02/08/2026
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''Littérature de partout'' reprendra ses activités le 1er septembre
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01/08/2026
Sarah André, J'arrive pas à sortir de ce pigeon

Sarah André (1984) a pris le pseudonyme de André Andrépour « le travail de dessin et des textes qu’elle débute en 2012 parallèlement à ses autres projets dans le domaine du théâtre et de la performance ». Elle pratique dans L’Ours Blanc un humour décalé, fondé principalement sur l’absurde, humour peu pratiqué en littérature, plus en langue anglaise que française — de Swift, et Edward Lear, Lewis Carroll à S. J. Perelman (scénariste des Marx Brothers), en France de Jarry et Ionesco à Éric Chevillard. Les trente-huit textes publiés dans L’Ours Blanc comptent 2 lignes pour le plus bref, plus de trois pages pour le plus long ; ils relatent une situation banale (préparer un repas, par exemple) qui se dérègle ou extraordinaire, hors du vraisemblable, présentée comme banale.
La narratrice se met en scène dans le premier texte en commentant le choix de son prénom, acte social par excellence. Ses parents, assure-t-elle, avaient choisi "Stéphane", à la fois masculin et féminin, mais se sont ravisés : l’aîné portait déjà ce prénom. Ils ont choisi "Sarah" (« c’est pas mal, c’est même très bien ») ; ce prénom serait cependant difficile à porter, prétend-elle, à cause d’une confusion possible entre "Sarah" et "Ça va", qui le transformerait en locution de politesse quand elle indiquerait à autrui son identité. Un autre texte revient sur les prénoms et leurs prétendus rapports avec une profession (ce pourrait être avec le caractère, les pierres précieuses, etc.). L’absence totale de relation entre les métiers énumérés suffit à montrer l’absurdité du discours : « Sarah je trouve que ça fait médecin (…) ça fait actrice aussi, je trouve que ça fait tout en fait écrivaine, chauffeuse de bus et basketteuse. »
Un autre récit ("Deux bébés") part d’un fait social observable, le fait que des adolescents fuguent et, parfois, quittent définitivement la famille, presque toujours sans prévenir qui que ce soit. La majorité des lecteurs ne trouverait sans doute rien qui prête à rire dans ce genre de situation. Sarah André, en déplaçant un élément — ce sont des bébés qui fuguent — transforme ce qui pourrait être un drame en récit comique par son absurdité. Cependant, elle conserve quelque chose de ce qui justifie régulièrement une fugue : si les bébés sont partis, c’est « peut-être qu’ils sont amoureux et que c’est pour ça qu’ils ont quitté leurs familles, pour vivre leur amour ». À les regarder déjà un peu éloignés du domicile familial, la narratrice constate qu’« ils ont la classe, cette indépendance, ça les rend trop cools ».
Un récit peut s’amorcer de manière classique, « J’aime bien cueillir toutes sortes de choses, des fleurs », en accord avec son titre, "Cueillir des fleurs", sauf que les derniers mots de la phrase explicitent le contenu de : « toutes sortes de choses », et font basculer le lecteur dans l’absurde : « et aussi des gens ». La narratrice en fait des bouquets placés dans de grands verres pour qu’ils gardent les pieds dans l’eau ; elle les fait sourire, les coiffe, etc., et elle note « ils font des mouvements pour me séduire ». L’humour, ici comme dans d’autres récits, a une portée sociale, politique qui apparaît dans la dernière partie : la fable est une variation sur la soumission acceptée. En effet, quand ces gens en bouquets font observer qu’ils ont du mal à rester toute la journée dans leur verre, elle les libère mais « avant qu’ils ouvrent la porte je leur ai demandé pourquoi ils n’étaient pas partis avant ». L’"Histoire d’une maman", elle, pose brutalement la question du statut de la mère qui, liée à ses enfants, n’a aucun temps disponible pour vivre ce qui l’intéresse. Ici, elle est avec eux « à la place de jeux (…) et ils sont chiants ». Comme ils continuent à l’être malgré ses observations, elle les laisse et « rentre chez elle » ; elle dispose alors de « plein de temps pour faire des trucs qu’elle aimait bien faire avant ». Avant d’avoir des enfants. Une autre femme fait part de sa difficulté à vivre avec son enfant de 4 ans et le père ; elle fait comme les autres parents mais « ça remplit pas les journées ». On pense à ces couples formés à la va-vite, où un enfant vient par accident, « Je m’étais laissé aimer et après mon corps a fait l’enfant, et voilà. »
Les textes dont l’absurdité n’entraîne pas de réflexion sur la société sont plus ou moins développés comme celui où une femme annonce : « Désolée, mais je suis devenue un invertébré », et précise pourquoi cette métamorphose complique la vie quotidienne. Certains textes brefs déconcertent par le redoublement, d’entrée, de leur absurdité, comme celui titré "Le visage" : « C’est l’histoire d’un garçon qui n’a pas de visage et personne le reconnaît jamais ». Un élève propose donc de faire de cette absence un signe d’identité. On suit également les quelques lignes consacrées à un « agent pas secret » qui se comporte selon les règles de sa profession ; quoi en dire ? « Tout se passe bien ». Dans la même veine, le lecteur apprend qu’une personne « réalise des choses extraordinaires » très facilement « et ça marche bien. »
Le lecteur reconstruit dans cet ensemble un « portrait sans concession de l’époque », pour reprendre la présentation de l’éditeur. L’écriture est adaptée à la scène avec la diversité des marques de l’oral. Par exemple, après un discours classique sur la médecine (les médecins sont nuls, leurs vaccins dangereux), on lit : « en fait ils marchent très bien leurs vaccins et […] en fait tout est positif » ; la reprise de l’appui de discours (« en fait ») ; ici, les marques de l’oralisation sont nombreuses : le pronom « ils » comme sujet avant le nom qu’il remplace, la proposition générale (« tout est positif ») qui renforce la confiance affirmée, le verbe « marcher ». On n’oublie pas l’entrée par excellence dans un récit, « C’est l’histoire de… », les négations sans « ne » et l’emploi de « sur » pour d’autres prépositions (« je suis sur un ongle plutôt court »), le singulier pour le pluriel (« c’est les murs »), le vocabulaire passe-partout (« c’est débile »), les phrases sans ponctuation palliée par la diction, etc. Et l’on se prend à relire à voix haute toutes ces petites scènes…
Sarah André, J’arrive pas à sortir de ce pigeon, revue L’Ours Blanc ; éditions Héros-Limite, 2026, 38 p., 6 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 1er Juillet 2026.
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31/07/2026
James Sacré, Compagnie de l'animal poème

