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31/01/2016

Pascal Quignard, Mourir de penser

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   L’origine de l’activité psychique intellectuelle se fait en solo. Elle est, comme la fantasmagorie qui poursuit dans le jour la rêvée, radicalement masturbatoire. Elle est de nature antiparentale autant qu’antiproductricve. C’est pourquoi l’intelligence devient antifamiliale. C’est pourquoi la pensée s’assume d emanière de plus en plus antisociale. Son interrogation s’étend de façon incontrôlable, sur un mode inapaisable. Elle s’arrache à la société orale, à la voix prescriptrice, à la sagesse, aux dieux, aux interdits, aux proverbes, aux oracles.

[...]

   Écrire est cet étrange parcours par lequel la masse continue de la langue, une fois rompue dans le silence, s’émiette sous forme de petits signes non liés et dont la provenance se découvre extraordinairement contingente au cours de l’histoire qui précède la naissance. Cet alphabet est déjà en ruine Par cette mutation chaque « sens » se décontextualise. Tout signal devenant signe perd son injonction tout en perdant le son dans le silence. Tout signe se décompose alors et devient littera morte, non coercitive, interprétable, transférable, transférentielle, transportable, ludique.

 Pascal Quignard, Mourir de penser, Folio / Gallimard, 2016, p. 217 et 218.

06/12/2015

Rainer Maria Rilke, Pour te fêter (Pour Lou Andreas Salomé)

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 Rilke avec Lou Andreas Salomé en Russie, 1897

 

                                           Pour Lou Andreas Salomé

Lorsque parfois dans mon souvenir

je compare une rencontre à l’autre :

tu es toujours la femme riche qui donne

tandis que je suis le mendiant indigent.

Lorsque tu viens à ma rencontre doucement,

et, à peine souriante, lèves soudain,

de tes vêtements, ta main,

belle, brillante, fine... ;

dans la sébile tendue de mes mains,

tu la déposes gracieusement

comme un présent.

 

                                   *

 

Je continue de marcher, solitaire. Au-dessus de moi,

je sens le printemps frémir dans les branches.

Un jour, je viendrai, avec des sandales sans poussière,

attendre aux grilles du jardin.

 

Et tu viendras quand j’aurai besoin de toi,

et tu prendras mon hésitation pour un signe,

et silencieusement tu me tendras les roses épanouies de l’été

des tout derniers buissons.

 

Rainer Maria Rilke, Pour te fêter, traduction Marc de Launay, dans Œuvres poétiques et théâtrales, sous la direction de Gérald Stieg, Pléiade / Gallimard, 1997, p. 647-648, 650.

15/06/2015

Sanda Voïca, Exils de mon exil

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          La conquête impossible

 

Sur ce bateau vaguant pour la première fois

Qu’on me mette dans son ventre bas,

d’où je guetterai le jour de l’an.

Ma vie est une fête.

Mais ceux que je ne connais pas

ont-ils les mêmes fêtes, le même calendrier ?

Leur année  a-t-elle la même durée que la mienne ?

Comment conquérir et aimer un peuple

qui n’arrive pas au bout de l’année ?

Comment remplir le temps qui n’existe pas ?

De mon coin j’enverrai des signes :

La vie est une fête ; d’un jour, d’un an,

mais de ma longueur,

une étendue impossible pour les autres.

On n’est jamais conquérant

Mais on est toujours aimant

en avalant le temps.

Voilà ce que je vous dis,

mais ce que je ne peux pas vous dire

c’est d’où je vous parle :

C’est quoi cette boule mouvante, visqueuse,

mélange de lumière et matière,

qui me garde au chaud,

qui me pousse à écrire ?

Assise tantôt dedans, tantôt dessus.

Ne croyez surtout pas qu’avec ces détails

je vous ai tout dit.

 

Sanda Voïca, Exils de mon exil, Passages d’encre,

2015, p. 11.

26/09/2014

Esther Tellermann, Carnets à bruire

          

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Vous aviez déposé

          l'encre

dans les ornières

mots     sous les

nappes de charbon

font affleurer

          l'incise

vents sous les

entailles ouvrent

          les signes

avec vous nous

rêvions les théâtres

          qui

assemblent les

          paumes

là où s'ouvrent

les meurtrissures

écorces dans

l'air émondé

 

                 *

 

Au bout des routes

dans l'instant

          qui bouge

comme au travers

d'un horizon

défait     il vint

          placer

le mot     rature

           la distance

terres furent les

fontaines bleues

          plues

sous la peau

 

Esther Tellermann, Carnets à

bruire, La lettre volée, 2014,

p. 28, 56.

03/06/2014

Octavio Paz, Arbre au-dedans

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Dix lignes pour Antonio Tàpies

 

Sur les surfaces urbaines,

les feuilles effeuillées des jours,

sur les murs écorchés, tu traces

des signes charbons, nombres en flammes.

Écriture indélébile de l'incendie,

ses testaments et ses prophéties

désormais devenus splendeurs taciturnes.

Incarnations, désincarnations :

ta peinture est le suaire de Véronique

de ce Christ sans visage qu'est le Temps.

 

Octavio Paz, Arbre au-dedans, traduction F. Magne

et J-C. Masson, revue par J.-C. Masson, dans

Œuvres, Pléiade, Gallimard, 208, p. 558-559.

 

16/05/2014

Anise Koltz, Galaxies intérieures

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Le poème

est le regard posé

sur un présent illisible

 

Des espace se forment

et s'écroulent

devant toi

 

Le poème

voit sans yeux extérieurs

suspendu

par-dessus le vide des siècles

 

Il constate :

 

Tout est dans rien

 

                 *

 

                                          À René

 

Je te revois en rêve

sombre demeure des morts

où tu vis et travaille

 

Parfois tu me fais signe

de ta terrasse planétaire

 

Ton ombre m'approche

jetant à mes pieds

notre monde partagé

 

                    *

 

J'ignore pour qui

                pourquoi je vis

 

J'ignore pour qui

                pourquoi je meurs

 

Anise Koltz, Galaxies intérieures, Arfuyen,

2013, p. 69, 91, 52.