Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/04/2026

Emily Dickinson, Une différence intérieure : recension

emily dickinsoe, une différence intérieure = recension

Une différence intérieure est le sixième volume traduit d’Emily Dickinson aux éditions Unes. Le traducteur François Heusbourg présente avant la page titre ce choix de poèmes de l’année 1862, à partir de laquelle l’écriture devient plus intense : jusqu’en 1866 près de la moitié de l’œuvre est écrite, « Son petit théâtre de poche projette des ombres immenses sur les parois du monde. » La scène de son théâtre, Emily l’emplit d’une nature qui lui est propre, de ses rêves, de son désir d’abandonner son « enveloppe charnelle » pour rejoindre ce que l’on peut nommer le divin, sans cependant que les nombreux poèmes liés à la mort effacent la joie profonde d’être là, de jouir du jeu de la nuit et de la lumière, des paroles échangées.

 

On ne lira pas de description de la nature, mais seulement des évocations d’un milieu naturel par le nom de ce qui y vit, s’y trouve : arbre, bois, brise, herbe, rosée, mer, chevaux, abeilles, papillons, oiseaux, loriot. Emily Dickinson désire parfois se fondre dans le vivant qui l’entoure, devenir ce qu’est l’herbe une fois coupée : elle acquiert un parfum simplement parce qu’elle est morte « Comme j’aimerais être un Foin — ». À côté de ce vœu de fusion avec l’extérieur se développe aussi une nature rêvée, un monde d’écriture, où elle devient un jour « Une Île dans l’herbe déchue — Que seules les Marguerites connaissent — ». Ailleurs « des Navires Pourpres tanguent doucement — / Sur des mers de Jonquilles ». Cette couleur vive est aussi attribuée aux après-midis, le rouge aux Golfes et aux flots, plus classiquement à l’Est, vivacité en accord avec la présence constante de la lumière qui vainc la nuit.

 

Quand la lumière est sur le point de disparaître, « c’est comme la distance / Dans le regard de la Mort. » Emily Dickinson affirme n’avoir pas plus peur de la mort que de la vie ou de la résurrection, et les poèmes à propos de sa disparition sont nombreux. Il ne s’agirait que d’abandonner un corps, une « enveloppe charnelle » vouée à la destruction et elle rappelle une évidence, « Mourir — ne prend qu’un petit moment — ». La relation à la mort en implique une à la vie, perçue ici et là comme un « écheveau de misère » ; misère spirituelle ? mais aussi affective mise à nu dans un poème qui condense une vie ; se jugeant quasi invisible, absente aux autres, dans son enfance (« Je ne parlais jamais »), elle aurait pu disparaître :

 

                       Et si ça n’avait pas été si loin —

                       Et que ceux que je connaissais

                       Partaient — j’ai souvent pensé

                       Combien je pourrais mourir — sans qu’on s’en aperçoive —

 

Si l’on peut quitter sans crainte la terre, c’est que le séjour au paradis est attendu, ceux qui y sont, les saints, y attendant Emily Dickinson qui croit savoir qu’ils ont prononcé son nom. Mais qu’est le paradis ? Le lecteur a souvent le sentiment qu’il est d’abord un sujet d’écriture, plus qu’un lieu espéré après la mort. Un lieu qui s’invente au gré des regards, des rencontres, c’est-à-dire qu’il est possiblement partout :

 

Où est le Paradis ?

La Couleur, sur le nuage qui passe              

La Terre interdite —

Derrière la colline — la Maison derrière —

Là se trouve le Paradis !

 

En même temps, le paradis est nettement séparé du lieu de vie et y accéder n’est pas possible pour tous ; Emily Dickinson assure, avec humour ?, qu’elle « harcèlera Dieu » pour qu’un de ses proches (présent par le pronom te) puisse y entrer. Mais ce lieu, qui devrait être celui d’un bonheur sans faille semble en réalité se révéler être un lieu d’ennui : aucune aspérité et le mouvement du temps n’y existe plus. On peut souffrir de ne pas trouver sa place « Ici-Bas » pourtant et écrire « Je n’aime pas le Paradis // Parce que c’est Dimanche tout le temps. » Les échanges, nécessaires pour se reconnaître comme personne, ne sont que dans la vie quotidienne, ils s’inscrivent dans le temps, par une parole sans limite, sans autre objectif que d’écouter et de répondre :

 

Nous parlions comme font les Filles —

Avec Passion — et tard —

Nous spéculions sur toutes choses, sauf la Tombe —

Pas notre affaire —

 

L’"affaire" était de devenir Femme et non pas candidate au paradis.