(L’enfance est beaucoup de merde chiée. Je la sens : dans la lumière du printemps (tuiles, pruniers fleuris). Une espèce de rugosité simple est là (terreaux, soleil, orties tendre). Bardane pour se torcher. Il reste une odeur verte (merde un peu) sur les doigts.)
Les chiens la mangent. Langue
Trop rose et manières
Honte montrée délicatesse et caca
Après les crocs propres
Envie de rendre…mais l’odeur
Du trou intime et l’ironie du cul ?
(Printemps infiniment bleu et puant.)
James Sacré, Compagnie de l’animal poème,
fario, 2026, p. 74.
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30/07/2026
James Sacré, Compagnie de l'animal poème

Une chèvre en Méditerranée
De temps en temps, souvent
Tout un troupeau qui traverse la route en Grèce, un jour
C’est au bord d’une eau très courante dans la montagne
Grand geste vif du berger pour crocheter la patte
D’une sans doute qu’il y a une raison
On s’est arrêté pour voir, mais tout se passe déjà au loin
On a l’impression de lire (on n’y comprend plus rien)
Un peu d’histoire ancienne, sauf
Que c’est maintenant. Un bout de chèvre pour écrire
En traversant le temps. Pour aller où ? d’où vient-on ?
James Sacré, Compagnie de l’animal poème, Fario,
2026, p. 135.
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29/07/2026
James Sacré, Compagnie de l'animal poème

