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25/01/2016

Raymond Queneau, Courir les rues

 

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   Changement de régime

 

Entre haricots verts et pomm’frites

ah qu’il hésite ah qu’il hésite

il préfèrerait du boudin

non ! non ! gronde son médecin

 

les restaurateurs attristés

par les soucis d’obésité

regrettent les gouttes anciennes

les gouttes du temps de Carême

ou du grand roi Louis le Quatorzième

ou celles des films de Charles Chaplin

tarte à la crème tarte à la crème

Kléber Colombes guide Michelin

dans les romans naturalistes

on voyait des messieurs très tristes

se ravager leur estomac

en consommant chaque jour les plats

d’un bouillon éclairé au gaz

 

les moralistes actuels

ne veulent pas avoir pitié

de ceux qui s’obstinent à manger

 

Raymond Queneau, Courir les rues,

Gallimard, 1967, p. 77.

 

 

26/11/2015

Raymond Queneau, Une trouille verte, dans Contes et propos

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   Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours redouté ce qui pourrait me causer quelque ennui, aussi ai-je eu peur successivement de Croquemitaine, des figures de cire des Musées Dupuytren, des places trop fréquentées par les véhicules, des voyous, des pots de fleurs qui tombent sur la tête, des échelles, de la chaude-pisse, de la vérole, de la Gestapo, des V2. La paix n’a bien sûr, en aucune façon, calmé ces alarmes : ainsi, l’autre soir, je mange de la purée de marrons et je me mets à rêver que je suis dans une djip et que le conducteur ne parvient pas à éviter une épaisse colonne, je la vois venir, je me dis qu’on rentre dedans, ça y est, on est rentré dedans, tout noircit ; dans le noir, je me dis : je suis mort, je me dis : c’est comme ça quand on est mort, et puis je me réveille, l’estomac gros et le cœur battant. J’allume, je regarde la montre, il est deux heures, deux heures du matin, bien tôt encore, et je me lève pour aller pisser. Comme je ne pratique pas le pot de chambre, il faut que je me rende aux vécés. Il y a un long couloir. Je le traverse en disant : si ceci, si cela. J’arrive à me faire peur et je pénètre dans les chiottes bien heureux de pouvoir fermer la porte derrière moi, pour couper court, et se sentir chez soi, et non seulement fermer la porte, mais aussi tourner le verrou.

   Je pisse.

   Je tire sur la chasse d’eau.

   Quand l’hygiénique glouglou se fut tu, je perçus dans le couloir la présence de néants, sans ambiance d’existence, ce qui me fit chaud dans les dents, froid sous les ongles, horripilation générale. Une frousse abjecte s’empara de mon âme et, prenant ma tête à deux mains, je m’assis sur le siège des vatères en gémissant sur mon sort immonde.

[...]

 

Raymond Queneau, Une trouille verte, dans Contes et propos, Gallimard, 1981, p. 157-158.

15/09/2015

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline

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L’existence tout de même quel problème

 

J’en ai assez de vivre et non moins de mourir

Que puis-je faire alors ? sinon mourir ou vivre

Mais l’un n’est pas assez et l’autre c’est moisir

Aussi me peut-on voir errer plus ou moins ivre

 

C’est un fait je pourrais écrire un bien beau livre

Où je saurais bêler en me voyant périr

Mais cette activité nullement ne délivre

De faire de la mort l’objet de son désir

 

Les arbres qui marchaient n’inclinaient point leur tête

Les collines courant s’apprêtaient à la fête

De son haut le soleil semait dru ses rayons

 

La nature en ses plis absorbait ses victimes

L’absurde coq chantait ses prouesses minimes

Et je cherchais la rime en rongeant des crayons

 

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline, dans Œuvres complètes, I, Pléiade / Gallimard, 1989, p. 322.

