13/09/2026
Durs Grünbein, Presque un chant

Le chien cartésien
Frétillant pour chaque « Non ! » qui le transporte ailleurs
Des paroles telles des puces dans son pelage, le museau dans la saleté
Les oreilles plaquées en arrière dans sa fuite devant les zéros
Chassé par les maux moindres vers la grandeur absolue
Las du ciel vide, la gorge vulnérable
Il obéit à la première instance venue qui le pense
Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard,
2019, p. 35.
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12/09/2026
Jacques Roubaud, strophes reverdie

Quand
La lampe pas encore éteinte
Quand le feu commence à pâlir
Quand le soleil renonce quand
Les gens qui passent dans la rue
Noircissent
Ach !
Tu es vieux tu te ressembles
Encore les jours de marché
Un peu de pluie et tu vas fondre
Sur les feuilles mouillées un peu
Courir comme un homme sans pieds ?
Jacques Roubaud, strophes reverdie,
L’Usage, 2019, p. 31 et 35.
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11/09/2026
Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis

Lyrique
ligne chancelante des feuilles
têtes des sept peupliers anglais au loin
au-delà de l’espace bleu et vert
concède ta dissolution.
invraisemblance de penser, en juin,
quand ces têtes lointaines, et la touffe, le point
de ta nudité, sous les langues chaudes des fenêtres
s’emplissant de soleil, me faisant signe, là-haut,
à la brièveté équivoque de ces matins.
je le savais, il m’en souvient, il faisait beau,
de la beauté de l’air qui ne dit rien,
pour les heures dans nos matins, et s’en va.
chaleur de l’herbe courte, versée, odeur,
et de tes jambes,
couverte.
Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis,
Gallimard, 1991, p. 36.
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10/09/2026
Jacques Roubaix, Dors, précédé de Dire la poésie

je m’éveille
et j’entends
un cri
un cri
d’avant que
je m’éveille
——————
le noir
noir
noir
et
l’air
jam
ais
vide
Jacques Roubaud, Dors, précédé de
Dire la poésie, Gallimard, 1981, p. 79.
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09/09/2026
Jacques Roubaud, Dix hommages

Rue Raymond Queneau
On a convoqué les mots
Dans la rue Raymond Queneau
Mots de bruit, mots de silence
Des mots de toute la France
Ils envahissennt les rues
De Paris ses avenues
Les verbes ouvrent la marche
De la langue patriarches
Ensuite les substantifs
Aidés de leurs adjectifs
Les pronoms, les reletifs,
Et les autres supplétifs…
Ah ! voici les mots d’amour
Ils accourent des faubourgs
Les rimes font ribambelle
Dans la rue de la Chapelle
D’autres viennent à dada
Par la rue Tristan Tzara
Certains traînent qui sont lents
Encor Place Mac Orlan
Un s’écrie « attendez-moi ! »
Attardé rue Max Dormoy
Enfin les voilà en masse
Ils s’alignent dans l’espace
Ils composent sans problème
Cent Mille Milliards de Pouèmes
Jacques Roubaud, Dix hommages,
Ink, np, 2011.
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08/09/2026
Jacques Roubaud, Trente et un au cube

finster sam der Tod
DE TA VUE JE MEURS de te voir, d’être tes yeux, leur gris et leur bleu selon l'instant de la nuit, chaque temps de la vue est
mort, de la durée se dépose en moi, segments ma vie : « le monde au- dehors est riant jeune et rouge vert mais en dessous est noir
sombre comme la mort » moi je meurs de ta vue les yeux me dilatent, me réduisent à un point, je les emporte partout,
poison de couleur, contact de la couleur, gris, bleu-gris selon les horaires de l’eau, ta mort se déclenche en moi, je vis
dans ta vue, qui monte ma mort comme horloge, comme salive, qui apprête ma mort, je suis dans le point bouillant de ta vue
[…]
Jacques Roubaud, Trente et un au cube, Gallimard, 1973, p. 113.
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07/09/2026
Jean Ristat, N Y Meccano