Quand la pluie. Naïf j’y pressens le bonheur : un pays paraît j’y entre et plus rien ne souffre : le temps devient l’herbe, des toits plus rouges (peu d’herbe : plantain maigre, renouée). Les arbres longtemps sont dans la pluie. Les arbres longtemps sont dans la pluie.
Dans la lumière que ménage une ouverture dans l’écurie (solitude et paille - midi) sous la masse confuse du taureau tout le dessin pesant fin de l’appareil génital tremble (peut-être) ou c’est le jour dans l’été ou la parole du poème : je déchargerais très longtemps tant de foutre : je devine l’inabordable richesse de mourir.
James Sacré, Compagnie de l’animal poème, fario, 2026, p. 66.
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28/07/2026
James Sacré, Compagnie de l'animal poème

Écrire cru qu’on a pu penser
Mais soudain ça ne veut plus rien dire :
Vaine agitation des mots autour d’un sens impossible.
Écrire fleur bleue se fane aussitôt.
Grossièreté, naïveté qui te possèdent
Ne sont plus qu’énigme qui t’échappe
Tu croyais poème dire mieux et plus intensément
Être caresse intime au bordel de merde et cré-non
À l’obscénité tu butes
Contre un noyau de peur et de désir : quel taureau te regarde ?
Peut-être un leurre. Tu touches
À ta vaine jouissance, au vide.
Retrait du poème et c’est comme
Une activité de censure.
James Sacré, Compagnie de l’animal poème, Fario,
2026, p. 52.
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27/07/2026
James Sacré, Compagnie de l'animal poème

Très tard (lieu de bardane et toit rouge dans l’ombre)
Il ne grogne plus il dans le temps transparent
Ni rêve ni rien, il (mais quoi ? où ?) transparent
L’odeur du lamier pourpre et les grands arbres sombres.
Goret (silence, oubli) quel souvenir l’obombre ?
Poème où peu de feu (forêt pauvre) s’éprend ;
Dans ses yeux ricaneurs un écolier s’éprend
(Ele est triste à mourir) d’une licorne sombre.
Dans le clos (buissons courts, perches rognées, racines)
Il ne grogne plus (mais quoi ? ) transparent
Il rassemble du temps qu’un poème fascine
Mais rien n’y paraît sauf (lieu mangé de bardane)
L’odeur de merde le grand arbre où se déprend
D’une licorne morte un goret qui ricane.
James Sacré, Compagnie de l’animal poème, fario,
2026, p. 25.
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26/07/2026
François Bordes, À plat

