusqu’à l’épuisement des lettres, Y, fin de ville, la terre ne va pas plus loin, Z, à l’extrémité, au bord d’où il n’y a plus de terre, ravin à ce bord, et nuit, un homme se tient, seul, et prie, renouvelant les gestes lointains de la prière, il ne sait que prier, ni même qui, mais prie, implore mais qui, et quoi, éprouvant l’intensité de ce temps arraché au temps, du souffle de cette terre arraché à la terre, le vent gonfle sa tunique, voile rêvant de s’embarquer, hors lui, dans l’infini de cette nuit pénétrant sa rétine, il ne se retourne pas, afin de retourner, ayant tout quitté, quitte de ce qu’il aura vu, ayant tout donné, un seul pas et c’en est fini, qu’il effectue mais le sol ne se dérobe pas sous ses pas, car il y a un sol passé le sol, passerelle que déploient chacun des pas d’un corps sans plus de consistance, et l’on comprend qu’il faut se réveiller, et l’on se réveille, effectuant quelques pas dans l’obscurité vers la fenêtre, stabilité étrange de la vision s’acheminant d’est vers l’ouest, détourner le regard, telle table où sont dispersés, pêle-mêle, les feuillets de ce qui ne constituerait probablement jamais un livre, tout juste introduiraient-ils ce livre impossible, une phrase se répète de feuillet en feuillet, mille fois corrigée, corrigeant mille fois les mille corrections [...]

 

Denis Ferdinande, extrait de Une phrase, juste, à paraître au printemps 2012 aux éditions l’Atelier de l’agneau.

 

26/02/2012

Mathieu Bénézet, Ode à la poésie

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[...]

ô mots de naguère de quelques vocables espacés un grand

blanc dilacérait ma voix asphyxiée dans l'appartement endormi

par cent fois j'écrivis j'écrivis les mêmes mots ah balcon

 

d'où je jetai mes livres à la rue ô enfant qui me les rapportas

au cœur et aux mains me tendis le viatique de ma prose

de tout cela ne demeure que la barque d'y songer seul

 

rêve à ma vie ajoutée et cela maintenant que dix ans ont

passé qui à nouveau réunit en un don le plus haut ce qui

s'effondra ô pardon qui me fut octroyé par un ciel d'enfant

 

mais ce qui souffre l'enfance le connaît quand on longe trop

longuement les fleuves ce qui de l'adieu teint de sombre

les lèvres l'enfance le connaît et ne demande pas

 

une question plus au-dedans de l'homme et de la femme

elle connaît leur souffrance à quoi elle se blesse ce qui d'elle

ne survivra pas au fracas où l'homme et la femme appellent

 

vois je mets à nu mon chant où respire une morte ô

Gérard qui me fiança avec l'ombre et les lilas défleuris

je puis bien vivre aujourd'hui du long abandon des mains

 

d'une femme je puis bien vivre avec ce que me retirent les mots

et les cris mes papiers couronnés de taches de vin lilas

dans une cuisine exiguë où s'entassent et l'enfant et l'abîme

 

je puis bien vivre pauvre sang noir comme on marche dans le passé

parlant d'une chose ou d'une autre d'une tête fleurie de lumière

[...]

 

Mathieu Bénézet, Ode à la poésie (janvier 1984-janvier 1987),

William Blake & C°,1992, p. 47-48.

25/02/2012

Jean Tardieu, Nouvelle énigme pour Œdipe, dans Comme ceci comme cela

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                    Nouvelle énigme pour Œdipe

                           Monologue à deux voix

 

Est-ce que c'est une chose ? — Non.

Est-ce que c'est un être vivant ? — Oui.

Est-ce que c'est un végétal ? —Non.

Est-ce que c'est un animal ? — Oui.

Est-ce que c'est un animal rampant ? — Quelquefois, pas toujours.

Comment se tient-il ? — Debout.

Est-ce qu'il vole ? — De plus en plus.

Est-ce que c'est un animal qui siffle ? — Quelquefois.

Qui rugit, qui meugle, hennit, miaule, aboie, jappe, jacasse ? — Oui, s'il le veut, par imitation.

Est-ce qu'il sait fabriquer des nids pour ses enfants ? — Il construit toutes sortes d'alvéoles tremblantes.

Est-ce qu'il creuse des galeries souterraines ? — De plus en plus parce qu'il vole et qu'il a peur.

