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17/06/2026

Armonia Somers, La femme nue

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Armonía Somers (1914-1994) (1) a publié La Mujer desnudaen 1950 : le roman a été un objet de scandale à cause de sa violence et de son érotisme ; elle est l’autrice d’autres romans et de plusieurs recueils de nouvelles toujours inédits en français. Reconnue aujourd’hui comme une des grandes écritures féminines en Amérique latine, son livre avait été traduit en français en 1993. La lecture du texte a changé avec le féminisme, elle a été redécouverte aux États-Unis, en Italie et dans le monde hispanophone et exigeait une nouvelle traduction. Ce n’est sans doute pas aujourd’hui pour les mêmes motifs que le roman serait encore mis à l’écart, mais plutôt pour le fait qu’une femme affirme et vit sa liberté d’être une femme .

 

La première phrase pose le nœud du récit, Rebeca Linke redoutait que le jour de ses trente ans il ne se passe rien : « le néant ». Il faudrait toujours continuer à vivre selon l’ordre commun et que faire pour briser ce rien ? Elle avait acheté une maison à la campagne, elle s’y rend dans la nuit, l’éprouvant comme une « matrice originelle », nue sous son manteau qu’elle abandonne sur le sol. Le lecteur entre alors dans le fantastique, la femme coupe sa tête, la pose sur un support pour la contempler depuis sa tête irréelle jusqu’au moment où elle perd trop de sang : elle la remet en place pour « reconstruire l’univers réel » qui, par bonheur, a changé pour elle. C’est la nuit, « sa nuit à elle », et elle part, nue, dans la prairie. Commence un parcours initiatique, d’abord par la redécouverte de son corps, précisément de ses seins, « après un immense oubli ». Le lecteur ne sait rien de son passé, et ne saura rien, suppose seulement le vide des jours et comprend qu’elle voulait une rupture d’avec son quotidien, son assise sociale, sa manière de penser bien ancrée pour (se) vivre autrement.

 

Son parcours la conduit dans la cabane d’un bûcheron, Nataniel. Elle se couche près de l’homme qui dort, il s’éveille à demi, furieux contre son épouse, Antonia, qu’il appelle sans l’éveiller ; la femme nue refuse ce nom : elle est, dit-elle, Eva, Judith, Semiramis, Magdala, Gradiva, puis elle s’enfuit, ne laissant que le parfum de son corps. Le lendemain, elle est vue par deux paysans jumeaux qui abandonnent leur cheval et courent prévenir le village de sa présence ; le bûcheron, lui, regarde son épouse telle qu’elle est :

 

ce qui se tenait devant lui, il le découvrait seulement maintenant, il n’avait pas été témoin du processus qui décompose aussi férocement un être, cette épave humaine qui lui était tombée dessus d’un coup.

 

Parallèlement, la femme nue représente, comme la définit le sacristain, « le démon qui est sans doute le père ou le fils de cette bête sauvage nue ». Démon parce qu’elle est la figure de la liberté et du désir et c’est ce qui est inadmissible pour les hommes, ce que comprend très bien le curé qui, comme ses paroissiens, rêve de cette nudité. Il organise son sermon du dimanche autour de l’impossible liberté ; la femme nue est « libre de sa nudité », « Mais en soi la liberté individuelle de cette démarche obligeait chacun à réfléchir à l’impossibilité de la sienne propre ». Les hommes du village, comme tous les hommes, « morts d’ennui, fous de désir », pensent à la puissance de désorganisation de leur communauté qu’elle porte et ils décident de la trouver et de la supprimer.

 

Avant de mettre en œuvre le lynchage de la coupable, les hommes du village contraignent leurs épouses à prendre l’apparence d’une autre femme en empruntant le prénom d’une amie d’enfance ; quant aux femmes, elles s’accusent au confessionnal d’un péché : elles ont apprécié la découverte d’être désirées parce que devenues autres dans le lit. L’épouse est le temps d’une nuit une femme rêvée avant de revivre sa fonction de femme mariée : exit le désordre des corps, la mise en cause de l’équilibre individuel et social. La chasse reprend, Nataniel et la femme nue se sont aimés ; pour marquer ce changement, il prend désormais le nom de Juan et elle de Friné [Phryné, en français, nom d’une courtisane vivant au quatrième siècle avant notre ère]. Ils sont ainsi sortis de leur vie d’avant, ce qui est inadmissible pour la communauté — Rebeca-Phryné a tout oublié, « image même du présent », Nataniel-Juan a brisé le lien du mariage, donc tourné le dos au village construit sur le respect des règles, la transmission des biens, etc. Il est tué à coups de pelle et agonise dans les bras de la femme nue, l’église brûle et le curé se dénude et se jette dans les flammes. Quittant le village, la femme suit le cheval abandonné quand il entre dans la rivière et elle s’y noie, « Fortement violacée dans son dernier nu, dans sa tentative ultime de se justifier sur le cercueil glissant de l’eau ». Fin de l’histoire d’une femme qui ne cède rien quand elle décide de vivre ce qu’elle est.