Il n’y a pas d’interrogation sur le lien d’une mère/d’un père à l’enfant quel que soit son âge, et réciproquement, et le sentiment d’amputation à la mort d’un des membres ne s’affaiblit que lentement. La mort d’un proche, même s’il n’appartient pas au cercle étroit de la famille, peut aussi fortement atteindre qui la connaît. C’est une des circonstances où le mot "ami" acquiert un contenu que l’on ne soupçonnait pas – loin des amis de Facebook. La disparition d’une amie/d’un ami peut être vécue également comme un arrachement à ce que l’on est, l’amitié se construisant dans le temps se vit aussi fortement qu’un lien familial. La perte remet tout « à plat », et c’est par le travail de mémoire restitué par les mots que s’effectue le deuil, les mots pouvant rapporter le désordre et, ainsi, commencer à le maîtriser. Ce que François Bordes annonce avec la quatrième de couverture : « Un ami meurt une nuit d’épidémie. /La langue, sous le choc, s’aplatit de chagrin : épigrammes crevées, stances ébréchées, épîtres rapiécées, tarentelles tordues… ». Les six parties du livre (À plat, Caduc, Vieux cheval d’archive, Bancal, À tombeaux ouverts, Évasion musicale) visent à lutter contre l’oubli « blanc comme le mur » (on lit aussi, en miroir, le mur blanc comme l’oubli) et la mémoire retrouve, dans ses « cavités obscures », des moments du passé.
Les mots ne peuvent annuler la disparition, mais ils font peut-être, « même après la mort », exister pour le narrateur un « ailleurs » — « Et quel autre ailleurs / ami / que celui de la page ? ». Ailleurs limité, certes, sachant que l’impossible, ce serait de découvrir dans le temps « la fracture, la faille, la brèche, le trou d’air », qui permettraient à nouveau l’échange du je et tu. Confronté à ce vide, ne faudrait-il pas se retirer de l’écriture qui ne fera pas disparaître la douleur, ou pratiquer l’épigramme, sachant que « Cuire l’oignon frit du moi » ne règlera rien et mieux vaudrait éloigner l’émotion, le pathos, parce que « Ben oui, les mots ça suffit pas », donc :
Il s’agit bien
D’écrire des satires
Momeries épigrammes
Pour fracasser la lyre
Si le pathos est plutôt mis à distance dans les épigrammes, ce n’est pas pour autant que la présence de l’ami disparaît ; elle s’impose matériellement, par les « papiers disques photos cassettes » entassés maintenant dans un carton. Restent dans cet amas des lettres échangées (certaines ont été écrites par le narrateur après le décès) et, enregistrée, une composition musicale de l’ami musicien. Ces éléments peuvent difficilement être mis à l’écart, tous évoquant une vie de partage. Les échanges entre les deux amis incluaient même la création d’une ville, Mourilone, la « « cité imaginaire [des] chagrins d’enfance », la cité d’une amitié que la mort a rompue. « Ville caduque et moche », sale, à l’abandon, dont les caractéristiques ne sont guère accueillantes, mais qui comptait « une librairie, un café sans sommeil ».
Le nom n’existe pas mais s’accorde avec le propos : on pense à un mot valise qui associerait "mouri[r]" et "[a]lone", ce qui en fait un espace poétique contenant la disparition et le deuil. Ce qui n’est plus à jamais, c’est ce qui est resté « secret », « Jamais tu n’as soufflé ton désir », jamais n’a été franchi dans les mots le passage de l’amitié à l’amour, la confusion des deux sentiments. Sa mise en mots accroît la douleur puisque les mots n’ont maintenant aucune portée, je et tu séparés — comme ils le sont à la rime : « […] et moi / J’ai attendu longtemps pour comprendre et toi // Tu es mort ». À « tu m’as aimé tu m’as aimé » répond dans le vide de l’absence « C’est toi l’ami que j’ai aimé ». Ce qui a été vécu, par les deux amis, comme ce qui n’a pas été dit entre eux, disparaîtra, a déjà disparu,
Sous les eaux du lac dort
La cité engloutie
De notre histoire ancienne
L’ami est présent dans les traces qu’il a laissées, peut-être aussi fortement dans ce qui a été une culture commune, musicale avec notamment Chostakovitch, Schuman, Purcell et Keith Jarrett, et littéraire. Les deux amis écrivaient ensemble une petite revue, échangeaient leurs récits, partageaient leurs lectures. Des noms d’écrivains jalonnent le livre (Martial, Marot, Kafka, Rimbaud, Simenon, Lorca) et, nombreuses, des citations. John Berger apparaît deux fois, un fragment de David H. Lawrence, donné en exergue, est repris, un autre d’Angelus Silesius est détourné pour définir l’amitié, « L’amitié comme la rose est sans pourquoi », etc. De nombreuses allusions jalonnent le livre, plus ou moins reconnaissables : « Depuis ta mort, le bateau livre prend l’eau », « par-delà bien et mal », « souffle au cœur », « les ailes du désir », etc., comme ces paroles de chansons « Let me let me freeze » de Klaus Nomi ou « Nou pas bougé » de Salif Keita. Le narrateur parcourt aussi la littérature avec l’emploi de formes traditionnelles, plus ou moins transformées, épigramme, stance, épître, tarentelle, sonnet, et une forme peu fréquente en français (mieux observable en anglais des États-Unis), utilisée dans l’ensemble "À tombeaux ouverts", chaque poème ne contient que des vers d’un seul mot. Variété des formes mais une unité construite hors le thème majeur avec la fréquence des assonances, des allitérations, des paronomases, « Dans un bloc blanc de sa bibli », « les mots filaient / Effilés sans filet », « aplatis / Tapis sous la table », « Le pays du même ce pays qui m’aime », « Les mots (…) se prennent s’éprennent », etc. On passe de l’ensemble "Caduc" à "Vieux cheval d’archive" avec une reprise : de « il y a un ailleurs quelque part » à « Et quel autre ailleurs /ami / que … ».
Il faudrait insister sur la présence, même si elle reste discrète, d’autres motifs, par exemple celui de l’enfance mal vécue avec un « père / Au regard doux comme une hache ». Mais la complexité de la relation des deux amis avec tous ses arrière-plans, la variété maîtrisée des formes suffisent pour une première lecture ; comme le narrateur, « Nous/ tâtonnons/ dans / la / forêt / brumeuse / du / réel » et prendrons le temps de construire une autre lecture.
François Bordes, À plat, L’Atelier co,temporain , 2026, 152 p., 20 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 28 juin 2026.
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25/07/2026
Pierre Reverdy, La Meule du soleil