On peut isoler des poèmes sans ambiguïté quant au désir d’une "autre vie", bien que l’absence de durée, de rupture dans le temps soit donnée comme inacceptable, ou peut-être ne faudrait-il qu’une « goutte de Paradis » ? On peut lire aussi les variations autour de la mort et du paradis comme des tentatives d’explorer par les mots ce qui restera l’indicible, l’inconnaissable. Tout ce qui peut être écrit n’évitera pas finalement le « Mais, et alors ? » qui clôt chacune des trois strophes d’un poème. La première :

 

                       Je me dis nous pourrions mourir —

La plus grande Vitalité

Ne peut surpasser la Ruine,

Mais, et alors ?

 

Ce choix peut être lu, bien heureusement, de diverses façons et on appréciera les remarques de Marine Riguet qui terminent l’ensemble. Et l’on attendra patiemment une nouvelle traduction de François Heusbourg : le texte original en regard permet de comprendre la difficulté d’être au plus près du texte d’Emily Dickinson.

Emily Dickinson, Une différence intérieure, bilingue anglais-français, traduction François Heusbourg, postface Marine Riguet, éditions Unes, 2025, 144 p., 22 €. Cette recension a été publiée dans Sitaudis le 22 mars2026.

 

 

18/04/2026

Variétés de la mer

IMG_0018.JPG

IMG_0007.JPG

DSC_0022.JPG

DSC_0001.jpeg

IMG_0001.JPG

 

17/04/2026

Forough Farrokhzâd, J'irai jusqu'au rivage du soleil

 

forough farrokhzâd, j'irai jusqu'au rivage du soleil, désamour

                       Vide de sens

 

Dans le cadre du chagrin, tes yeux

Froids et éteints

Dormaient

Dans la langue du regard ils avaient dit

Bien avant toi tous les non-dits

 

Tu fuyais

Tu me fuyais

Moi et tout ce qui était enfoui en moi

Je me souviens qu’un jour sur ce chemin

Tu me tirais tu me tirais

Avec impatience derrière toi

 

La dernière fois

La dernière fois lors de notre dernière rencontre

Cette amère fois

Le monde m’apparut vide de sens

Le vent gémit et j’écoutais

Le bruissement des feuilles d’automne

 

À nouveau tu m’appelas

À nouveau tu me chassas

À nouveau sur un trône d’ivoire tu me posas

Puis dans la gueule de la mer tu m’entraînas

 

Des années durant tu vécus dans mon cœur

Lové dans la soie du chagrin

Hélas, je ne sus jamais en amour

Ni ce que tu es

Ni qui tu es

 

Forough Farrokhzâd, J’irai jusqu’au rivage du soleil,

Poésie complète, traduction du persan Lilei Anvar,

Poésie/Gallimard, 2026, 10, 50 €

16/04/2026

Henti Droguet, Le passé décomposé

 

Unknown.jpeg

                                                    Paperasse

 

Bouche nègre

bidoche

scrutateur forcené de la farce

et d’un carré de nuit inépuisable

à l’imposte

 

sans pourquoi les nuages

passent considérablement

fluide alpage où s(efface

la grande infatigable

étoile matutine

 

le silence épaissi dans une île

et puis comme que comme

l’explosion ruisselante d’un chant

le vent qui rote sur l’abîme

 

la suite et le commencement

au prochain numéro

 

Henri Droguet, Le passé décomposé,

Gallimard, 1994, p.74.

