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06/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

 

armand robin, ma vie sans moi, étranger

                         L’étranger

 

Je ne suis qu’apparemment ici

Loin de ces jours que je vous ai donnés est projetée ma vie.

 

Malhabile conquérant par mes cris gouverné,

Où vous m’apercevez je ne suis qu’un étranger.

Gestes d’amour partout éparpillés

Je me fraie une voie isolée, désertée.

 

D’une science à l’autre j’ai pris terrier,

Lièvre apeuré sentant sur lui braqué

Le fusil savant et sûr de la destinée

Aucune terreur ne m’a manqué.

 

Armand Robin, Ma vie sans moi, édition Françoise

Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 189.

 

05/06/2026

Armand Robin, Ma vie sans moi

 

armand robin, ma vie sans moi, prolétaire

                           Étoffe

 

Je suis fabriqué dans une étoffe populaire,

J’ai les gestes des fileuses prolétariennes dans mes gestes.

J’ai jeté pendant quatre ans dans mon âme , toutes les langues

J’ai cherché, libre et fou, tous les mots non domptés,

Indifférent au tendre ciel, aux oiseaux, aux amis nuages,

Je me suis très loin de moi bloqué

Dans ma citadelle de paroles humaines.

 

         Plus émouvantes que le ciel,

Plus colorées que mes anciens prés

Ce ne fut plus mes paysages que je fis passer,

Mais les mots de tous les hommes, les paroles de liberté.

 

Armand Robin, Fragments, à la suite de Ma vie sans moi,

édition Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 214.

04/06/2026

Henri Pichette, Odes à chacun

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Ode à elle

 

Notre amour me point le cœur,

Je tremble pour toi et toi,

Je traverse la grand-peur

De te perdre toi et toi.

 

Mon bonheur risque la nuit

Au soleil de toi et toi.

Cendres vives ! quel ennui

Me serait sans toi et toi.

 

Est-ce bien sage ou bien fou

Que de prendre à toi et toi

Le baiser qui dira tout,

Silence, âme, et joie, et toi.

 

La fenêtre, fleur ou main

Ouverte grande par toi,

Tout peut en prison demain

Se changer pour moi sans toi.

 

Mais que dis-je, éternité ?

Je suis avec toi et toi,

Mourir n’a jamais été.

C’est qu’aux deux mondes je veille indivisible de toi.

 

Henri Pichette, Odes à chacun,

Gallimard, 1988, p. 45-46.

 

 

03/06/2026

Henri Pichette, Odes à chacun

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Ode à la poésie

 

Le présent m’est donné

Tout l’œuvre me féconde,

Mon regard étonné

Découvre encor le monde.

 

Je chante la rondeur

De la Terre vivante ;

Je pose en profondeur

Chaque étoile rêvante ;

 

Je houle l’océan

Et je veine le marbre ;

La clef du ciel béant,

Je lui vois profil d’arbre ;

 

J’épanouis les fleurs

De rosées arrosées ;

J’arque les sept couleurs

Au soleil disposées :

 

Je lisse à vives eaux

L’algue ; je tisse l’herbe ;

J’inspire les oiseaux

Légataires du Verbe ;

 

Je rosis le pêcher ;

Je nuance la gamme ;

Je sculpte le rocher,

Tant qu’il soit corps de femme ;

 

Au niveau du vivier

Je recueille la bulle ;

J’argente l’olivier ;

J’aile la libellule :

 

[…]

Henri Pichette, Odes à chacun,

Gallimard, 1988, 86-88.

 

 

02/06/2026

Henri Pichette, Odes à chacun

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         Ode à la neige

 

                  la

               légère

              candide

            capricieuse

         tourbillonnante

               ouatée

             poudreuse

         neige dont j’aime

                  la

             lente lente

                chute

 

                   *

 

par un jour de grisaille aux vapeurs violâtres

         ou quelquefois même (je l’ai vu)

              par un ciel de terre de Sienne

                             elle

                     papillonne blanc,

          plus blanc que les piérides blanches

                  qui volettent en avril

                  comme fiévreusement

         à moins que ce ne soit frileusement

                           autour

                          de roses

                       couleur d’âtre

 

Henri Pichette, Odes à chacun, Gallimard, 1988, np.