Enfance
Mésange
Le cœur vole au citron mordoré
Et plus loin que les feuilles
Au bas
Au ras
Toute la terre prolongée
le long du mur
C’est là
Le jaune roule en forme de loto
Et quelques heures sonnent
puis la fraîcheur
l’ombre
le lit du fleuve
D’un bout à l’autre des ruisseaux
Les lampes vives
Ou les yeux clairs
Contre l’homme plus grand
plus noir
l’enfant martyr
Et sous la passerelle le bruit du rail
L’heure de s’endormir
Pierre Reverdy, La Meule de soleil, dans
Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,
2010, p. 977.
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24/07/2026
Pierre Reverdy, La Guitare endormie

Panorama nocturne
Les étoiles sont près du toit et le reflet sur la façade
Du sillon tortueux creuse le sol autour de la colline
Du pavillon
Du temple
De la ville
Les trois chemins qui montent sont bordés de maisons
Des lampes éclatent en fruits lumineux contre les arbres noirs
Et les feuilles de bronze qui tombent du soleil
Là-haut il y a vraiment une tête et des épaules sous la neige
Mais tout le long des toits autour du cercle merveilleux
Des voix qui chantent
,
Pierre Reverdy, La Guitare endormie, dans
Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,
2010, p. 271.
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23/07/2026
Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit

Regard
Assis sur l’horizon
Les autres vont chanter
Et nous nous avons regardé
La voiture en passant souleva
la poussière
Et tout de qui traînait retomba
en arrière
Mon œil suivait aussi
la ligne des ornières
Il s’étirait sans en souffrir
Ton regard le faisait rougir
Et cette voix qui pleure
Sans soulever un souvenir
Est devenue meilleure
Il n’y a plus rien que ton regard
Et devant toi tous ceux qui t’offensèrent
Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit, dans
Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,
2010, p. 237.
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22/07/2026
Pierre Reverdy, Les Ardoises sur le toit

Carrefour
S’arrêter devant le soleil
Après la chute ou le réveil
Quitter la terrasse du temps
Se reposer sur un nuage blanc
Et boire au cristal transparent
De l’air
De la lumière
Un rayon sur le bord du verre
Ma main déçue n’attrape rien
Enfin tout seul j’aurai vécu
Jusqu’au dernier matin
Sans qu’un mot m’indiquât quel fut le bon chemin
Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit, dans
Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,
2010, p. 201.
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21/07/2026
Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit

Matin
La fontaine coule sur la place du port d ‘été
Le soleil déridé brille au travers de l’eau
Les voix qui murmuraient sont bien plus lointaines
Il en reste encore quelques frais lambeaux
J’écoute le bruit
Mais elles où sont-elles
Que sont revenus leurs paniers fleuris
Les murs limitaient la profondeur de la foule
Et le vent dispersa les têtes qui parlaient
Les voix sont restées à peu près pareilles
Les mots sont posés à mes deux oreilles
Et le moindre cri les fait s’envoler
Pierre Reverdy, Les ardoises du toit, dans
Œuvres complètes, I, Millepages/Flammarion,
2010, p. 160.
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20/07/2026
Pierre Revedy, La Lucarne ovale