 

 

 

 

14/09/2015

Raymond Queneau, L'instant fatal, II

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                       Quelqu’un

 

Quand la chèvre sourit

quand l’arbre tombe

quand le crabe pince

quand l’herbe est sonore

 

plus d’une maison

plus d’une coquille

plus d’une caverne

plus d’un édredon

 

entendent là-bas

entendent tout près

entendent très peu

entendent très bien

 

quelqu’un qui passe et qui pourrait bien être

et qui pourrait bien être quelqu’un

 

                          Pins, pins et sapins

 

Le ciel la mer saline et les rochers plein d’eau

le cœur de l’anémone auprès des pins têtus

la marche auprès du ciel la marche auprès de l’eau

et la course assoiffée auprès des pins têtus

 

herbes mousses lichens et toutes les bestioles

le regard s’est perdu sous les sapins têtus

le regard qui s’égare après tant de bestioles

les peuples effarés sous les sapins têtus

 

le ciel la mer saline où sabre le soleil

tranche la tête plane aux sapins éperdus

se cabrant dans le ciel et se cabrant dans l’eau

 

tandis qu’une bestiole à l’ombre d’un lichen

cerne de son trajet le bois des pins têtus

sans qu’un regard disperse une route inutile

 

Raymond Queneau, L’instant fatal, II, dans Œuvres complètes, I, édition Claude Debon, Pléiade / Gallimard, 1989, p. 96-97.

05/07/2015

Raymond Queneau, Le chien à la mandoline

 

raymond queneau,le chien à la mandoline,dîner,banquet,tache,futilité

Voilà que j’assiste à un grand dîner officiel

 

Après vous Après moi L’échange volatile

De ces mots survolant le côtes de rastron

Me semble en vérité de plus en plus futile

Depuis que j’ai gâté de sauce mon plastron

 

Pour aller au banquet des rois du mirliton

Je m’étais habillé non sans un certain style

On mangea de l’orange avec du caneton

Et des petits gâteaux de chez Lefèvre-Utile

 

Les yeux écarquillés je somnolais pantois

Il y eut un discours puis deux puis trois

Et moi-même admirant ma conduite exemplaire

 

Mais en baissant les yeux épouvanté je vois

La tache que j’avais plaquée avec mes doigts

Sur ma chemise blanche effort vestimentaire

 

Raymond Queneau, Le chien à la mandoline, Gallimard,

1965, p. 179-180.

17/04/2015

Raymond Queneau, Fendre les flots

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      Quel est ton nom ?

 

Quel est ton nom ?

— Mon nom est naufrage

mon nom découpe l’horizon

seul, seul un mât surnage

survivrai-je à cet orphéon ?

L’ouragan étend ses trompettes

la mer multiplie ses trempettes

survivrai-je à ce rigodon ?

tout se tait puis tout se calme

la constance me tend sa palme

merci ! encore un effort

pour trouver quelque dictame

dans la perspective d’un port

 

 

       Un chemin d’eau

 

Mon avenir est-il sur l’eau

souventes fois me le demande

Où est-il le temps des limandes

où nageant comme un serpentin

je traçais à travers les ondes

mon petit tout petit chemin

mais le crauleur s’est assagi

en restant sur la terre ferme

marcher sur l’eau est difficile

prendre le bateau bien banal

l’Océan dans mon esprit

engendre ici ces poésies

Je marche le long du canal

en regardant les chalands lents

poursuivre leur chemin fatal

vers le port de débarquement

 

Raymond Queneau,  Fendre les flots,

Gallimard, 1969, p. 57 et 170.

07/01/2015

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline, “Sonnets”

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Qui cause ? Qui dose ? Qui ose ?

 

Si j'osais je dirais ce que je n'ose dire

Mais non je n'ose pas je ne suis pas osé

Dire n'est pas mon fort et fors que de le dire

Je cacherai toujours ce que je n'oserai

 

Oser ce n'est pas rien ce n'est pas peu de dire

Mais rien ce n'est pas peu et peu se réduirait

À ce rien si osé que je n'ose produire

Et que ne cacherait un qui le produirait

 

Mais ce n'est pas tout ça. Au boulot si je l'ose

Mais comment oserai-je une si courte pause

Séparant le tercet d'avecque le quatrain

 

D'ailleurs je dois l'avouer je ne sais pas qui cause

Je ne sais pas qui parle et je ne sais qui ose

À l'infini poème apporter une fin

 

 

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline, “Sonnets”,

 in Œuvres complètes, Gallimard, 1989, p. 301-302.   

 

 

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                 Près de la Dordogne

17/11/2014

Raymond Queneau, Texticules, dans Contes et propos

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                                 Dans la lettre

 

   L'abri, c'est magistral à l'intérieur d'un a, par exemple, d'un o, d'un i — intérieur mince, bien sûr, que celui de l'i, mais combien certain, tiède même, gemütlich. Avec ça bien sûr, on ne va pas loin sur le chemin de la renommée. Bien plutôt, on va lentement. Oh, combien d'écrivains et combien d'écrivaines

     qui sont partis joyeux pour des courses lointaines

           à l'intérieur d'un i se sont ensevelis.