 

La traductrice, dans sa préface, trouve plusieurs raisons d’aimer le livre, la dernière est à retenir. Quand Juan-Phryné se montrent nus l’un à l’autre, ils « en mesurent le danger comme la grâce : « Peut-être que désormais plus rien ne nous appartiendra, sinon la certitude de cet échange » ». On apprécie aussi les passages de l’imaginaire au réel, la tendresse de l’autrice pour quelques personnages, la justesse de ce qu’elle écrit des corps, de la violence et du désir. Le tout restitué par une traductrice attentive qui écrit modestement, « la perte est inévitable ; elle est aussi ce qui rend possibles de nouvelles lectures. »  

 Armonia Somers, La femme nue, traduction de l’espagnol (Uruguay), Alexandra Carrasco-Rahal, préface Blandine, Rinkel, dessins Aude Mermilliod, L’imaginaire /Gallimard, 2026 160 p., 12 €. Cette tension a été publiée dans Sitaudis le 6 mai 2026.

16/06/2026

Joseph Brodsky, Comme n flambeau dans ces ténèbres noires

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              Partie du discours

 

                             I

 

De nulle part, avec amour, martobre, le tant

honoré et non moins cher ma chérie, mais peu importe

qui, vu que les traits du visage, il est temps

de l’admettre, sont fluctuants, ces quatrains qui portent

un salut du fidèle, pas à vous - à qui donc ? -, de l’un

des cinq continents dont la matrice reste l’aventure ;

t’aimant plus que les anges et moi-même, me voici plus loin

de toi que ces deux autres genres de créatures ;

tard, dans la nuit, dans la vallée ronflante, tout en bas,

dans un bled engelé de congères jusqu’aux vitres,

me tortillant, la nuit, dans une paire de draps,

géographie réservée au milieu de ladite présente épître,

la tête sous l’oreiller je meugle « … mour… »

d’outre toutes les mers qui n’ont pour limite

et de tout le temps te cherchant jusqu’au jour

en miroir un peu dingue, je t’imite.

 

                        (traduction André Markowicz)

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 161.

15/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans les ténèbres

                          joseph brodsky, comme un flambeau

         Partie du discours

 

                  XIII

 

Pas précisément la folie, mais l’été fatigue.

Chercher sa chemise dans l’armoire, jour de perte pure.

Vivement l’hiver peut-être, que son poids prodigue

Recouvre les villes, les gens — surtout la verdure.

Je vais m’étendre tout habillé dans le lit, je vais lire

à dieu sait quelle page à dieu sait quel livre,

tant que les restes d’années comme un chien qui se vire

de chez l’aveugle ne rentent dans les clous. Vivre libre

c’est ne plus penser à comment le tyran s’appelle,

c’est le vin de Chiraz plus mauvais que ta propre salive,

et bien que semblable à la corne de bélier, ta cervelle

tente encore de saler son iris, mais plus rien n’arrive.

 

[traduction André Markowicz]

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 169.

14/06/2026

Joseph Bodsky, Comme un flambeau dans ces ténèbres noires

joseph brodsky, comme un flambeau, florence

Décembre à Florence

 

                  I

Les portes inspirent l’air et soufflent la vapeur ; mais

toi tu ne reviendras pas ici où deux par deux

cheminent au-dessus de l’Arno sableux,

quadrupèdes d’un nouveau genre Les portes

luttent, sur la chaussée sortent des bêtes.

Quelque chose, c’est vrai rappellent la forêt

dans l’atmosphère de cette ville. C’est une belle ville

où, à l’âge qu’on sait, on cesse simplement de regarder

en remontant le col de sa veste.

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 185.

13/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires

joseph brodsky, comme un flambeau, souhait

En développant Platon

 

               I

 

Je voudrais vivre. Fortuitement dans une ville, où la rivière surgirait de dessus le pont, comme de la manche la main, et s’en irait au golfe en écartant les doigts, comme Chopin, sans montrer à quiconque le poing.