Quand la lampe n’est pas
encore éteinte, quand le feu
commence à pâlir et que le
soleil se cache, il y a quand
même dans la rue des gens
qui passent
Pierre Reverdy, La Lucarne ovale,
dans Œuvres complètes, I, Millepages/
Flammarion, 2010, p. 80.
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19/07/2026
Anne Malaprade, Les mots font toujours des histoires : recension

« J’écris et je dis ce qui me cache, ce que je cache » A.M. Kryptadia (2021)
Le titre singulier du dernier livre d’Anne Malaprade peut-il s’entendre dans le sens courant de « faire des histoires » ? S’agirait-il dans des recensions de souligner des désaccords avec ce qui est lu ? La lecture d’un livre dont on prétend mettre en évidence les thèmes, en extraire "l’essentiel" serait un tremplin pour développer un point de vue plus ou moins à côté de celui de l’auteur choisi. Il n’y a pas là, a priori, motif à conflit. Mieux vaut entendre le titre autrement et saisir l’ensemble des recensions comme un regroupement de fictions greffées sur des textes existants ; il ne s’agit pas tant d’éclairer ce qui demeure toujours en partie énigmatique, mais de délier et de lier, en intégrant les recensions dans ses propres écrits : l’autrice les encadre d’un « Liminaire » à propos de sa relation à la musique et de deux postfaces titrées, « I. En soi pour toi » et « II. » La composition inscrit ainsi l’acte de lire, de commenter, d’analyser des textes dans une certaine pratique de la fiction. Sans aligner des noms, on pense à des intégrations analogues avec Blanchot ou Barthes.
Il faudrait commenter longuement la répartition entre auteurs et autrices ; deux ou trois livres de l’un ou de l’autre ont été retenus, pour aboutir à un partage égal : 21 auteurs mais 26 recueils présentés, 24 autrices mais 26 livres commentés. Cet équilibre met en valeur le changement profond commencé dans les années 1980, bien visible aujourd’hui dans l’édition (plus encore dans la micro-édition) où les œuvres des femmes sont (presque…) aussi nombreuses que celles des hommes, de même que leur présence est assurée dans les espaces où vit la poésie partagée (ateliers d’écriture, lectures, performances, blogs). Les livres examinés ont été publiés après 2020, à quelques exceptions près pour des motifs différents selon les auteurs. Quelques exemples. Ainsi, Bernard Noël est présent pour un recueil de 2012, c’est un des écrivains majeurs de sa génération auquel Anne Malaprade a consacré plusieurs articles et en partie sa thèse — écrivant à son propos, ses « livres creusent mon corps ». Certains livres publiés avant 2020 sont peut-être retenus pour leur rôle dans la réflexion sur la poésie ou sa perception (Yves di Manno, 1998, 2003), Jean-Marie Gleize, 2004, Dominique Fourcade, 2003, Esther Tellermann, 2015) ; c’est sans doute pour sa pratique du vers et sa relation à la tradition qu’elle malmène que Marie-Louise Chapelle a sa place ici avec mettre (2006), son « vers subsiste en tant que tel », mais « cassé, étiré, allongé, amenuisé ». Ces questions sont présentes dans l’œuvre d’Anne Malaprade et occupent sa réflexion dans ses recensions.
Dans Lettres au corps*, Anne Malaprade écrivait « J’existe par ce que je lis et lie » et le sous-titre ici joue encore sur l’idée du "lien", « J’écris comme on lit et délie ». On pourrait la retrouver dans les 52 recensions rassemblées, l’écriture sur les livres des autres (livres toujours choisis) met au jour les motifs qui les font apprécier, ou rejeter, et devient en partie une écriture de soi, certains thèmes retenus répondant à des choix de l’autrice critique, la forme même pour certains éléments est proche des écrits plus personnels. À propos de Autobiographie en lecteur de Marcel Cohen, Anne Malaprade analyse l’autoportrait défini comme « une silhouette à la Giacometti qui se réduit à cette essentielle fragilité qui nous constitue et nous institue ». Cette fragilité s’écrit aussi bien dans les postfaces que dans les recensions avec une attention constante à tout ce qui est relatif à l’enfance. Au choix d’une métamorphose suggéré par Wittgenstein (devenir pierre ou gramophone), Anne Malaprade, avant de retenir la pierre, choisit de devenir ce qui appartient à l’enfance, dans ce qu’elle a de plus secret, donc fragile :