Equitable Center Galleria
La belle poésie pour les larmes comme
Elles roule sur les vitres de manhattan
Un coup de balai un aspirateur à poux
En finir avec la masturbation des nymphes
Une poudre de perlinpimpin à l’église
Sur le cadavre enrubanné la bouche ouverte
Une poule couve la nuit et la clochette
En l’air commande aux agenouillements poussifs
L’abandon dans les sofas des muses à voilettes
Ô mes jolies pensives à se moucher dans
Parménide avec des violettes de parme
La main dégantée pour le flacon de sels
La suffocation d’une baladeuse dans
Les replis moisis des culottes de zouave
Les métaphores et les cloportes à douze pattes
[…]
Jean Ristat, N Y Meccano, Gallimard, 2001, p. 15.
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06/09/2026
Jean Ristat, Le théâtre du ciel, Une lecture de Rimbaud

E Blanc, Scène 3
Elle venait sans que j’y prenne garde à pas
De loup et ce cœur en moi s’usait peu à peu
À battre la chamade je ne l’avais pas
Reconnue tant son visage était pâle et
Ressemblait à s’y méprendre à la blanche nuit
Ses regards enjôleurs me grisaient doucement
O comme elle était tendre lorsqu’elle voulut
Me prendre par surprise au petit matin calme
J’aurais pu te quitter sans avoir baisé ta
Bouche tandis qu’à m’étreindre elle buvait mon
Sang O la camarde ma camarade attends
Encore un peu je n’ai pas fini d’inventer
Pour lui les mots du nouvel amour
Jean Ristat, Le théâtre du ciel, Une lecture de Rimbaud,
Gallimard, 2009, p. 40-41.
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05/09/2026
Jean Ristat, Ô vous qui dormez dans les étoiles enchainés

Le pays des ombres
I
Je suis né au pli du crime venant de nulle
Part pour aller on se sait où en ce temps-là
Le feu
Sanglant ouvrait les lèvres pâles de la nuit
On entassait les cadavres dans les fossés
Et l’homme en l’homme se mourait d’avoir perdu
Son nom
Ma bouche est sans parole au sortir de l’enfer
II
À quels autels de la mémoire Ô dieux
De mon enfance célébrer les morts ne parlent
Pas les morts rient de nous dans le pépiement
Des oiseaux la nuit s’avance comme un loup dans
La bergerie je suis né au pli du crime
(…)
Jean Ristat, Ô vous qui dormez dans les étoiles enchaînés,
Gallimard, 2017, p. 29.
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04/09/2026
Jean Ristat, Le Fil(s) perdu

Cinquième méditation
J’écrivis ces jours derniers : Boileau c’est moi. Il me semblait que ce n’était là qu’un premier pas : l’individualisme en littérature reste une séquelle de l’ancien régime bourgeois. La propriété littéraire, outre qu’elle est une malhonnêteté — comment prouver que Boileau est Boileau, est bien l’auteur de … ? et quand bien même l’on prouverait qu’il écrivit effectivement, à une période donnée de sa vie, telle ou telle œuvre, quel est ce IL ? Quel rapport y a-t-il entre le Boileau des Épîtres et celui des Satires, ou de L’Art poétique ? Je revendique pour les écrivains le droit à leur autodétermination : ainsi Boileau c’est moi. Outre qu’il y a une malhonnêteté à passer de l’individualité problématique (unitaire) de l’écrivain à la propriété — j’affirme que celle-ci est un vol.
Boileau c’est moi. Boileau c’est nous.
Jean Ristat, Le fil(s) perdu suivi de Le lit de Nicolas Boileau et de Jules Verne, Gallimard, 1974, p. 69.
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03/09/2026
Jean Ristat, Ode pour hâter la venue du printemps

