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20/07/2017

Primo Levi, À une heure incertaine

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Donnez-nous

 

Donnez-nous quelque chose à détruire,

Une corolle, un coin de silence,

Un compagnon de foi, un magistrat,

Une cabine téléphonique,

Un journaliste, un renégat,

Un supporter de l’autre équipe,

Un réverbère, une grille d’égout, un banc public,.

Donnez-nous quelque chose à érafler,

Un mur neuf, la Joconde,

Une aile de voiture, une pierre tombale.

Donnez-nous quelque chose à violer,

Une adolescente timide,

Un parterre de fleurs, nous-mêmes.

Ne nous méprisez pas : nous sommes

Des messagers et des prophètes,

Donnez-nous quelque chose qui brûle,

Offense, lacère, défonce, salisse,

Qui nous fasse sentir que nous existons.

Donnez-nous une matraque ou une Nagant,

Donnez-nous une seringue ou une Suzuki.

Plaignez-nous.

 

Primo Levi, À une heure incertaine, traduit de l’italien par Louis Bonalumi, préface de Jorge Semprun, Arcades/Gallimard, 1997, p. 93.

26/01/2017

Maryline Desbiolles, Poèmes saisonniers

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que faire de cette violence qui endolorit chacun de mes muscles mais à laquelle je tiens comme à la prunelle de mes yeux que faire de cet amour que je lui porte et du combat contre elle que je voudrais livrer mais qui la nourrit plus encore que faire sinon serrer plus les dents plus fort qu’il est possible de sorte que du lait jaillisse de ma bouche au lieu que du fiel

 

Maryline Desbiolles, Poèmes saisonniers, éditions Telo Martius, 1992, np.

26/05/2016

Rachel Blau Duplessis, Brouillons

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Non et non à tout ça,

non, personne

n’a le droit,

ne l’aura jamais, nous n’avons

jamais compris, il n’y avait là

rien de tout cela ; rien de rien,

mais d’autres atrocités

ont lieu, peuvent et ont pu avoir lieu, et vont avoir lieu

justifiées par des mots creux, faisant écho

comme du fond d’un domaine d’ombres.

Une à une

les feuilles tombent

là, sur l’herbe

tournoiement au hasard

destination dans le brouillard

la journée a été

consacrée

au silence sans réconciliation

tant il y avait de feuilles, autant

que d’ossements.

 

Rachel Blau DuPlessis, Brouillons, traduction

Auxeméry avec Chris Tysh, Corti, 2013, p. 127.

25/03/2016

Aimé Césaire, Soleil cou coupé

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                           Tatouage des regards

 

Yeux accrochés à leur haut pédoncule hypertrophié yeux d’anacardier et pus de tannin sur moi braqués comme un regard de mauvais fruit comme des mouches d’abattoir comme une barbe de justicier

certes je suis du monde l’être le plus percé

chaque homme qui me rencontre s’adjugeant le droit de me planter un clou au hasard de ma tête de mon cœur de mes mains de mes yeux

 

mais ma grande joie est de tromper les coups : férocité de mon intimité là où ils pensaient trouver le vide — vide sable et friable bois de termite au lieu de l’aubier qu’à volonté non saisonnière je me fabrique —

 

Penaude en est leur ancre

cependant que fait le gros dos et roucoule mon encre qui remonte encore en sève à la surface me donner une couleur où commodément attendre et surprendre (dans cette forêt où il faut être bête comme Christ, et chou pour être crucifié) l’imbécillité des coups de larrons des clous toujours à l’affût

 

Aimé Césaire, Soleil cou coupé, K éditeur, 1948, p. 89.

30/12/2015

Myrto Gondicas, "Sali, lié..."

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Sali, lié
lourd soudain d’abîme jeté, crochant
des pieds le sol, on
lutte
trop tard déjà mais là,
impacté, compact
cinglé de pluie oblique et raide
viré cible l’instant d’avant, cueilli
(des catapultes invisibles tirent) :
on s’arc-boute écartant des jambes d’ours

courbette bagarreuse

 

soudain

s’expulse noir un camail de tripes
les fesses rient ;
du centre où les bras aspirés partent, un lancer d’ondes

gagne les arrières — rachis, trapèzes, nuque
s’étoilent maintenant, minuscules assauts multipliés

trop tard
on tiendra sans savoir combien
tête bue à demi, dos
proliférant

 

broussaille d’homme

 

Myrto Gondicas, "Sali, lié...", dans Sarrazine,

n°15, ocotbre 2015, "Une fois".

© Photo Sylvie Cardon

 

 

28/07/2015

Gérard Titus-Carmel, Ici rien n'est présent

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L’affût, c’est le nom secret de l’impatience quand le regard se lamine aux fentes de la persienne close. Qu’une grande prairie noire vous brûle le front et que l’ombre monte en vous, aussi rapidement que douleur ou marée.