Me fondre dans la poche collante et sucrée d’un enfant. Me dissimuler dans sa boîte à trésors, parmi des boutons, des fleurs séchées, un morceau de bois, du papier aluminium, une dent de lait.
Les commentaires sur l’enfance abondent, sa fragilité inscrite en elle et en rapport avec la langue ; lisant Déplier les silences (B. Mouchel), elle écrit « nous naissons tous du mariage des mots et du silence, dont notre existence poursuit l’aventure », étant entendu que les enfants sont « ces vivants muets et taiseux que nous tenons cachés ou enfouis dans nos mémoires », ajoute-t-elle dans sa glose de In/fractus (A. Lugin). Par ailleurs, la fascination d’une lecture est comparée à celle que l’on éprouve, « enfant », à pratiquer certain type de jeu (et tout soudain en rien, S. Doppelt). Les plus fragiles, peut-être, sont des enfants, des adolescents suivis longuement par F. Deligny (ici Essi & Copeaux, Derniers écrits et aphorismes) qui demeurent dans le silence, silence qui rappelle à l’autrice une émission regardée « enfant », avec seulement image et musique — mais l’émission ne durait pas, suivie d’une « sortie du silence » ; la situation des autistes, toujours dans le silence, conduit à une question troublante, « Comment agir, avancer, accomplir dans la vacance du langage ? ».
Anne Malaprade ne se limite pas à écrire à propos d’autres thèmes qui charpentent son œuvre, elle reste attentive à ce que chaque auteur écrit. Ce qui apparaît remarquable dans cet ensemble, c’est le fait que son écriture bien reconnaissable ne change pas quand on passe du texte d’ouverture et des postfaces aux recensions. Le lecteur retrouvera des paronomases analogues (phra/phase : surprend/suspend), la volonté de toujours préciser que manifestent les séries de trois termes (ou de deux fois trois, moins souvent de quatre) : le lapsus, le dérapage, la déprise ; un creux, un vide, un abîme ; Muse compagne, sœur(Liminaire) et doublé, redoublé, dédoublé ; raisonnée, contrôlée, rationnelle ; sujet parlant, aimant, vivant ; le chaud et le désir, le printemps et la vie, la légèreté et la grâce, etc. ; il ne s’agit jamais de coquetterie, seulement d’un souci de cerner ce qui, la plupart du temps, n’est pas simplement descriptible, définissable. Les énumérations ont une fonction semblable, comme parmi d’autres L’étrange côtoie le familier, l’inconnu, le connu, le lointain, l’intime et le familier.
Il faudrait s’arrêter longuement au texte titré « Liminaire » : c’est un texte de passion, un autoportrait saisissant et l’on relira plusieurs fois ce qui à la fois cache et découvre Anne Malaprade : « La musique, ma musique mes muses mères sœurs filles les unes dans les autres. Toute musique en moi, pour moi, avec moi, miraculeusement toi. Mon moi musique. Il n’y a pas de pourquoi, il n’y a que du comment ». Mais il n’y a que de la passion quand elle lit et écrit, lie et délie.
On appréciera la qualité de l’impression et de la présentation des livres de cet éditeur. Sa collection "Poésie" publie en même temps que le livre d’Anne Malaprade des recensions d’Olivier Barbarant parues dans Europe.
Anne Malaprade, Les mots font toujours des histoires, « J’écris comme on lit et délie », éditions Illador,2026,248p.,16€. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 9 juin 2026.
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