La mort de l’aimé,
II
Nul repos pour celui qui souffre ni miroir
Et le mur peint à la chaux appelle une étoile
La nuit garde son secret comme un bouquet d’arbres
La lumière sur le lit un tigre allongé
L’amant sous la grêle un souffle dans les draps
On ne dit plus qu’on pleure dans l’ombre des chambres
Les fleurs ont oublié les couleurs de l’été
Dans le puits d’un rêve la chaîne dévidée
Cheval fou la fièvre t’emporte à cru les membres
Rompus tournoyante pour l’attaque le repli
Ne crains rien amour je veille sur ton sommeil
Je fouetterai le vent mauvais jusqu’au sang
J’éteindrai dans la glace l’ardeur des démons
Voici que le matin s’annonce aux volets
Le jardin montre ses parures et ses rubans
Le ciel a la couleur de tes yeux et tu ris
On ose aimer encore on ne veut plus mourir
Jean Ristat, La Mort de l’aimé, dans Ode pour hâter la
venue du printemps, Poésie/Gallimard, 2008, p. 126-127.
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02/09/2026
Jean Ristat, Artémis chasse à courre le sanglier, le cerf et le loup

La chasse du loup
À cette heure incertaine où l'obscur dispute
Au jour son royaume la déesse repue
Rappelle ses valets avant que de céder
Au sommeil tous les oiseaux se sont tus et les
Pâles enfants des hommes tremblent dans leurs draps blancs
Lorsqu'un rêve très ancien vient les visiter
À la vitre étoilée de la chambre l'ombre
Bleue de la bête qui regarde et attend
*
À l'enclume de la nuit apollon martèle
La lune vieille casserole cabossée
Et blanchie aux feux ronflants de l'empire des
Morts voici l'heure des métamorphoses et des
Enchantements Ô théâtre où tout s'échange et
Se déplie les mots comme fleurs de papier
*
Elle qui fait pleuvoir des plumes d'argent pour
Son apothéose portée comme un os
Tensoir sur le brancard du ciel montre son ventre
Rond de vierge engrossée par le vent à tout
L'univers comme une lanterne magique et
Darde lumineuse ses flèches innombrables
*
Par les orbites décavées de sa tête
Grottes profondes sortent les loups tour à tour
Dévalant les toboggans de ses rayons comme
Des pistes neigeuses et pentues à vertige et
Culs par-dessus têtes tombent dans les bruyères
[...]
Jean Ristat, Artémis chasse à courre le sanglier, le cerf et le loup,
Gallimard, 2007, p. 43-44.
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01/09/2026
Michel Ange — Rodin, Corps vivants