01/06/2026

Henri Pichette, Poèmes offerts

henri pichette, poèmes offerts, calder

                 à Alexander Calder et à Louisa

 

                  Un brin de brise ouvre le bal

                  Les mobiles dansent en silence

À peine un cliquetis de pétales de métal

                           Au ralenti

                  Dans une gravitation de rêve

 

Mon ancêtre, dit le mobile, c’est l’Arbre

                    Mû par le vent

Ô du banian très vieux les racines aériennes !

                  Les gestes fleuris de l’amandier !

                     Le tremble si sensible !

         Les linaigrettes, roseaux, lunules, ombelles

                  Embellissent la parentèle.

Oui, combien comme moi sont œuvres qu s’émeuvent

                  Au moindre souffle d’air.

 

C’est comme une foresterie claire et gaie

De cimes qui dodinent, de branches qui tournoient,

De bouquets d’ovales, de rhombes, de polygrammes,

            Par-ci trois couleurs en treize feuilles,

            Par-là treize feuilles dont une rouge,

                  Quant à cette blanche palme,

                Elle a le calme d’une aile d’ange.

 

C’est la fête du fil de fer ! et de l’humour à Sandy

Dix disques diversicolores pour les beaux yeux de Kiki,

Porc qui pique dans tous ses états devant Lys de force,

         Pendule rouge avec Contrepoids jaune,

              Ondulant à cinq gouvernails,

                 Manège de losanges orange,

                  Apothéose mimosa.

 

Ici

         Un quadrille de quarts de lune,

La révolution d’une planète bleue avec sa lunule ;

       Des jeux d’éclipses entre cercles peints

             Aux trois couleurs simples,      

       Une constellation de flocons de neige,

                  Un soleil grand rouge.

Le ciel calderien est à portée de la main.

 

                     Mobiles

  Superbes d’indolence comme de nonchaloir,

         De bercement et de balancement,

         Vous semblez pris de folie douce

Ou d’une jubilation merveilleusement paisible.

         Mobiles rebelles à l’intempérie,

    Vous êtes l’œuvre d’un génie tout américain

         Sur qui a soufflé l’esprit de la Paix.

                  Fort d’un si bel exemple,

                    L’air ! prenons l’air

                    Et sculptons-nous une âme.

 

Henri Pichette, Poèmes offerts, Granit, 1982, p.79-81.

 

                 

 

31/05/2026

Henri Pichette, Les ditelis du rougegorge

henri Pichette, les ditelis du rougegorge

Je dîne d’un lombric

Et, dame oui ! j’ai le chic

pour m’essuyer le bec

Sur une tendre pierre,

Sur le bois d’un estoc

Scié à fleur de terre

Ou, c’est le plus souvent,

Sur une branche au vent.

 

                  *

 

Que chante le rouge-gorge qui les accompagne

Aux petites Anglaises qui vont à l’école :

         « Kiss ! kiss ! kisskisskiss !

                  Kisses for you ! »

 

Hendi Pichette, Les ditelis du rougegorge,

Gallimard, 2005, p. 43 et 61.

30/05/2026

Eugène Savitzkaya, Les couleurs de boucherie

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Châtié il saigna, peignit le pré,

ouvrit son sac et dispersa, tou-

chant les pieds collés du héros,

les franges, tout le costume, les

jambes et même mouillé et tran-

si, tout éclaboussé, le bas de

la robe, l’étoffe brûlée. S’il

pouvait sucer dissimulé sous l’a-

verse, dévorer et, masquant son

appétit, goûter du lotus du bout

des lèvres, du bec, la langue un

peu divisée, colorée, giovanni sur

place, déjà penché et prêt au

supplice, murmure et plainte.

 

Eugène Savitzkaya, Les couleurs de

Boucherie, Flammarion, 2019, p. 139.

29/05/2026

Jacques Izoard et Eugène Savitzkaya, Plaisirs solitaires

 

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Mort, il s’appela raphaël. Il gesticula, il ouvrit sa maison, il remua le limon des champs, il disparut, l’épée à travers la poitrine, les lèvres   peintes pour la nuit, le trou noir dans le feuillage des acacias, le feu dans les cabinets, dans la salle bleue, dans la piscine parmi les chevaux d’os blancs, le dos d’athlète, la tête de singe, les ongles précipitamment colorés.