15/04/2026

Henri Droguet, palimpsestes & rigodons

Unknown-3.jpeg

Une fois pour toutes

 

JE dit l’autre boit sans soif

mauvais larron vendredi

mon quiqui mon qui

conque et qui rue

va sans dire et fait

son pas de plus et le dernier

cap au père et au pire

 

au ciel déjà presque pas bleu

mâché bourru le vent

le vrai ferme la marche

ressuie les aubes et déplisse

le sulfate écru des nuages

brujunes et bougnettes

il nourrit les colères

et l’orage vert acide et cuivre souqué

 

l’hiver déferle éternel

instantanément

                  la cendre c’est

un gouffre détraqué

de bout du monde et le rien

         défait

 

Henri Droguet, palimpsestes & rigodons,

Potentille, 2010, p. 13.

14/04/2026

Henri Droguet, Le passé décomposé

           

Unknown-2.jpeg

            Avec

 

Ainsi toujours après s’aimer

c’est délicieuse perte

on rêve on rit

on va sur un chemin

on regarde le gras du ciel

irréfutable

un accenteur siffle vif

sur l’ajonc ras craquant

on nomme

on redémêle la folle avoine

                     la douce-amère

                     le perce-pierre

                     l’arméria

la mer d’un coup riante

jette son feu

au roc accore un cor-

moran s’assèche

 

la beauté

              • Dieu vous blesse —

est un commencement terrible

 

Henri Droguet, Le passé décomposé,

Gallimard, 1994, p. 58.

 

13/04/2026

Henri Droguet, Le passé décomposé

Unknown-3.jpeg

Pourparler

 

C’était l’écrasant bleu céleste

et la soif

l’adieu aux larmes

la ruine millénaire

la pluie déjà le merle et son pipeau

sur les genêts

c’était devant les portes infernales

— l’Invisible gouverne

la voix est désossée —

la douteuse ferraille des seigneurs et des dieux

provisoirement immortels

le beau vertige forestier

les neiges incertaines

et ma rêveuse trace

l’éternité peut-être

jusqu’à quand

 

le vent avait guéri nos songes

ce fut l’aube et la perte

et je me tais

 

Henri Droguet, Le passé décomposé,

Gallimard, 1994, p. 35.

12/04/2026

Henri Droguet, Toutes affaires cessantes

Unknown-2.jpeg

                Vanité

 

Tout le peu d’infini qui d’infini

que qui dont où

miroir opaque —aveugle abîme inouï

transparent mensonger

sans au-delà

qui me dévisage

et qui voit qui vit quoi ?

leurre   creux moitié plein moitié vide

où je perds la face

mascarade et grimace

et la chair insaisissable

 

je ne connais pas ce visage

 

les maisons sont rouges

la fenêtre blanche

le ciel froidement tombé c’est

l’étable bleue perdue

où la lune entamée caillou

pâlie bossu  disparaît

 

et voici l’effarement le plaisir

sans bornes fin fonds ni limites

l’heure avant la nuit

avant le jour c’est le vent marin

le crépuscule et c’est tout

 

Henri Droguet, Toutes affaires cessantes,

Gallimard, 2022, p. 24.

 

 

11/04/2026

Eaux des rivières et des étangs

IMG_0702.JPG

IMG_0021.JPG

IMG_0043.JPG

IMG_0381.JPG

DSC_0034.JPG

 

10/04/2026

Ciels variés

DSC_0001.JPG

IMG_0768.JPG

20141220_170659.jpg

DSC_0053.JPG

DSC_0064.JPG

09/04/2026

Henri Droguet, Toutes affaires cessantes

Unknown-4.jpeg

Bref

 

C’est l’heure

les grillons se sont tus

un moineau fait poudrette

un chat danse

un chien jappe

 

Le vent urgent perd le Nord    il ratisse

il aboie    met en pièces    mésuse

le soleil jette ses derniers feux

la pluie épluche et chuinte

la nuit grinçante gerce et ponce

des étoiles clignotent    ça gronde et c’est

The sound of blusting winds, which all night long

Had rous’d the sea* qui secoue son désordre

et ses viandes

 

À soir venu

un homme s’est tenu debout dans l’aulnaie

à crier son cœur fou    mâchonner son rire amer

et cru puis   il se quitte   il marche simplement

disant le mauvais froid

* Milton, Paradis lost, II, 286-287.

 

Henri Droguet, Toutes affaires cessantes,

Gallimard, 2022, p. 58.

08/04/2026

John Keats, Sonnets

                                        john keats, sonnets, rire

Pourquoi ai-je ri ce soir ?