Avec ce catalogue imposant, nous sommes bien éloignés des premières listes d’œuvres établies pour une exposition à la fin du XVIIe siècle ou des fiches plus nourries et diffusées auprès d’un public cultivé des "Salons" du XVIIIe siècle ; Diderot a développé des textes critiques sur les œuvres mais cette nouveauté ne sera intégrée qu’au siècle suivant dans les catalogues. Ils s’étoffent alors de gravures, puis de photographies, et de notices sur les peintres : les tableaux étaient entrés dans l’économie de marché et toute une série de documents les concernait. Aujourd’hui, ce sont des historiens de l’art qui ont la charge du catalogue d’une grande exposition et ils sont accompagnés d’une large équipe qui étudie des points précis. Pour Michel-Ange et Rodin, l’introduction comme les études aident à redécouvrir les deux sculpteurs — redécouverte : ils ont fait l’objet de très nombreuses expositions et ont souvent été rapprochés, mais insister à nouveau sur le lien de filiation ne suffit pas, l’objectif est ici d’analyser « les liens esthétiques, formels, stylistiques et conceptuels qui se tissent à (…) quatre siècles de distance ». Ce faisant, mettre en évidence que, pour l’un comme pour l’autre, il s’est toujours agi de sculpter le corps comme « expression de la vie », ce que résume "Corps vivants" et le titre choisi par C. Ariot et M. Bormand pour présenter l’ensemble, "La vie en tant que telle".
Les œuvres de Rodin sont abondantes dans le musée qui lui est consacré à Paris, il fallait cependant rassembler ses œuvres, comme celles de Michel-Ange, présentes hors des musées français (Allemagne, États-Unis, Italie, Royaume uni, etc.), construire l’iconographie et trouver un équilibre entre les reproductions en pleine page (Michel-Ange, La Piété ; Rodin, Je suis belle) et d’autres de dimensions plus modestes (Michel-Ange, Faune dansant avec un tambourin, sanguine ; Rodin, Femme nue dansant, crayon au graphite). Il fallait aussi les présenter et les commenter, sachant que l’iconographie n’est pas limitée à la totalité des œuvres exposées, s’ajoutent notamment des dessins, des photographies, des œuvres d’autres peintres et sculpteurs (Ossip Zadkine, Hommage à Rodin) : l’ensemble des textes constitue une documentation de qualité que des dizaines d’heures de lecture n’épuiseront pas.
Les études, savantes mais lisibles par tout amoureux de la sculpture, font reculer notre ignorance et l’on ne peut en quelques lignes les résumer toutes. Les travaux de Léo Steinberg (1920-2011) à propos de Michel-Ange sont présentés par G. Cassegrain qui insiste sur un des principes de lecture du critique d’art, pour qui le regard doit souvent revenir sur une œuvre, l’interprétation étant toujours à reprendre, « sans fin ». É. Pagliano recherche Michel-Ange et Rodin dans leur œuvre, aucun autoportrait n’étant connu ; F. Blanchetière retrouve chez les deux artistes la présence de Dante, en Italie avec la fresque du Jugement dernier dans la Chapelle Sixtine, et Rodin, avec La Porte de l’Enfer, a prouvé qu’il était fasciné par La Divine comédie. Si Michel-Ange a été reconnu très vite comme maître de la Renaissance, Rodin en a prolongé l’image, ce qui est très clairement affirmé dans un article du critique d’art Octave Mirbeau en 1884 ; le lien entre les deux sculpteurs sera ensuite continuel objet d’étude jusqu’à nos jours.*