Est-ce qu'il se nourrit de fruits, de plantes ? — Oui parce qu'il est délicat.

Et de viandes ? — Énormément parce qu'il est cruel.

Est-ce qu'il parle ? Beaucoup : ses paroles font un bruit infernal tout autour de la terre.

C'est donc le lion, le tigre et en même temps le bétail et en même temps le perroquet le chat le chien le singe le castor et la taupe ? — Oui oui oui oui à la fois tout cela.

Est-ce qu'il vit la nuit ou le jour ? — Il vit la nuit et le jour. Parfois il dort le jour et travaille la nuit parce qu'il a peur de ses rêves.

Est-ce qu'il voit, est-ce qu'il entend ? — Il voit tout il entend tout, mais il se bouche les oreilles.

Qu'est-ce qu'il fait quand il travaille ? — Il édifie de hautes murailles pour cacher le soleil. Il parle, il chante, il bourdonne pour couvrir le bruit du tonnerre.

Et quand il ne fait rien ? — Il se cache. Il tremble de tous ses membres, il ne sait pas pourquoi.

Est-ce qu'il va vers quelque chose, vers quelqu'un ? — Il le croit, il feint d'être appelé, désigné, couronné.

Est-il mortel ? — Il pense être immortel mais il meurt.

Est-ce qu'il aime sa mort ? — Il la déteste il ne la comprend pas.

Que fait-il contre sa mort puisqu'il ne l'aime pas ? — Il la multiplie en lui et hors de lui partout sur la terre le mer et dans les airs, il la répand à profusion il se nourrit de vie, c'est-à-dire de mort.

Et avec tout ce massacre, qu'est-ce qu'il espère gagner ? — Il croit perdre de vue le terme, il brouille l'horizon.

Qu'attend-il à la fin ? — Sa mort, sa propre mort.

Et lorsque que vient sa propre mort ? — Il ne la reconnaît pas : il croit que c'est la vie et il se prosterne en pleurant.

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela, Gallimard, 1979, p. 39-40.

24/02/2012

William Blake, Chanson de folie, dans Esquisses poétiques

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Chanson de folie

 

Les vents sauvages pleurent,

    La nuit est glacée ;

Viens, ici, Sommeil,

    Et dévoile mes chagrins.

Mais voici le point du jour

    Dans les hauteurs de l'Orient

Et les oiseaux frémissants de l'aube

S'envolent loin de la terre

 

Voyez, jusqu'au zénith

    De la voûte céleste,

Chargés de douleurs,

    Mes accents sont portés ;

Ils frappent l'oreille de le anuit,

    Et font couler les larmes du jour ;

Ils font rugir les vents en folie

    Et se jouent avec la tempête.

 

Comme un démon dans la nue

    Hurlant de douleur

Suivant la nuit je me hâte

    Et avec la nuit je m'en irai

Me détournant de l'Orient

D'où nous est venue consolation,

Car la lumière frappe mon âme

D'un indicible mal.

 

Mad song

 

The wild winds weep,

    And the night is a-cold ;

Come hither, Sleep,

    And my grifs unfold :

But Io ! the morning peeps

    Over  the eastern steeps,

And the rustling birds of dawn

The earth do scorn.

 

Lo ! to the vault

    Of paved heaven,

With sorrow fraught

    My notes are driven :

They strike the ear of Night,

    Make weep ths eyes of day ;

They make mad te roaring winds,

    And with tempests palay.

 

Like a fiend in a cloud

    With owling woe,

After night I do croud,

    And with night will go ;

I turn my back to the east

From whence comforts have increas'd ;

For light doth seize my brain

With frantic pain.

 

William Blake, Esquisses poétiques, dans Poèmes,

traduction et préface L Cazamian, Aubier-Flammarion,

1968, p. 99 et 98.

 

 

 

 

 

 

23/02/2012

H[ilda] D[oolittle], Trilogie

 

                    Les murs ne tombent pas

 

                                   [1]

Hilda Doolittle, H. D., Trilogie

 

Un incident ici et là,

grilles confisquées (pour les canons)

dans ton (et mon) vieux square :

 

brume et gris brumeux, pas de couleur,

mais abeille, poussin et lièvre de Luxor

poursuivent un but inaltérable

 

en vert, rose-rouge, lapis ;

ils continuent à prophétiser

depuis le papyrus de pierre :

 

là-bas, comme ici, ruine ouvre

la tombe, le temple ; entre

là-bas comme ici, aucune porte :