 

Qu’il y ait un opéra, et qu’un ténor vétéran y chante

consciencieusement le soir l’air de Mario ;

         que le Tyran dans sa loge l’applaudisse, tandis que moin au parterre,

je soufflerai, les dents serrées de haine : « Le veau ».

 

Dans cette ville

il y aurait un club de voile et un club de football,

L’absence de fumée aux cheminées de brique des usines proclamerait la venue du dimanche

et je serais chahuté dans le bus en froissant fort un rouble dans  ma main

 

J’associerais ma voix au grand rugissement

là où le pied relie ce qu’entreprend la tête

 

De toutes les lois édictées par Hammourabi les principales sont corner et penalty.

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 193-194.

 

 

12/06/2026

John Keats, Sonnets complets : recension

john keats, sonnets complets, recension

Les sonnets de Keats (1795-1821) sont dispersés dans son œuvre et, régulièrement, dans sa correspondance. Le genre, inscrit dans une longue tradition, lui convenait, lecteur amoureux notamment des sonnets de Shakespeare. La forme elle-même, par sa brièveté, était propre à satisfaire son goût pour rendre compte d’une émotion. Il a adopté dans une première période le sonnet à la française (2 quatrains + 2 tercets) avant de reprendre le modèle shakespearien (3 quatrains + 1 distique) ; les motifs en sont variés, on lit des sonnets en hommage à ceux qu’il admire, du passé (Homère, Chaucer, Spenser) ou vivants et parfois du cercle amical (Haydon, Hunt) et familial (les frères), des sonnets amoureux, moins nombreux ; d’autres ont pour motif la nature (Sur la mer, au Nil), quelques-uns abordent le domaine politique (À la paix), rendent compte d’une méditation (À la solitude, sur la mort) ou ne dédaignent pas un sujet plus léger (Au chat de Mme Reynold). Les 64 sonnets sont suivis d’un poème en quatrains, La Belle dame sans merci, et des 6 odes écrites par Keats en 1819 : Ode à Psychéà un rossignolsur une urne grecqueà la mélancoliesur l’indolenceà l’automne.

 

Keats était nourri des œuvres du passé anglais, lointain, de Chaucer à Shakespeare et Spenser (La Reine des fées), et proche, qu’il s’agisse de Robert Burns (« grande ombre ») ou de Thomas Chatterton (1752-1770) qui se suicida à 18 ans (« Soudain ton matin clair / Se transforma en nuit »). Il lisait ses contemporains, son ami et mentor Hunt comme Wordsworth, Shelley ou Byron — ces deux derniers le méprisant parce que d’origine modeste — et connaissait d’autres littératures (Homère, Pétrarque, adaptant même, en douze vers, un sonnet de Ronsard). Le "Grand Tour" initiatique pour la connaissance des œuvres de l’Antiquité, notamment en Italie, qu’effectuaient écrivains comme artistes, a bien été entrepris par Keats mais s’il atteint Rome en novembre 1820 il y meurt de sa tuberculose le 23 février 1821. La Grèce et la Rome antiques sont constamment présentes dans toute l’œuvre, par leurs lieux et, surtout, le nom des dieux et déesses ; rêvées et écrites comme si les noms dans les poèmes leur conféraient une réalité, ainsi dans l’"Ode à Psyché" où il se propose de chanter les louanges de la déesse :

Sans doute ai-je rêvé ou bien mes yeux ouverts
Ont-ils vu aujourd’hui vraiment Psyché l’ailée ?
(…)
Oui, je serai ton prêtre et je t’élèverai
Un temple en mon esprit et ses vierges contrées

 

Le mythe de Psyché et Éros ne pouvait que plaire à Keats, écrivain de sonnets autour de l’amour, ses sonnets travaillant avec bonheur les lieux communs du genre. Il reprend le thème de l’amour pour une femme juste aperçue, amour soudain qui n’aura pas de suite tout en produisant la douleur de l’absence, « C’est de mes joies d’amour souffrance que tu glisses » — Baudelaire se souviendra du thème dans À une passante. C’est encore une vision classique donnée par le poète, qui serait heureux d’être couronné de lauriers et admiré mais qui prétend cependant qu’il abandonnerait cette reconnaissance pour l’amour, « rien ne vaudra jamais / La révérence due à vos souverains yeux ». Dans le domaine amoureux, faut-il attendre d’un poème qu’il expose ce qui est vécu ? Toute la sensualité de la relation désirée avec l’aimée peut y être exprimée, comme dans ce premier quatrain d’un sonnet :

 

Le jour a disparu, emportant ses plaisirs !
Suaves lèvres et voix, douce main, seins moelleux,
Souffle chaud, murmure léger, tendres soupirs,
Yeux brillants, forme accomplie, buste langoureux (…)

 

La venue de la nuit conduit à la séparation et ne reste que la vision de l’aimée emportée dans le sommeil. Classique encore l’association de l’amour et de la mort : la relation parfaite supposerait une fusion des vies du je-tu, manifestée par la confusion des souffles, faute de quoi mieux vaudrait disparaître, « Entendre le souffle de l’aimée, sur son sein / Et vivre ainsi toujours — ou sombrer dans la mort ». On relèverait bien d’autres passages sur l’obsession de la mort.

