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10/09/2026

Jacques Roubaix, Dors, précédé de Dire la poésie

 

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je m’éveille

et j’entends

un cri

 

un cri

d’avant que

je m’éveille

 

——————

 

le noir

 noir

 

noir

 

et

 

l’air

 

jam

 

ais

 

vide

 

Jacques Roubaud, Dors, précédé de

Dire la poésie, Gallimard, 1981, p. 79.

09/09/2026

Jacques Roubaud, Dix hommages

 

jacques roubaud, dix hommages, raymond queneau

Rue Raymond Queneau

 

On a convoqué les mots

Dans la rue Raymond Queneau

 

Mots de bruit, mots de silence

Des mots de toute la France

 

Ils envahissennt les rues

De Paris ses avenues

 

Les verbes ouvrent la marche

De la langue patriarches

 

Ensuite les substantifs

Aidés de leurs adjectifs

 

Les pronoms, les reletifs,

Et les autres supplétifs…

 

Ah ! voici les mots d’amour

Ils accourent des faubourgs

 

Les rimes font ribambelle

Dans la rue de la Chapelle

 

D’autres viennent à dada

Par la rue Tristan Tzara

 

Certains traînent qui sont lents

Encor Place Mac Orlan

 

Un s’écrie « attendez-moi ! »

Attardé rue Max Dormoy

 

Enfin les voilà en masse

Ils s’alignent dans l’espace

 

Ils composent sans problème

Cent Mille Milliards de Pouèmes

 

Jacques Roubaud, Dix hommages,

Ink, np, 2011.

08/09/2026

Jacques Roubaud, Trente et un au cube

jacques roubaud, trente et un au cube

finster sam der Tod

 

DE TA VUE JE MEURS   de te voir, d’être tes yeux,   leur gris et leur bleu    selon l'instant de la nuit, chaque temps de la vue est

mort, de la durée   se dépose en moi, segments   ma vie : « le monde au-   dehors est riant jeune et rouge   vert mais en dessous est noir

sombre comme la   mort » moi je meurs de ta vue   les yeux me dilatent,   me réduisent à un point, je les emporte partout,

poison de couleur, contact de la couleur, gris,   bleu-gris selon les   horaires de l’eau, ta mort   se déclenche en moi, je vis

dans ta vue, qui monte   ma mort comme horloge, comme   salive, qui apprête ma mort, je suis dans   le point bouillant de ta vue

[…]

 Jacques Roubaud, Trente et un au cube, Gallimard, 1973, p. 113.

21/12/2024

Hommage à Jacques Roubaud (1932-2024) : C et autre poésie

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     La nuit s’est approchée

 

La nuit s’est approchée il n’est pas besoin de

se le dire dans l’épaisseur complète dans la nuit

d’empiètements pas besoin d’une parole pour

répandre dans la nuit en l’épaisseur cela.

que la nuit s’est approchée et dans la non

présence complètement emplie de l’épaisseur  du

principe du plus intérieur principe réalité

de la nuit quand d’épaisseur je me retourne

de me le taire.

sujet à des chuchotements.

Là.

 

Jacques Roubaud, C et autre poésie,

NOUS, 2015, p. 229.

20/12/2024

Hommage à Jacques Roubaud (1932-2024) : Quelque chose noir

jacques roubaud, quelque chose noir

Nonvie, II

 

Vision nulle au fond du verre épais et brun

Gagné en surface de veines mais jamais dit

Jamais dit au chant vogueur de ta voix rabattu

Du contre-jour tâtonnant à la gorge sans fin

Peut-être cachée derrière le sol avec ça

Grand ouvert du ciel à l’éclat supportable

Au milieu de ta chair et drainant un bruit de mouches

Qui fronce sur l’horizon où il fait bleu

Une heure verticale encore mais juste tes poumons

 

Jacques Roubaud, Quelque chose noir, Gallimard, 1986, p.141.

19/12/2024

Hommage à Jacques Roubaud (1932-2024) : Quelque cose

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Au matin 

Je suis habitant de la mort idiote     la tête comme un porridge

Les oiseaux s’envolent     à l’avoine noire de fumée (il est quatre heures, il est cinq heures)

Les arbres s’habillent de fond en comble

Dans mon bol des archipels de boue noire   qui fondent

Je bois tiède

L’église, le sable, le vent irrésolu

J’avance d’une ligne, à deux doigts

Je voudrais nous coucher tête-bêche

Tes yeux sur ma bouche    à la place de ce rien

 

Jacques Roubaud, Quelque chose noir, Gallimard, 1986, p. 35.

18/12/2024

Hommage à Jacque Roubaud (1932-2024) : ϵ

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combien de poignées de neige    jetions-nous sur les fleurs  grises

les pivoines de fumer alors en jouant combien  sur  les  remparts

dans les sentiers couverts de neige combien de neiges  terriennes

jetions-nous   sur les  buissons  osselets   la prunelle  la   ronce  la

réglisse le houx

 

savions-nous  combien  peu  durerait  le  manteau de neige  dans

les vignes       les manches  sous les ronces  noires ou crevées dans

l’aire aux barbes des  épis.       combien  peu de  neiges  nouvelles

fondraient à des anneaux de fer      ou sur  la brique du  foyer sur

l’artère assombrie des braises

 

la neige était précieuse amande    sur et tendre peu     de jours de

peu même pas  toutes les  années      ah garde vif le goût de neige

quand il faisait tomber le vent    sur le parchemin des sous-bois le

golfe inerse des corneilles

 

quand nous éprouvions qu’il n’est  que  quelques neiges capables

d’un creux dans la mémoire      capables d’éblouissantes fougères

fraîches       sur une vitre qu’une  bouche à l’aube couvre de buée

 

Jacques Roubaud, ϵ, Gallimard, 1988, p. 22-23.