 

le lieu saint est ouvert au ciel,

la pluie tombe, ici, là-bas

le sable glisse ; l'éternité endure :

 

ruine partout, or comme le toit tombé

laisse la chambre scellée

ouverte à l'air,

 

ainsi, dans notre désolation,

des pensées s'éveillent, l'inspiration nous traque

dans l'obscurité :

 

sans le savoir, Esprit annonce la Présence ;

nous sommes pris de frissons,

comme autrefois, Samuel :

 

tremblant à un coin de rues connu,

nous ignorons et sommes ignorés ;

la Pythie prononce — nous nous rendons

 

dans une autre cave, vers un autre mur tranché

où de pauvres ustensiles sont montrés

comme des objets rares dans un musée ;

 

 

Pompéi n'a rien à nous apprendre,

nous connaissons la fissure volcanique,

le flot lent de la terrible lave,

 

pression sur le cœur, les poumons, cerveau

prêt à rompre dans son fragile écrin

(tout ce que le crâne peut endurer !) :

 

au-dessus de nous, feu apocryphe,

au-dessous, la terre tangue, le sol penche,

déclivité d'un trottoir

 

où des hommes titubent, ivres

d'une nouvelle confusion,

sorcellerie, possession :

 

la structure d'os n'était pas faite pour

un tel choc tissé dans la terreur

pourtant le squelette a résisté :

 

la chair ? elle a fondu,

le cœur, brûlé, braises mortes,

tendons, muscles brisés, bogue externe démembrée,

 

pourtant la charpente a tenu :

nous avons passé la flamme, surpris —

sauvé par quoi ? pour quoi ?

 

H[ilda] D[oolittle], Trilogie, traduit par Bernard Hoepffner,

éditions Corti, 2011, p. 9-11.

22/02/2012

e.e. cummings, Érotiques, traduction Jacques Demarcq

 

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les couleurs sales de son baiser viennent

d'étrangler

                  mon sang voyeur, son cœur jacasseur

 

a riveté un gratte-ciel pleureur

 

en moi

 

             je mords la croute friable des yeux

(sentant juste une pression joyeuse de l'abdomen

Vanter mon énorme passion comme dans une affaire

 

et l'Y de ses jambes haletantes lorsqu'il serre

 

offrir son omelette de désir duveteux)

à six heures pile

                          la sonnerie a couvert

 

deux fentes dans ses joues. Un cerveau a scruté l'aube.

elle s'est levée

 

                      balafrée d'un jaune bâillement

et titubé jusqu'à une glace heurtant des choses

elle a ramassé d'un air las un truc par terre

 

Ses cheveux ébouriffés, a toussé, les rattachant

 

                             *

 

the dirty colours of her kiss have just

throttled

               my seeing blood,her heart's chatter

 

riveted a weeping skyscraper

 

in me

 

          i bite on the eyes' brittle crust

(only feeling the belly's merry thrust

Boost my huge passion like a business

 

anf the Y of her legs panting as they press

 

proffers its omelet of fluffy lust)

at six exactly

                      the alarm tore

 

two slits in her cheeks. A brain peered at the dawn.

she got up

 

                  with a gashing yellow yawn

ant tottered to a glass bumping things.

She picked wearily something from the floor

 

                  Her hair was mussed, and she coughed while tying strings

 

 

E. E. Cummings, Érotiques, édition biblingue, traduit de l'anglais et présenté par Jacques Demarcq, "Poésie d'abord", Seghers, 2012, p. 61 et 60.

Jacques Demarcq a récemment traduit de Cummings, font 5 et No Thanks aux éditions NOUS, en 2011.

21/02/2012

Franz Kafka, "La poursuite", dans Récits et fragments narratifs

 

imgres.jpeg                  La poursuite

 

   Quand on marche la nuit dans la rue et qu'un homme qu'on voit venir de loin — car la rue est en pente et il fait pleine lune — court de notre côté, on ne cherchera pas à l'empoigner, même s'il est faible et déguenillé, même si quelqu'un court derrière lui en criant ; nous le laisserons passer son chemin.

   Car il fait nuit, et ce n'est pas notre faute si la rue est en pente et s'il fait clair de lune ; et, d'ailleurs, qui sait si ces deux-là n'ont pas organisé cette course pour s'amuser, qui sait s'ils ne sont pas tous deux à la poursuite d'un troisième, qui sait si le deuxième ne s'apprête pas à commettre un crime, dont nous nous ferions le complice, qui sait même s'ils se connaissent — peut-être chacun court-il se coucher, sans s'occuper de l'autre — qui sait s'il ne s'agit pas de somnambulisme et si le premier n'est pas armé.