   Si l'on est désinvolte on peut choisir autre chose : l'aleph, l'oméga, le sampi.

   Ah petit troupeau, petit troupeau, que tu nous fais souffrir.

 

                                    Paralogies

 

   Que s'apprête un peu, loin de, le ce qu'il faut dire alors les échos qu'aux cocoricos d'une longue carte infuse mais dérisoire les limites répondent, répondent. C'est minuit. Certains écrivent, certains rêvent. L'encre coule entre les doigts de la lune en ses carrosses d'algèbres. À côté de, presque, environ, l'étage est annoncé par le carillon flagrant d'une thune. Il est toujours midi. L'heure n'a pas changé depuis le silurien. À peine a-t-elle changé. À peine : juste de quoi ne plus devenir troglodyte.

   Le papier blanc laissé sur la table bat des ailes et prend son vol adéquat, idoine, certain.

 

Raymond Queneau, Texticules, dans Contes et propos, Gallimard, 1981, p. 209-210 et 214.

07/06/2014

Raymond Queneau, Fendre les flots

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           L'ouïe fine

 

Les poissons parlent quel charivari

on ouvre les ouïes pour entendre

leurs discours océaniens

on n'entend rien

il faut avoir l'oreille maritime

pour percevoir ce que ces vertébrés expriment

sinon l'on n'entend rien

que le cri des mouettes

la sirène d'un navire le ressac

et les galets roulés

 

                  L'air de la mer

 

Quel être jette ainsi son haleine fétide

on croyait respirer voilà que cette odeur

s'enfle emplissant l'azur de son gaz homicide

répandant en tout lieu son immense puanteur

 

Quel monde peut ainsi congestionner les plaines

sur la terre et dans l'eau déversant son venin

éteignoir des parfums massacrant la verveine

la rose l'origan l'encens et le benjoin

 

Lorsque l'on aperçoit ces ombres méphitiques

qui viennent menacer l'air pur atmosphérique

que faire sinon fuir vers les larges lointains

 

et marcher d'un bon pas vers les rives humides

où les sels bienfaiteurs d'abord un peu timides

finissent par briser le monde du purin

 

Raymond Queneau, Fendre les flots, Gallimard, 1969,

p. 49, 94.

06/06/2014

Raymond Queneau, Battre la campagne

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Le rat des villes et les rats des champs

 

Un rat des villes

s'en vint aux champs

se mettre au vert

chez ses parents

de pauvres petits paysans

ils entassaient pour leur vieil âge

des grammes et des grammes de gruyère

qu'un gros matou du voisinage

venait dévorer voracement

et les pauvres petits paysans

accumulant accumulant

ne faisaient que nourrir ce vilain personnage

et il ne leur resterait rien pour leur vieil âge

le rat des villes s'étonnait

de ce curieux système de sécurité

socialo

puis il se fit une raison

mangea lui aussi du gruyère

et passa d'agréables vacances

dans un joli coin de la douce France

du côté de la frontière suisse

 

 

             Aller en ville un jour de pluie

 

On piétine la boue

en attendant l e car

le car est en retard

la colère qui bout

 

enfin voici le car

il fait gicler la boue

on voyage debout

le car est en retard

 

ça sent le drap mouillé

la sueur qui s'évapore

sur les vitres la buée

Ce moyen de transport

 

nous amène à la ville

on s'y fait insulter

des agents pas civils

nous y mépriseraient

 

si farauds du terroir

on leur un peu matchait

sur leurs vastes panards

en allant au marché

 

les garçons de café

nous servent peu aimables

ils n'ont pas de respect

pour la terre labourable

 

la journée est finie

on rentre par le car

la boue toujours jaillit

pressée par les chauffards

 

voici notre village

voici notre maison

il pleut il pleut bergère

rentre tes bleus moutons

 

Raymond Queneau, Battre la campagne, Gallimard, 1967, p. 62,

 

05/06/2014

Raymond Queneau, Courir les rues

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                                  Traduit du latin

 