17/12/2024

Hommage à Jacques Roubaud (1932-2024) : La pluralité des mondes de Lewis

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La forme n’est que le mouvement dont elle est la forme ; qu’elle ne retient pas mais qu’elle donne en commun, pour être poésie. Ainsi est-elle, parce qu’’ainsi est ce qu’elle peut faire de mieux’. Il ne lui est pas arrié d’être ainsi (il n’y a pas de forme ancienne) ; il ne lui arrivera pas d’être ainsi (il n’y a pas de forme future) ; elle est ‘ainsi, maintenant’ ; maintenant est la poésie.

Dans le présent infiniment mince est la forme, pour mettre en place le ‘maintenant’ de la poésie. Là est son inférence infernale : approcher au plus près le démon du silence, qui ‘implore notre secours.’ (D’où l’effroi, déguisé en indifférence, le recul des modernes devant la poésie). 

Elle ne dit rien, ‘elle préfèrerait ne pas’. Ou encore : elle ne dit qu’en disant.

 

Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis, Gallimard, 1991, p. 72.

16/12/2024

Hommage à Jacques Roubaud (1932-2024) : Autobiographie, chapitre dix

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        Où l’on fait le point avec le lecteur

 

   Si tu ne m’as pas, cher lecteur, abandonné depuis longtemps en route, peut-être te demandes-tu où nous en sommes ? question légitime. Moi aussi je me le demande. Auta nt qu’il m’en souvient, je t’ai parlé de ma famille, de la guerre, de mes amours, tu m’as accompagné dans mes voyages, tu as partagé avec moi le vin de la joie, le pain de l’absence (et vice versa), le sel de la douleur ; tu en as été ému peut-être. Mais enfin, tout cela, c’est du passé. Que va-t-il arriver MAINTENANT ?

 

Jacques Roubaud, Autobiographie, chapitre dix, Gallimard, 1977, p. 82.

15/12/2024

En hommage à Jacques Roubaud, 1932-2024 : Jacques Roubaud, Dors

 

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nuit

 

nuit

tu viendrais

 

les tilleuls

noirciraient

les fusains les

sauges

 

les villages

pousseraient contre

les collines

 

des lumières

les collines en

seraient noires

 

Jacques Roubaud, Dors,

Gallimard, 1981, p. 77.

04/09/2024

Jacques Roubaud, Octogone

                      jacques roubaud,octogone,douceur,mort

                                       Douce

 

le ruban de l’air roule autour de la lampe

l’acacia tombe sur elle doucement

le temps vient de l’est

temps de feutre à moitié aussi de crépitements

l’air l’enveloppe d’étamines

douce

mais morte

c’est tout à fait ça douce

mais morte

 

Jacques Roubaud, Octogone, Gallimard, 2014, p. 279.

03/09/2024

Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains

jacques roubaud,la forme d’une ville change plus vite,hélas,que le cœur des humains,printemps

L’automne rue du printemps

 

Les feuillages du boulevard Pereire (sud)

Roussissent

Déjà

 

Ça choque

On devrait barrer d’u grand rideau

De toile le bout de cette rue

Résolument terne, et ne le tirer

Que le jour du printemps.

 

Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite,

hélas, que le cœur des humains, Poésie/Gallimard, 1999, p. 66.

02/09/2024

Jacques Roubaud, In memoriam Edoardo Sanguinati

 

In memoriam Edoardo Sanguineti

 

Quelques jours avant la mort nous évoquions

Par lettre écrite, à l’ancienne, ces moments

Antiques (quarante ans !) dans la fosse aux lions

 

De l’Hôtel Saint-Simon, quadri-dialoguant

Sourds, ce renga occidental : lui, moi, pions

Agités plus qu’erratiques insolents

 

Dans le jeu par Octavio conçu : sonetto,

Sonnet, la chose italienne où Shakespeare

A passé ; Gongora, Marino, les pires

Poètes, et meilleurs ; Mallarmé, Giacomo

 

‘Caro padre’ notre, « peu profond ruisseau

Calomnié la mort ». La forme où l’écrire

Fut notre lien en toutes ces années. Dire

Cela soit ma poussière sur ce tombeau.

 

Jacques Roubaud, Dix hommages, ink, 2011, np.

 

 

01/08/2024

Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis

jacques roubaud, la pluralité des mondes de lewis, espace, mémoire

              Mémoire

 

mémoire : née tardivement

corps continus   êtres réels et infinis

 

loin de l’instant désignés par la souffrance

 

du souvenir qui ne veut pas que j’oublie

du souvenir qui n’oublie pas ce que je veux

 

mémoire entretissée de nuits

 

le temps se reforme autour d’une voix

les surfaces sans nom     et le sans nom s’apparient

l’espace s’agrège enfin, se duplique

 

Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis,

Gallimard, 1991, p. 54.

31/07/2024

Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis

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Plénitude

 

tout ce qu’un monde pourrait être, quoi que ce soit

est, quelque part, en quelque façon,

plénitude des possibles, consistance.

n’importe quelle tête parlante, la mienne,

par exemple, contiguë à ton corps

et

pourquoi non

contre mon visage, le visage d’ange, le noir visage même,

mais toutes les places sont prises, tous les mondes

indisponibles,

pour toi.

 

Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis, Gallimard,

1991, p. 38.