   Et enfin, nous avons bien le droit d'être fatigués, car nous avons bu ce soir pas mal de vin. C'est une chance de ne même pas apercevoir le deuxième.

 

Franz Kafka, Récits et fragments narratifs, traduction Claude David, dans Œuvres complètes, II, édition présentée et annotée par Claude David, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1980, p. 108-109.

20/02/2012

Caroline Sagot-Duvauroux, Le Vent chaule

 

images.jpegProblème : peut-on supporter d'être parmi. Objet soi-même parmi les objets dont on a perdu l'usage et qui retrouvent leur condition de chose et nous font leçon. Que faut-il faire ? qu'est-ce que je peux faire ? Tenir au plus près du vent. Laisser s'échapper ce qui peut s'échapper. Cesser de souffrir affreusement de l'anachronisme entre séduction et vérité. J'entends par vérité l'audace de n'être que là. Non distrait du cours mais chopé quelquefois par un autre cours. Sauter d'un misérable saut, le regard planté, local, où ça bouge. N'être que le sursaut d'une braise dans la fournaise. S'accepter du moindre souffle. Refuser la castration d'un mode. S'attacher à la soif non au goût. Tenter tenter. La polyphonie est trop arrangée trop sublime pour la vérité. Cacophonie va mieux, je suis désolée. L'irrécupérable est aussi le boulot de la poésie. Peut-être faut-il jeter le livre tout de suite. Le laisser aux poches de résistance à l'état rélictuel que l'on trouve dans les décharges. Madame de Lafayette nous voici. Aux poches avec poing mouchoir poussière toute une vie dit Beckett. S'y connaît en embosse cap au pire. L'incertitude est un espoir quelquefois. Ce n'est pas tout à fait triste. Et si je ne fais pas ça, je mens. Et ça c'est cahots, choses avec promesses ça et là. Je peux tirer quelques phrases heureuses, quelques trouvailles, les recueilir. Mais la lame de fond ! qui démantèle tout ce qui se présente avant même que le corps se dépouille de l'annonce, corps du récit, corps du pamphlet, corps du poème, corps, corps, corps, jusqu'au corps du Christ ! Mais la lame de fond, l'étrange broussaille de sensations, analogies, qui afflue Devant. D'où la pensée lèvera peut-être, non préalable. Le minotaure invisible, le déferlement souterrain des apories qui fend les jarrets du grand récit, la lame de fond, si je ne sais la dire je ne peux la dédire. Et je ne sais la dire, alors je laisse flotter au bord du néant des friches de langues ou d'histoires qui s'entêtent comme du chiendent. Ça me coûte beaucoup mais j'ai une joie à l'hasardeux pari qu'une lecture écrira. C'est ce qui manque que j'aimerais donner le plus et le donner manquant. Le lien. L'ordre brisé.

 

 

Caroline Sagot Duvauroux, Le Vent chaule, suivi de L'Herbe écrit, éditions José Corti, 2009, p. 108-109.

19/02/2012

Francis Ponge, Prose ou poésie

 

images.jpegProse ou poésie 

Bien sûr j'ai lu les Poèmes en prose de Baudelaire et les proses de Mallarmé dans Divagations : sont-ce des poèmes en prose ? Cette antinomie entre poésie et prose est un non-sens. [...] J'aime Connaissance de l'Est de Claudel, mais non pas Les Nourritures terrestres de Gide, un livre que l'on peut appeler de prose poétique. Le fait qu'il n'y a plus de règles fixes de prosodie, proésie, signifie qu'il est impossible de classer intelligemment des proses comme poèmes et d'autres non. Une des premières anthologies de poèmes en prose d'après-guerre s'achève, je pense, sur moi. [...] L'anthologie commençait avec Parny au XVIIIe siècle. Ensuite venaient Aloysius Bertrand, Michaux, moi-même. Mais mes textes critiques, mes textes sur les peintres par exemple, sont tout aussi difficiles, souvent plus difficiles, à écrire que ceux considérés comme poétiques. Je ne fais pas de différence. Mes audaces et mes scrupules sont les mêmes, quelque genre que vous assigniez au texte. Mon premier recueil, publié en 1926, s'intitulait Douze petits écrits et s'ouvre avec trois ou quatre po... choses que l'on peut considérer comme des poèmes, si cela vous plaît.