 

Ce qui permet aussi de vivre et reste toujours là, immobile, c’est la nature, dans tous ses aspects. La vie animale, par exemple, se manifeste toute l’année près de l’homme, visible l’été avec la sauterelle, audible l’hiver avec le grillon ; animaux et plantes les plus variés ont une place privilégiée dans les poèmes parce que leur existence est vue comme le « sommet de la jouissance humaine ». Quelles que soient les ombres de la vie, assure Keats, « Vous ne pourrez / Lever ma tête d’un lit frais d’herbes fleuries ». Lorsqu’il entreprend l’éloge du bleu, la couleur est associée au ciel, à l’océan, aux fleurs : harmonie de l’univers où tous les éléments se répondent, figures de l’ouverture qui s’opposent à l’étroitesse et aux chaos des villes, à leur noirceur. Dans la poétique de Keats, il est impossible de séparer la poésie et la nature, c’est-à-dire le vivant, et c’est pourquoi il faut selon lui écouter la voix des poètes, des artistes qui savent écouter la voix du monde et la restituer, tout comme l’« étrange rumeur » de l’océan dit « ce qui sera (…) dit ce qui n’est plus ».

 

Cette première version complète des 64 sonnets de Keats est traduite en alexandrins rimés, traduction justifiée par la volonté de suivre au plus près le texte anglais. D’autres éditeurs de sonnets ont adopté ce choix, parfois sans la rime ou, comme Yves Bonnefoy, ont préféré une adaptation plus souple en prose ; le lecteur peut apprécier les décisions du traducteur grâce à l’original en regard. Miguel Egaña introduit et commente chaque ensemble, accompagne sans excès sonnets et odes de notes ; sa bibliographie des éditions anglaises précède un large choix des études en anglais et en français. Une édition fort utile d’un romantique anglais insuffisamment lu en France au bénéfice de Shelley et Byron.

 

John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle Dame sans merci et de Odes, édition de Miguel Egaña, Classiques Garnier, 2025, 29 €. Cette recension a été publiée dans Sitaudis le 4 mai 2026.

 

 

11/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

 

armand robin, ma vie sans moi, silence, néant

Le moins de mots que j’ai pu et le silence

 

Moi le rien

Je pense ne rien exprimer

Avec des bruits de ruisseau je me contente de murmurer

 

                                      *

 

          Néant

 

Quand ils ne parlent plus

Les hommes savent tous

Qu’ils sont nés pour tien

 

Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi, éditions Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 358 et 359.

 

10/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

                           

                     armand robin, ma vie sans moi, traduction

                             Traduction 

Le grand avantage d’une traduction est que personne ne vous en sauré gré et que cet acte de poésie sera oublié, ou tout au moins jugé compromis ou équivoque ; les beautés viendront toujours du poème induit, les faiblesses toujours du traducteur. Le poème est recréé, mais à partir de sa fin, en remontant vers sa pure origine, souffle amical remontant toutes les eaux qui une fois déjà s’écoulèrent.

 

Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi, éditions Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 307.

09/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

                        armand robin, ma vie sans moi, sommeil

                        Mon après-minuit

C’est une heure où le corps, où le monde ont dû renoncer à leurs apparences abusives. Tout ce qui est néant est bien anéanti : il ne reste hors de l’être que l’âme, hors des choses que leur éternité.

Chaque jour au bout de vingt heures, je m’arrête et m’endors malgré moi ; mon sommeil est traversé de regrets. Du moins je me refuse à mon sommeil, je préfère, abasourdi, que mon sommeil soit, [.], que je n’en sois pas coupable.

 

Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi, éditions Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 303.

 

08/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

                         armand robin, ma vie sans moi, nature

Pour se livrer au bruissement des oiseaux, quelle surabondance d’ailes et de gazouillements ne faut-il pas loger en soi ? Quel immense espace d’eaux ne faut-il pas voir en soi pour aborder à la première vraie rive ? Seuls se hâtent au désert ceux qui sont plus désolés qu’un continent de sable ! Combien d’ombrages en soi ne faut-il pas pour se fier aux ombrages des arbres ?

Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi,

édition Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 299.

07/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

                             armand robin, ma vie sans moi, langage

                       Refuge en Chine

 

Le chinois soudain m’assura ce qui me manque. Ce fut une très forte partie entre les monstres mots et moi.

Rien, malgré toutes les langues, ne pouvait me libérer des mots strictement établis ; les langues de mes pays d’ici me faisaient coupable d’expressions qu’aucun coup de dés ne dérangeait. Nous écrivons un mot et il faut que deux ou trois le soutiennent ; l’inerte plasma de syntaxe ; il faut prêter main-forte au verbe ; mots libres, comme une âme, d’aller vers l’erreur ; langue sans pebte.

 

Au prix de mots gaspillés

Nous suggérons des mots

Je m’en allais dans un pays où Mallarmé était réel

Vie et mots gaspillés,

Et près d’eux le monde entier, arrêté !

 

Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi,

édition Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 234.

 

06/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

 

armand robin, ma vie sans moi, étranger

                         L’étranger

 

Je ne suis qu’apparemment ici

Loin de ces jours que je vous ai donnés est projetée ma vie.

 

Malhabile conquérant par mes cris gouverné,

Où vous m’apercevez je ne suis qu’un étranger.

Gestes d’amour partout éparpillés

Je me fraie une voie isolée, désertée.

 

D’une science à l’autre j’ai pris terrier,

Lièvre apeuré sentant sur lui braqué

Le fusil savant et sûr de la destinée

Aucune terreur ne m’a manqué.

 

Armand Robin, Ma vie sans moi, édition Françoise

Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 189.

 

05/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

 

armand robin, ma vie sans moi, prolétaire

                           Étoffe

 

Je suis fabriqué dans une étoffe populaire,

J’ai les gestes des fileuses prolétariennes dans mes gestes.

J’ai jeté pendant quatre ans dans mon âme , toutes les langues

J’ai cherché, libre et fou, tous les mots non domptés,

Indifférent au tendre ciel, aux oiseaux, aux amis nuages,

Je me suis très loin de moi bloqué

Dans ma citadelle de paroles humaines.

 

         Plus émouvantes que le ciel,

Plus colorées que mes anciens prés

Ce ne fut plus mes paysages que je fis passer,

Mais les mots de tous les hommes, les paroles de liberté.

 

Armand Robin, Fragments, à la suite de Ma vie sans moi,

édition Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 214.

04/06/2026

Henri Pichette, Odes à chacun

henri pichette, odes à chacun, elle

Ode à elle

 

Notre amour me point le cœur,

Je tremble pour toi et toi,

Je traverse la grand-peur

De te perdre toi et toi.

 

Mon bonheur risque la nuit

Au soleil de toi et toi.

Cendres vives ! quel ennui

Me serait sans toi et toi.

 

Est-ce bien sage ou bien fou

Que de prendre à toi et toi

Le baiser qui dira tout,

Silence, âme, et joie, et toi.

 

La fenêtre, fleur ou main

Ouverte grande par toi,

Tout peut en prison demain

Se changer pour moi sans toi.

 

Mais que dis-je, éternité ?

Je suis avec toi et toi,

Mourir n’a jamais été.

C’est qu’aux deux mondes je veille indivisible de toi.

 

Henri Pichette, Odes à chacun,

Gallimard, 1988, p. 45-46.

 

 

03/06/2026

Henri Pichette, Odes à chacun

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Ode à la poésie

 

Le présent m’est donné

Tout l’œuvre me féconde,

Mon regard étonné

Découvre encor le monde.

 

Je chante la rondeur

De la Terre vivante ;

Je pose en profondeur

Chaque étoile rêvante ;

 

Je houle l’océan

Et je veine le marbre ;

La clef du ciel béant,

Je lui vois profil d’arbre ;

 

J’épanouis les fleurs

De rosées arrosées ;

J’arque les sept couleurs

Au soleil disposées :

 

Je lisse à vives eaux

L’algue ; je tisse l’herbe ;

J’inspire les oiseaux

Légataires du Verbe ;

 

Je rosis le pêcher ;

Je nuance la gamme ;

Je sculpte le rocher,

Tant qu’il soit corps de femme ;

 

Au niveau du vivier

Je recueille la bulle ;

J’argente l’olivier ;

J’aile la libellule :

 

[…]

Henri Pichette, Odes à chacun,

Gallimard, 1988, 86-88.