Il avaitdu bois de chêne et trois lames de bronze autour du cœur

celui qui le premier osa mettre un pied devant l'autre

traverser la chaussée de l'avenue de l'Opéra vers six heures

affrontant les milliers de ouatures se frottant mutuellement le râble

et se glissant entre rostres d'acier et leurs abdomens de métal

pour aller d'un trottoir relativement abrité vers un jumeau incertain

cependant que le tonnerre des impatients retentit jusqu'aux étages

                                                                                  [supérieurs

emportant avec lui les fumées tétraplombées des pots expectorateurs

il avait du bois de chêne et trois lames, autour du cœur, de bronze

celui qui le premier osa traverser une rue sur le coup de dix-huit   

                                                                                    [heures onze

 

                                   Une révolution culturelle

 

Les restaurants chinois se multiplient

d'une croissance exponentielle

pas de doute le péril

jaune en gastronomie

le tigre de papier et le nid d'hirondelle

détrônent le steak sur le gril

 

                                        Encore le péril jaune

 

Dans le bus des touri-

tes chi-

nois ri-

ent avec autant de vulgari-

que des Français

 

 

Raymond Queneau, Courir les rues, Gallimard, 1967, p. 179, 137, 142.

23/02/2014

Raymond Queneau, L'instant fatal, dans Œuvres complètes,I

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                 Je crains pas ça tellment

 

Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles

et la mort de mon nez et celle de mes os

Je crains pas ça tellment moi cette moustiquaille

qu'on baptise Raymond d'un père dit Queneau

 

Je crains pas ça tellment où va la bouquinaille

la quais les cabinets la poussière et l'ennui

Je crains pas ça tellment moi qui tant écrivaille

et distille la mort en quelques poésies

 

Je crains pas ça tellment La nuit se coule douce

entre les bords teigneux des paupières des morts

Elle est douce la nuit caresse d'une rousse

le miel des méridiens des pôles sud et nord

 

Je crains pas cette nuit Je crains pas le sommeil

absolu Ça doit être aussi lourd que le plomb

aussi sec que la lave aussi noir que le ciel

aussi sourd qu'un mendiant bêlant au coin d'un pont

 

Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance

et l'angoisse et la guigne et l'excès de l'absence

Je crains l'abîme obèse où gît la maladie

et le temps et l'espace et les torts de l'esprit

 

Mais je crains pas tellment ce lugubre imbécile

qui viendra me cueillir au bout de son curdent

lorsque vaincu j'aurai d'un œil vague et placide

cédé tout mon courage aux rongeurs du présent

 

Un jour je chanterai Ulysse ou bien Achille

Énée ou bien Didon Quichotte ou bien Pansa

Un jour je chanterai le bonheur des tranquilles

les plaisirs de la pêche ou la paix des villas

 

Aujourd'hui bien lassé par l'heure qui s'enroule

tournant comme un bourrin tout autour du cadran

permettez mille excuz à ce crâne — une boule —

de susurrer plaintif la chanson du néant

 

Raymond Queneau, L'instant fatal, dans Œuvres complètes,

 I, édition établie par Claude Debon, Pléiade / Gallimard, 1989, p. 123.

 

 

 

 

 

 

 

22/02/2014

Raymond Queneau, Chansons,

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               Chansons

 

                     I

 

Il y a des gens qui s' cass'nt la tête

Parc' qu'ils voudraient gagner d'l'argent

                     Beaucoup d'argent

Ils cherch'nt partout des recettes

Pour dev'nir rich's immédiatement

                     Et copieusement

Ou bien ils travaill'nt tout' leur vie

Ou bien ils préfèr'nt êt' bandits

                     De grand chemin

Tout ça c'est bien trop compliqué :

Pour êtr' célèbre et honoré

                      Y a qu'un moyen

      Faites comme moi

      Dev'nez champion

      C'est si facile

      Et c'est si bon

 

Ah quel plaisir d'être champion

On n'a qu'à se mettr' sur les rangs

Pour écraser les concurrents

Ah quel bonheur d'être champion

Même un champion de trottinette

Tout l'monde accourt pour lui fair' fête

Ah quelle joie d'être un champion

C'est si facile et c'est si bon.

 

                        *

          Une vie sans toi

 

Une vie sans toi

Qu'est-ce que ça veut dire ?