 

Francis Ponge, "entretien avec Anthony Rudolf", 4 mai 1971, Modern poetry in Translation, n°21, juillet 1974, dans Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2002, traduction de l'anglais par Bernard Beugnot, p. 1409.

18/02/2012

Jacques Réda, Démêlés, poèmes 2003-2007

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                Une théologie des oiseaux  

 

Chaque soir, aux grands arbres noirs, mon église assemblée

Accroche des fruits d'encre et, pour le Qui-b'a-pas-de-nom,

Broie et fait écumer sa diphtongue dans un vacarme.

Krrâô n'est pas le nom du Sans-nom, mais exécration

De l'insensé, de l'orgueilleux et du pervers qui nomment,

Krrâô sur celui qui m'approche et croit m'effrayer quand,

De ces dortoirs conventuels descendu dans le siècle

Pour mendigoter et, d'un bec terreux comme un sabot,

Crailler l'unique t rauque argument de ma scolastique,

D'un pas pesamment circonspect, j'arpente, réfléchis,

Songe à rétablir l'ordre et, pour qui veut entendre, enseigner.

 

Je m'adresse d'abord à toi, virtuose siffleur

Qui, malgré notre sort commun : toujours sur le qui-vive,

Te perches seul le soir au faîte illuminé des toits

Et, vocalisant sans livret, rythme ni mélodie,

Fends l'écorce dorée autour du fruit mûr de l'instant.

Il n'en resplendit plus que cette pulpe incorruptible

Dont le feu s'infuse au plus noir des gisements du cœur.

Jamais deux fois le même trait, ô perroquet mystique,

Miroir sonore des propos disparates des dieux,

Et nul ne saurait syllaber l'émoi de tes mélismes,

Ni le hoquet réitéré d'extase du loriot.

Mais, n'auriez-vous pas un cerveau d'une demi-noisette,

Pourriez-vous concevoir Celui qui demeure sans nom ?

Vous croyez-vous élu pour moduler l'imprononçable,

Dans le concert des pépiements et des cocoricos ?

Un nom est le chiffre d'un seul ou de toute une espèce

Et c'est pourquoi, race Krrâô, nous n'avons que ce nom

Pour nous désigner entre nous quand d'autres zinzinulent,

Gloussent, trissent, ramagent, vont roucoulant, pupulant,

Mettant en musique le chiffre exact de leurs limites.

En quoi nous passons le savoir des sans-plumes balourds

Où chacun, prisonnier du nom dont il se glorifie,

Confond absence de limite et muraille du flou.

[...]

 

Jacques Réda, Démêlés, poèmes 2003-2007, Gallimard, 2008, p. 41-42.

17/02/2012

Dominique Buisset & Jacques Jouet, La Vive et autres poèmes

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                     Dominique Buisset

                    I

 

Comme un hiver d'oiseaux morts

saintebiblent à perte de temps écritures

inaccompli l'aspect du verbe l'une après

l'autre vie la vive tôt devant les âges en rabat

cil bat ou encore les feuillets au tour inhabile du crayon

à fard ou des doigts longue flamme la parole

plus tard que jamais trop ouverte la bouche

quoi qu'il en soir de l'énoncé vite

avant que l'heure n'en passe

 

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                              Jacque Jouet

                    II

 

telle qu'hiver d'oiseaux peu siffleurs

respirer à perte de temps gribouille

à la perfection (une) sous la main

parmi toutes la grive tôt

à tablette d'argile s'assied

histoire de graver du bec

fermé par un élastique un nom

tel qu'il surmonte le disant

avant que l'heure n'en passe

 

[...]

 

Dominique Buisset, Jacques Jouet, La Vive et autres poèmes,

éditions Abaca, 1986, p. 13-14.

16/02/2012

Elizabeth Barrett Browning, Sonnets portugais

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Comment je t'aime ? — Laisse m'en compter les façons ! —

Je t'aime du profond, de l'ampleur, de la hauteur

Qu'atteint mon âme, quand elle se sent à l'écart

Des fins de l'Être et de la Grâce Parfaite.

Je t'aime à la mesure du besoin quotidien

Le plus paisible, au soleil et à la bougie.

Je t'aime librement, comme on tend au Droit, —

Je t'aime purement comme on fuit l'Éloge !