 

Pourquoi ai-je ri ce soir ? Nil ne le dira.

Aucun Dieu ou Démon aux réponses sévères,

Du ciel ou de l’enfer seul le mépris viendra.

C’est à mon cœur humain qu’alors je parle en frère :

 

Toi et moi, ô mon cœur ! sommes seuls et funèbres ;

Je dis : poorquoi ai-je ri ! Mortelle douleur !

Dois-je gémir encore, ô Ténèbres ! Ténèbres !

Et questionner en vain le Ciel, l’Enfer, le Cœur.

 

Pourquoi donc ai-je ri ? Mon être est en sursis,

Ma fantaisie l’exalte en volupté profonde,

Et pourtant je voudrais qu’il cesse en ce minuit,

 

Pour ne voir que lambeaux des oripeaux du monde.

Intenses sont Beauté, et Gloire et Poésie.

Plus intense est la mort, don suprême de la vie.

 

John Keats, Sonnets complets, suivis de La Belle

Dame sans merci et de Odes, traduction de Miguel

Egaña, Classiques Garnier, 2026, 29 €.

07/04/2026

John Keats, Sonnets

 

images.jpeg

À une dame entrevue quelques instants à Vauxhall

 

Cinq ans la mer du temps a lentement baissé,

Longues heures lissant du sable les reflux,

Depuis que je fus pris aux rets de ta beauté,

Et piégé par ta main dégantant ta peau nue.

 

Depuis je ne puis voir le ciel en son minuit,

Mais l’éclat de tes yeux qui brillent en ma mémoire ;

Je ne puis voir la rose et son doux coloris,

Mais volant vers ta joue mon âme qui s’égare.

 

Je ne puis plus aimer la fleur qui va éclore ;

Mais mon oreille aimante à tes lèvres rêvant

Et qui en guette un soupir amoureux, dévore

 

Ses douceurs en inversant le sens — éclipsant

D’un souvenir heureux tous mes autres délices,

C’est dans mes joies d’amour souffrance que tu glisses.

 

John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle Dame sans

merci et des Odes, édition Miguel Egaña, Classiques

Garnier, 2026, p. 111.

06/04/2026

John Keats, Sonnets

Unknown-6.jpeg

     Sur la sauterelle et le grillon

 

La poésie de la terre ne meurt jamais :

Quand l’oiseau étourdi par le soleil ardent

Se cache sous l’arbre frais, une voix courant

Parmi les prés fauchés, saute de haie en haie ;

 

C’est la sauterelle — la première aux aguets

Pour s’enivrer d’été — jamais n’en finissant

Avec tous ses plaisirs ; car enfin se lassant,

Elle élit pour repos une herbe aux doux attraits.

 

La poésie de la terre ne peut cesser :

Quand par une triste nuit d’hiver, la gelée

A figé le silence, il dort de l’âtre un cri

 

Poussé par le grillon, qui monte en s’échauffant,

Et semble pour celui qui somnole à demi,

La sauterelle au loin dans les monts verdoyants.

 

John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle

Dame sans merci et des Odes, traduction Miguel

Egaña, Classiques Garnier, 2026, p. 79.

05/04/2026

John Keats, Sonnets

Unknown-5.jpeg

Le jour a disparu, emportant ses plaisirs

 

Le jour a disparu, emportant ses plaisirs !

Suaves lèvres et voix douce main, sein moelleux,

Souffle chaud, murmure léger, tendres soupirs,

Yeux brillants, forme accomplie, buste langoureux.

 

Effacés cette fleur et ces charmes à naître

Effacée de mes yeux ta vue qui resplendit,

Effacée de mes bras la beauté de ton être,

Effacés voix, chaleur, blancheur et paradis.

 

Évanouis avant l’heure à la tombée du soir,

Quand l’obscur jour de fête — ou bien la nuit de fête —

De l’amour aux rideaux parfumés, dans le noir

 

Tisse un ténébreux voile aux voluptés secrètes.

Mais, comme j’ai bien lu son missel aujourd’hui,

Amour m’endormira, tant je jeûne et je prie.

 

John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle Dame sans

merci et de Odes, édition bilingue de Miguel Egaña,

Classiques Garnier, 2025, p. 153.