Tous deux se confrontent à deux modèles, la Nature et l’Antiquité, non pour reproduire mais en construisant une esthétique nouvelle. Il est visible que dans les corps de Michel-Ange les traits masculins et féminins se mêlent, comme dans l’Ève du péché originel au plafond de la Chapelle Sixtine, au point que certains critiques ont déduit de cette ambiguïté une possible homosexualité de l’artiste, sans comprendre qu’il engageait la sculpture dans une voie nouvelle où le réalisme n’a pas sa place. Il ne s’agit pas de reproduire le corps, masculin ou féminin, mais de penser sa vitalité, d’où l’importance de l’érotisme qui la manifeste par excellence. À côté de la figure serpentine, figure même des mouvements du corps, dans son étude Claire Maingeon rappelle l’érotisme de la Léda de Michel-Ange, que l’on connaît par les copies, et l’exaltation du corps féminin dans l’œuvre de Rodin. À côté de ses très nombreux dessins, il faut revoir son Iris, messagère des dieux, statue acéphale mais aux cuisses ouvertes.
Une femme sans tête ? C’est un point commun essentiel entre Michel-Ange et Rodin, l’inachèvement volontaire d’une sculpture. Ophélie Ferlier Bouat, dans "L’œuvre en devenir, Polarités du non-finito chez MA et R", cite une réflexion de Rodin qui définit justement de quoi il s’agit :
Il n’y a pas de fin possible dans une œuvre d’art, puisqu’elle est Nature et la Nature ne connaît pas de fin, étant infinie ; on s’arrête donc à un moment ou à un autre quand on a mis dans son œuvre tout ce qu’on voit, tout ce qu’on a cherché, tout ce qu’on a envie de mettre ou tout ce qu’on désire particulièrement : mais on pourrait vraiment continuer indéfiniment et voir encore plus à faire.
Continuer, mais aussi s’arrêter, décider de garder intact une partie du matériau. Cette pratique n’existe que depuis la Renaissance et si certaines statues antiques endommagées ont été restaurées, on sait que Michel-Ange a refusé le Torse du Belvédère, sans tête, sans bras et sans jambes, le trouvant parfait dans cet état, et qu’il a choisi de ne pas terminer une partie importante de ses sculptures Les parties inachevées, du tombeau des Médicis, longuement observées par Rodin lors de son voyage en Italie, « permettent au regard de hiérarchiser les informations (…), de sélectionner, d’isoler, de valoriser » (O. Ferlier Bouat).
Cette manière de créer est également analysée par G. Didi-Huberman ("Captifs et captives") dans La Pensée de Rodin : le visage d’une jeune femme, poli, émerge d’un cube, masse informe, qui semble venir directement d’une carrière. Rilke, cité, y voyait « un visage qui s’élève lentement du lourd sommeil de la durée noire ». Rodin avait, lors de son voyage à Florence, découvert des œuvres de Michel-Ange, celles de la Nouvelle Sacristie et la « série des Captifs inachevés » ; « on ne savait plus dans quel sens s’orientait le dialogue de la forme et de l’informe, du corps humain et du bloc minéral ». Rodin n’a pas emporté l’adhésion de tous, mais le non finito venu de la Renaissance « devint un paradigme majeur pour toute la modernité sculpturale ».
Il n’est pas toujours possible de se rendre à une exposition, celle consacrée à Michel-Ange et Rodin au Louvre, par exemple, et rien ne remplace le regard, le fait de se déplacer devant une sculpture, de revenir en arrière pour comparer, vérifier un détail, etc. Certes. Ceci dit ce catalogue, à la fois savant mais toujours accessible est un bel ouvrage de référence qu’on lira après avoir (ou non) regardé les œuvres et que l’on consultera souvent. On trouvera très utile une abondante bibliographie (beaucoup d’ouvrages appelés par les notes des articles) qui intègre les catalogues d’expositions passées (celle de "Rodin et l’art des anciens grecs", au British Museum, à Londres en 2018).
* Est rappelée la publication en 2023 de la thèse de Sara Vitacca sur la réception de Michel-Ange entre 1875 et 1914.
Ariot Chloé et Bormand Marc (sous la direction de), Michel Ange-Rodin, "Corps vivants", Musée du Louvre/Gallimard, 384 p., 49 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 17 juillet 2026.
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02/08/2026
Vacances...
''Littérature de partout'' reprendra ses activités le 1er septembre
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01/08/2026
Sarah André, J'arrive pas à sortir de ce pigeon