Je t'aime avec la passion que je mettais jadis

Dans mes chagrins... et avec ma foi d'enfant.

Je t'aime de l'amour que j'avais cru perdre

Avec mes mots sacrés ! — Je t'aime du souffle,

Des rires, des pleurs, de toute ma vie ! — et, si Dieu veut,

Je t'aimerai plus encore après la mort.

 

 

How do I love you ? —Let me count the ways!—

I love thee to the depht & breadth & height

My soul can reach, when feeling out of sight

For the ends of Being and Ideal Grace.

I love thee to the level of everyday's

Most quiet need, by sun & candlelight.

I love thee freely, as men strive for Right, —

How thee purely, as they turn from Praise !

I love thee with the passion, put to use

In my old griefs,... ad with my childhood's faith.

I love thee with th e love I seemed to lose

With my lost Saints ! —I love thee with the breath,

Smiles, tears, of all my life!—and, if God choose,

I shall but love thee better after death.

 

Elisabeth Barrett Browning, Sonnets portugais, traduction

de l'anglais et présentation de Claire Malroux, Le Bruit

du Temps, 2009, p. 107 et 106.

 

15/02/2012

Erich Fried, Es ist was es ist (C'est ce que c'est), traduction C. Tanet, M. Hohmann

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Mais peut-être

 

Mes grandes paroles

ne me protègeront pas de la mort

et mes petites paroles

ne me protègeront pas de la mort

absolument aucune parole

et le silence entre

les grandes et les petites paroles

ne me protègera pas davantage de la mort

 

Mais peut-être

quelques-unes

de ces paroles

et peut-être

en particulier les plus petites

ou encore le silence seul

entre les paroles

protègeront quelques-uns de la mort

quand je serai mort

 

Aber vielleicht

 

Meine großen Worte

werden mich nicht vor dem Tod schützen

und meine kleinen Worte

werden mich nicht vor dem Tod schützen

überhaupt kein Wort

und auch nicht das Schweigen zwischen

den großen und kleinen Worten

wird mich vor dem Tod schützen

 

Aber vielleicht

werden einige

von diesen Worten

und vielleicht

besonders die kleineren

oder auch nur das Schweigen

zwischen den Worten

einige vor dem Tod schützen

wenn ich tot bin

 

 

Pouvoir de la poésie

 

« Ton poème génial

ne sera pas seulement très utile

et rendra la traversée plus sûre

que jamais

parce qu’il avertit sans faillir

de la présence d’icebergs

sur une mer apparemment libre

mais

grâce à la beauté de ta description

des icebergs et de la houle

et du choc

entre la nature sauvage

et l’homme son vainqueur

il te rendra aussi immortel ! »

 

Voilà à peu près ce qu’aurait dit

une jeune fille

à un jeune poète

en le regardant

extasiée

dans le salon du navire

la veille de la fin de la traversée

à en croire un témoin

dont ces paroles ne purent sortir de la tête

ensuite après la catastrophe

ni après son sauvetage

dans un de ces canots

surchargés

 

Macht der Dichtung

 

Dein geniales Gedicht

wird nicht nur sehr nützlich sein

und die Seefahrt sicherer machen

als je bisher

weil es so unüberhörbar

vor Eisbergen warnt

auf scheinbar offener See

sondern es wird

dank der Schönheit deiner Beschreibung

der Eisberge und der Wogen

und des Zusammenstoßes

zwischen der wilden Natur

und ihrem Besieger Mensch

auch dich unsterblich machen!»

 

Das etwa soll ein Mädchen

zu einem jungen Dichter

gesagt haben

den sie dabei

schwärmerisch ansah

im Schiffssalon

am Tag vor dem Ende der Fahrt

laut Bericht eines Zuhörers

dem die Worte dann nach dem Unglück

nicht aus dem Kopf gingen

auch nicht nach seiner Bergung

aus einem der überfüllten

Rettungsboote

 

Congé

 

Le bien

s’envole désormais

où tout

ne sombre pas toujours

dans le passé

mais où chaque jour

se lève

et se couche

comme le soleil

 

Abschied

 

Das Gute

fliegt jetzt davon

dorthin

wo alles

nicht immer

in die Vergangenheit fällt

sondern täglich

auf-

und untergeht

wie die Sonne



Erich Fried, poèmes extraits de Es ist was es ist (Verlag Klaus Wagenbach, Berlin, 1983), traduction inédite de Chantal Tanet et Michael Hohmann.