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30/01/2019

Hilda Doolittle, Pour l'amour de Freud

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22 mars 1933

 

Je me sens vieille. Quand j’ai parlé au Professeur [Freud] d’un de mes admirateurs, beaucoup plus jeune que moi, qui avait flirté avec moi et m’avait doucement « courtisée », le Professeur a dit : « Était seulement il y a deux ans ? », comme si à mon âge (quarante-six ans) j’avais dépassé depuis longtemps cette sorte de badinage. Mais je me rappelais le roman Vagadu [de Pierre Jean Jouve] que le docteur Sachs nous avait donné à lire. Si je me souviens bien, la femme dans ce livre commençait son annalyse à quarante-six ans… et à cet âge elle était profondément engagée dans différentes expériences ou expérimentations amoureuses. Mais c’était un roman français. À Vienne, aussi, tout se développe différemment. Le Professeur parut surpris quand je lui dis que mon premier grave conflit amoureux sérieux, ma première rencontre, eut lieu avec Ezra [Pound] quand j’avais dix-neuf ans. Il a dit alors : « Dix-neuf ans, si tard que cela ? ». C’est peut-être quelque maniérisme technique, ou façon de parler.

 

Hilda Doolittle, Pour l’amour de Freud, traduction Nicole Casanova, des femmes, 2010, p. 234.

15/12/2015

Hilda Doolittle, Pour l'amour de Freud

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[...] Le choc réel que m’avait personnellement infligé la guerre de 1914-1919 n’avait pas une chance de guérir. Mes séances avec le Professeur [= Freud] étaient à peine commencées que déjà apparaissaient les signes avant-coureurs et les symboles de l’épreuve qui approchait. Et la chose que je voulais essentiellement combattre à découvert, la guerre, ses causes et effets, avec ses inévitables répercussions de dépressions nerveuses et de désordres neurologiques, fut réactivée en profondeur. Devant la tête de mort de la croix gammée marquée à la craie sur le trottoir et menant à la porte même du Professeur, je dois, en toute décence, calmer aussi bien que je puis ma phobie personnelle, et même avec le peu de pouvoir dont je pourrais disposer, lui ordonner, pour le temps présent en tout cas, de retourner dans sa caverne souterraine.

   Là il grandit et mordit ses chaînes et se détacha seulement à la fin, quand les terreurs pleinement apocryphes du feu et du soufre, de la trombe et du déluge et de la tempête, du Jour biblique du Jugement et de la Dernière Trompette, cessèrent d’être des abstractions, de mortelles terreurs inconcevables, mais devinrent des choses qui arrivaient chaque jour, chaque nuit, et pendant un moment à chaque heure du jour et de la nuit, à moi-même et à mes amis, à tout le merveilleux comme à tout le terne et ordinaire peuple de Londres.

 

Hilda Doolittle, Pour l’amour de Freud, traduit de l’anglais par Nicole Casanova, préface d’Elisabeth Roudinesco, Des femmes, 2009, p. 140-141.

06/02/2015

Hilda Doolittle, Trilogie

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             La floraison du bâton

 

                          [8]

 

Je suis tellement heureuse,

je suis la première ou la dernière

 

d’un vol ou d’un essaim ;

je suis pleine de nouveau vin ;

 

je suis marquée par un mot,

je suis brûlée par le bois,

 

tirée de braises rougeoyantes,

ni coupée, ni marquée par l’acier ;

 

je suis la première ou la dernière à renoncer

au fer, à l’acier, au métal ;

 

je suis allée en avant,

je suis allée en arrière,

 

je suis allée de l’avant depuis le bronze et le fer,

jusque dans l’Âge d’Or.

 

H(ilda) D(oolittle), Trilogie, traduit par Bernard

Hoepffner, Corti, 2011, p. 105.

23/02/2012

H[ilda] D[oolittle], Trilogie

 

                    Les murs ne tombent pas

 

                                   [1]

Hilda Doolittle, H. D., Trilogie

 

Un incident ici et là,

grilles confisquées (pour les canons)

dans ton (et mon) vieux square :

 

brume et gris brumeux, pas de couleur,

mais abeille, poussin et lièvre de Luxor

poursuivent un but inaltérable

 

en vert, rose-rouge, lapis ;

ils continuent à prophétiser

depuis le papyrus de pierre :

 

là-bas, comme ici, ruine ouvre

la tombe, le temple ; entre

là-bas comme ici, aucune porte :

 

le lieu saint est ouvert au ciel,

la pluie tombe, ici, là-bas

le sable glisse ; l'éternité endure :

 

ruine partout, or comme le toit tombé

laisse la chambre scellée

ouverte à l'air,

 

ainsi, dans notre désolation,

des pensées s'éveillent, l'inspiration nous traque

dans l'obscurité :

 

sans le savoir, Esprit annonce la Présence ;

nous sommes pris de frissons,

comme autrefois, Samuel :

 

tremblant à un coin de rues connu,

nous ignorons et sommes ignorés ;

la Pythie prononce — nous nous rendons

 

dans une autre cave, vers un autre mur tranché

où de pauvres ustensiles sont montrés

comme des objets rares dans un musée ;

 

 

Pompéi n'a rien à nous apprendre,

nous connaissons la fissure volcanique,

le flot lent de la terrible lave,

 

pression sur le cœur, les poumons, cerveau

prêt à rompre dans son fragile écrin

(tout ce que le crâne peut endurer !) :

 

au-dessus de nous, feu apocryphe,

au-dessous, la terre tangue, le sol penche,

déclivité d'un trottoir

 

où des hommes titubent, ivres

d'une nouvelle confusion,

sorcellerie, possession :

 

la structure d'os n'était pas faite pour

un tel choc tissé dans la terreur

pourtant le squelette a résisté :

 

la chair ? elle a fondu,

le cœur, brûlé, braises mortes,

tendons, muscles brisés, bogue externe démembrée,

 

pourtant la charpente a tenu :

nous avons passé la flamme, surpris —

sauvé par quoi ? pour quoi ?

 

H[ilda] D[oolittle], Trilogie, traduit par Bernard Hoepffner,

éditions Corti, 2011, p. 9-11.