15/07/2026
Jean Tardieu, Histoires obscures

Le bourreau d’enfants
L’enfant terrifié tint son bras sur ses yeux
mais l’Homme à chaque pas plus grand descendait.
L’enfant à son secours appela
tout ce qui est visible et invisible. Mais l’Homme
à chaque pas plus large et plus pesant
criait : « Tu ne devais pas voir et tu as vu,
tu vas mourir ! » — et son poing se dressait et ses yeux flamboyaient.
L’enfant fit un dernier effort
pour se détacher de ce monde
et comme le bourreau allait l’atteindre
il devint la fumée d’un feu de branches
et par le vent fut délié.
Alors le vagabond sur l’herbe vacilla
secoué de sanglots.
Jean Tardieu, Histoires obscures,
dans Œuvres, Quarto/Gallimard,
2003, p. 879.
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31/07/2023
Jean Tardieu, Histoires obscures

Mémoire morte
Près des lambris dorés des bureaux
où les corridors filent dans les miroirs sans fin
chaque porte, chaque pilier
cache un tueur qui s’ennuie et bâille ;
le temps est long et le gage est mince.
Cependant au dehors dans l’ombre des immeubles
plus d’un portail abrite de la pluie
une femme debout brillante comme une vitrine
qui regarde avec des yeux vides.
— Allô ? — Oui c’est moi ! ... — Il est temps
— Écoutez... Où êtes-vous ?... Où êtes-vous ?
— Qui parle ? ... qui est là ?... Je n’entendds pas !
La mer a annulé ses avenues :
demain le sable sous le pas des caravanes.
Alors l’archéologie dans les roches
confondra nos siècles et nos jours
et la conque d’un téléphone rouillé
ne livrera aucun secret
sur le bourdonnement de nos paroles.
Jean Tardieu, Histoires obscures, dans
Œuvres, Quarto/Gallimard, 2005, p. 884
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