Sarah André (1984) a pris le pseudonyme de André Andrépour « le travail de dessin et des textes qu’elle débute en 2012 parallèlement à ses autres projets dans le domaine du théâtre et de la performance ». Elle pratique dans L’Ours Blanc un humour décalé, fondé principalement sur l’absurde, humour peu pratiqué en littérature, plus en langue anglaise que française — de Swift, et Edward Lear, Lewis Carroll à S. J. Perelman (scénariste des Marx Brothers), en France de Jarry et Ionesco à Éric Chevillard. Les trente-huit textes publiés dans L’Ours Blanc comptent 2 lignes pour le plus bref, plus de trois pages pour le plus long ; ils relatent une situation banale (préparer un repas, par exemple) qui se dérègle ou extraordinaire, hors du vraisemblable, présentée comme banale.
La narratrice se met en scène dans le premier texte en commentant le choix de son prénom, acte social par excellence. Ses parents, assure-t-elle, avaient choisi "Stéphane", à la fois masculin et féminin, mais se sont ravisés : l’aîné portait déjà ce prénom. Ils ont choisi "Sarah" (« c’est pas mal, c’est même très bien ») ; ce prénom serait cependant difficile à porter, prétend-elle, à cause d’une confusion possible entre "Sarah" et "Ça va", qui le transformerait en locution de politesse quand elle indiquerait à autrui son identité. Un autre texte revient sur les prénoms et leurs prétendus rapports avec une profession (ce pourrait être avec le caractère, les pierres précieuses, etc.). L’absence totale de relation entre les métiers énumérés suffit à montrer l’absurdité du discours : « Sarah je trouve que ça fait médecin (…) ça fait actrice aussi, je trouve que ça fait tout en fait écrivaine, chauffeuse de bus et basketteuse. »
Un autre récit ("Deux bébés") part d’un fait social observable, le fait que des adolescents fuguent et, parfois, quittent définitivement la famille, presque toujours sans prévenir qui que ce soit. La majorité des lecteurs ne trouverait sans doute rien qui prête à rire dans ce genre de situation. Sarah André, en déplaçant un élément — ce sont des bébés qui fuguent — transforme ce qui pourrait être un drame en récit comique par son absurdité. Cependant, elle conserve quelque chose de ce qui justifie régulièrement une fugue : si les bébés sont partis, c’est « peut-être qu’ils sont amoureux et que c’est pour ça qu’ils ont quitté leurs familles, pour vivre leur amour ». À les regarder déjà un peu éloignés du domicile familial, la narratrice constate qu’« ils ont la classe, cette indépendance, ça les rend trop cools ».
Un récit peut s’amorcer de manière classique, « J’aime bien cueillir toutes sortes de choses, des fleurs », en accord avec son titre, "Cueillir des fleurs", sauf que les derniers mots de la phrase explicitent le contenu de : « toutes sortes de choses », et font basculer le lecteur dans l’absurde : « et aussi des gens ». La narratrice en fait des bouquets placés dans de grands verres pour qu’ils gardent les pieds dans l’eau ; elle les fait sourire, les coiffe, etc., et elle note « ils font des mouvements pour me séduire ». L’humour, ici comme dans d’autres récits, a une portée sociale, politique qui apparaît dans la dernière partie : la fable est une variation sur la soumission acceptée. En effet, quand ces gens en bouquets font observer qu’ils ont du mal à rester toute la journée dans leur verre, elle les libère mais « avant qu’ils ouvrent la porte je leur ai demandé pourquoi ils n’étaient pas partis avant ». L’"Histoire d’une maman", elle, pose brutalement la question du statut de la mère qui, liée à ses enfants, n’a aucun temps disponible pour vivre ce qui l’intéresse. Ici, elle est avec eux « à la place de jeux (…) et ils sont chiants ». Comme ils continuent à l’être malgré ses observations, elle les laisse et « rentre chez elle » ; elle dispose alors de « plein de temps pour faire des trucs qu’elle aimait bien faire avant ». Avant d’avoir des enfants. Une autre femme fait part de sa difficulté à vivre avec son enfant de 4 ans et le père ; elle fait comme les autres parents mais « ça remplit pas les journées ». On pense à ces couples formés à la va-vite, où un enfant vient par accident, « Je m’étais laissé aimer et après mon corps a fait l’enfant, et voilà. »
Les textes dont l’absurdité n’entraîne pas de réflexion sur la société sont plus ou moins développés comme celui où une femme annonce : « Désolée, mais je suis devenue un invertébré », et précise pourquoi cette métamorphose complique la vie quotidienne. Certains textes brefs déconcertent par le redoublement, d’entrée, de leur absurdité, comme celui titré "Le visage" : « C’est l’histoire d’un garçon qui n’a pas de visage et personne le reconnaît jamais ». Un élève propose donc de faire de cette absence un signe d’identité. On suit également les quelques lignes consacrées à un « agent pas secret » qui se comporte selon les règles de sa profession ; quoi en dire ? « Tout se passe bien ». Dans la même veine, le lecteur apprend qu’une personne « réalise des choses extraordinaires » très facilement « et ça marche bien. »
Le lecteur reconstruit dans cet ensemble un « portrait sans concession de l’époque », pour reprendre la présentation de l’éditeur. L’écriture est adaptée à la scène avec la diversité des marques de l’oral. Par exemple, après un discours classique sur la médecine (les médecins sont nuls, leurs vaccins dangereux), on lit : « en fait ils marchent très bien leurs vaccins et […] en fait tout est positif » ; la reprise de l’appui de discours (« en fait ») ; ici, les marques de l’oralisation sont nombreuses : le pronom « ils » comme sujet avant le nom qu’il remplace, la proposition générale (« tout est positif ») qui renforce la confiance affirmée, le verbe « marcher ». On n’oublie pas l’entrée par excellence dans un récit, « C’est l’histoire de… », les négations sans « ne » et l’emploi de « sur » pour d’autres prépositions (« je suis sur un ongle plutôt court »), le singulier pour le pluriel (« c’est les murs »), le vocabulaire passe-partout (« c’est débile »), les phrases sans ponctuation palliée par la diction, etc. Et l’on se prend à relire à voix haute toutes ces petites scènes…
Sarah André, J’arrive pas à sortir de ce pigeon, revue L’Ours Blanc ; éditions Héros-Limite, 2026, 38 p., 6 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 1er Juillet 2026.
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