 

Ô la violence de ces nuits de guet, la rosée perlant aux tempes de l’enfants posté là, au cœur de l’immensité, dans le silence des choses sans poids ni contours !

 

(Je restais ainsi des heures, les prunelles gonflées de solitude. Des ronces s’enchevêtraient au bord de mes paupières. Je connaissais la soif, la sauvagerie du corps, la déception.)

 

Gérard Titus-Carmel, Ici tien n’est présent, Champ Vallon, 2003, p. 105.

30/10/2014

Georg Trakl, Œuvres complètes, traduction M. Petit & J.-. Schneider

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                     La tristesse

 

Quelle violence, bouche sombre,

Au-dedans de toi, forme faite

Des années d'automne,

Du calme d'or du soir ;

Un torrent au reflet verdâtre

Dans les cercle d'ombre

Des pins fracassés ;

Un village

Qui meurt pieusement en des images brunes.

 

Voici que bondissent les chevaux noirs

Sur le pâturage brumeux.

O soldats !

De la colline où mourant le soleil roule

Se déverse le sang rieur —

Sous les chênes

Sans voix ! Ô tristesse grondante

De l'armée, un casque étincelant

Est tombé en sonnant d'un front pourpre.

 

La nuit d'automne vient si fraîche,

Avec les étoiles s'illumine

Au-dessus des débris d'os humains

La moniale silencieuse.

 

Georg Trakl,  Œuvres complètes, traduites de l'allemand

par Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard,

1972, p. 155.

14/02/2014

Jean Genet, Le condamné à mort, l'enfant criminel, le funambule

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                         La galère

 

Un forçat délivré rude et féroce lance

Un chiourme dans le pré mais d'une fleur de lance

Le marlou Croix du Sud l'assassin Pôle Nord

Aux oreilles d'un autre ôtent ses boucles d'or.

Les plus beaux sont fleuris d'étranges maladies.

Leur croupe de guitare éclate en mélodies.

L'écume de la mer nous mouille de crachats.

Sommes-nous remontés des gorges d'un crachat ?

 

On parle de me battre et j'écoute vos coups.

Qui me roule Harcamone et dans vos plis me coud ?

 

Harcamone aux bras verts hauts reine qui vole

Sur ton odeur nocturne et les bois éveillés

Par l'horreur de son nom ce bagnard endeuillé

Sur ma galère chante et son chant me désole.

 

Les rameaux alourdis par la chaîne et la honte

Les marles les forbans ces taureaux de la mer

Ouvragé par mille ans ton geste les raconte

Et le silence avec la nuit de ton œil clair.

 

[...]

 

Jean Genet, Le condamné à mort, l'enfant criminel, le funambule, L'Arbalète, 1958 [1945], p. 51-52.

23/10/2013

Serge Essénine (1905-1925), La chanson du pain

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                       La chanson du pain

 

La voici, l'austère atrocité

Ou tout le sens est : « Souffrances pour les gens ! »

La faucille coupe au cou les épis pesants,

De même que sous la gorge els cygnes sont étranglés,

 

Nos campagnes, et leur mois d'août de tremblements

Dans l'aube, on les connaît depuis longtemps.

Les gerbes, on tricote dans la paille leur pansement

Et chacune est cadavre jaune gisant.

 

Sur des chariots semblables à des catafalques

On les porte au mortuaire caveau des granges.

Braillant sur sa jument, le cocher, tel un diacre,

Respecte la classe de l'enterrement.

 

Lors, sans rien de méchant, précautionneusement,

Au long du sol on les prosterne, tête après tête ;

Puis avec des fléaux on va chassant

Leurs os maigrelets hors leur chair maigrelette.

 

À nul homme il ne vient à la tête

Que cette paille, elle aussi, est de la chair ;

Au moulin, ce mangeur de chair,

On livre en pleines dents ces os à broyer.

 

Avec l'être vivant broyé on fait une pâte,

On en pétrit un tas de choses délicates.

Et, blondâtre, un poison dépose les œufs du Mal

Dans le broc de l'estomac.

 

Tous les coups de faucille sur la cuisson sont coloris.

Dans le suc de la mie toute la bestialité des moissonneurs.

Qui mange de cette chair, le froment

Dans le meules de ses intestins est empoisonnement.

 

Le printemps qui siffle en ce pays,

C'est le tueur, le charlatan, le bandit,

Et cela parce que els épis appesantis

Par la faux sont coupés comme est coupée la gorge des cygnes.

 

 

Serge Essénine, dans Quatre poètes russes, V. Maïakovsky, B. Pasternak, A. Blok, S. Essénine, édition bilingue, texte présenté et traduit par Armand Robin, éditions du Seuil, 1949, p. 87 et 89.