Ça veut dir' la pluie

Tout au long des mois

Ça veut dir' l'ennui

Ça veut dir' le pire

Ça veut dir' tout ça

Et encore tout ça

 

Ça veut dir' la neige

Au mois de juillet

Ça veut dir' la fleur

Mourant sur la branche

Ça veut dire l'oiseau

Crevant en plein ciel

Ça veut dir' tout ça

Et encore tout ça

 

Ça veut dir' tout ça

Ne pas te revoir

Si jamais la vie

Voulait t'éloigner

À toujours de moi

Comme serait gris

Comme serait noir

Un monde sans toi

 

Raymond Queneau, Chansons, dans Œuvres

complètes, I, édition établie par Claude

Debon, Pléiade / Gallimard,1989, p. 972 et 969.

 

 

 

 

 

12/11/2013

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline

 

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          Pour un art poétique

 

Prenez un mot prenez-en deux

faites les cuir (1) comme des œufs

prenez un petit bot de sens

puis un grand morceau d'innocence

faites chauffer à petit feu

au petit feu de la technique

versez la sauce énigmatique

saupoudrez de quelques étoiles

poivrez et puis mettez les voiles

 

où voulez-vous en venir ?

À écrire

Vraiment ? à écrire ?

 

(1) "cuir" pour le compte des syllabes

 

                     *

 

                 Encore l'art po

 

C'est mon po — c'est mon po — mon poème

Que je veux — que je veux — éditer

Ah je l'ai  — ah je l'ai — ah je l'aime

Mon popo — mon popo — mon pommier

 

Oui mon po — oui mon po — mon poème

C'est à pro — c'est à propos — d'un pommier

Car je l'ai — car je l'ai — car je l'aime

Mon popo — mon popo — mon pommier

 

Il donn' des — il donn' des — des poèmes

Mon popo — mon popo — mon pommier

C'est pour ça — c'est pour ça — que je l'aime

La popo— la popomme — au pommier

 

Je la sucre — et j'y mets — de la crème

Sur la po — la popomme — au pommier

Et ça vaut — ça vaut bien — le poème

Que je vais — que je vais — éditer

 

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline,

dans Œuvres complètes I, édition établie par

Claude Debon, Bibliothèque de la Pléiade,

 

Gallimard, 1989, p. 270-271.

11/11/2013

Raymond Queneau, Le chien à la mandoline — L'instant fatal

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      Les dimanches haïs favorisent

                   la poésie

 

Que faire en ce jour plein de nuages ?

Le marché aux puces est si loin

Je pourrais essayer la nage

Et m'aller coucher dans le foin

 

Cécile a mis ses grands gants noirs

Pour se rendre à la messe noire

Adolphe a mis ses souliers blancs

Pour monter sur l'éléphant blanc

 

Que faire en ce jour plein de nuages ?

La mairie est sans doute fermée

On se promène plein de rage

Sur le boulevard encombré

 

Madeleine a vu dans un coin

Une réserve de bananes

Elle s'empiffre à rendre l'âme

Onésiphore est son copain

 

Que faire en ce jour plein de nuages ?

Écrire un poème peut-être

Cela présente l'avantage

De cultiver les belles-lettres

 

                      *

 

              Tant de sueur humaine

 

Tant de sueur humaine

tant de sang gâté

tant de mains usées

tant de chaînes

tant de dents brisées

tant de haines

tant d'yeux éberlués

tant de faridondaines

tant de turlutaines

tant de curés

tant de guerres et tant de paix

tant de diplomates et tant de capitaines

tant de rois et tant de reines

tant d'as et tant de valets

tant de pleurs tant de regrets

tant de malheurs et tant de peines

tant de vies à perdre haleine

tant de roues et tant de gibets

tant de supplices délectés

tant de roues et tant de gibets

tant de vies à perdre haleine

tant de malheurs et tant de peines

tant de pleurs tant de regrets

tans d'as et tant de valets

tant de rois et tant de reines

tant de diplomates et tant de capitaines

tant de guerres et tant de paix

tant de curés

tant de turlutaines

 tant de faridondaines

tant d'yeux éberlués

tant de haines

tant de dents brisées

tant de chaînes

tant de mains usées

tans de sang gâté

tant de sueur humaine

 

Raymond Queneau, Œuvres complètes I, édition

établie par Claude Debon, Bibliothèque de la

Pléiade, Gallimard, 1989, p. 271(Le chien

à la mandoline), 136-137 (L'instant fatal).