 

Jacques Izoard et Eugène Savitzkaya, Plaisirs solitaires, L’Atelier de l’agneau,1978, p. 13.

28/05/2026

Eugène Savitzkaya, Capolica, Un secret de fabrication

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Capolican ressent le besoin d’avoir des frères et des sœurs. Mais il n’a plus rien à exiger de sa mère, sinon qu’elle se taise et disparaisse. Alors, suivant les conseils du coq, il crée le moule d’où ils sortiront.

Est-il simple de se fabriquer des frères et des sœurs en grande quantité, des enfants ayant le nez et les oreilles en bonne place, souriants, espiègles, intrépides, aimant le poulet plutôt que la viande rouge, et dont le cheveu fin ne s’entortille pas, qui ne craignent pas les insectes aux cent pieds ? Quelle matière utiliser ? Doit-on agir de nuit ou de jour ? Et la durée de la gestation ?  La température ? Quelle proportion d’eau et quelle qualité d’air ? Seul Capolican aurait pu nous le dire, lui qui trouva la substance nécessaire et les mots.

S’il fut content de sa fabrique ? Demandez-le lui. Mais vous le dira-t-il ?

 

Eugène Savitzkaya, Capolican, Un secret de fabrication, Arcane 17, 1987, p. 13.

27/05/2026

Eugène Savitzkaya, Le lait de l'ânesse

eugène savitzkaya, le lait de l'ânesse

 

Une ânesse magnifique est fouettée mollement par un matin sans visage. Pourquoi ? Est-ce afin qu’elle se repente ? Mais de quelles fautes pourrait se repentir une ânesse magnifique ? D’être une ânesse ? De donner du lait ? De saigner lorsqu’on la maltraite ? De vivre ? De faire du bruit en mangeant ? De marcher à quatre pattes ? D’être couverte de poils et d’être remplie de viscères ? De posséder de longues oreilles mobiles et une tête allongée ? D’avoir une queue qui prolonge l’échine ? Elle tolère un certain nombre de parasites dans sa robe et un certain nombre de vers dans ses entrailles. Le goût de son lait est inimitable.

 

Eugène Savirzkaya, Le lait de l’ânesse, livre objet, DidierDevillez éditeur (Bruxelles), 2008, np.

26/05/2026

Eugène Savitzkaya, Rules of solitude

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Toucher son propre visage équivaut à plonger la main dans l’eau trouble ou à déranger la forme d’un nuage de fumée. Les enfants ont leur visage d’or comme une tache de soleil au milieu de la mer, hors de portée.

 

Touching  your own face is tantamount to plunging

Your hand into trouble water or disturbing the shape of  a puff of smoke.Children near their golden faces like a splash of sun in the middle of th sea, far from any port.

 

Eugène Savitzkaya, Rules of solitude, traduction du français Gian Lombardo, Quale Press, 2001, p. 16 et 17.

 

25/05/2026

Eugène Savitzkaya, Portrait de famille

 

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Largué parmi les poireaux et tout tendu par le courant de l’eau, peut-être oublié depuis belle lurette, le tuyau d’arrosage, tantôt immobile et comme timoré, tantôt bondissant, crachote et sussurre des paroles que seule ma mère peut comprendre, ma mère toujours à l’écoute des rumeurs, et dans la brume soufflée par l’eau dans l’air, se forme un petit arc-en-ciel, un arc-en-ciel de peu de portée et qui n’aurait sa place que dans deux ou trois contes…

 

Eugène Savitzkaya, Portrait de famille, Tropisme (Bruxelles), 1992, p. 19.

24/05/2026

Paul de Roux, Entrevoir

 

                      paul de roux, entrevoir, rêverie

 Stèle pour un corbeau

 

Lui aussi menait sa vie, ce corbeau 

dont je n’ai vu que le cadavre efflanqué

les plumes noires collées à la terre gluante

sous la frondaison des châtaigniers en fleur

— c’était en mai. Ce matin de septembre

parmi les premières bogues chues

je ne retrouve pas une plume.

Mais tandis que je bats les feuilles mortes, soudain 

dans le bois de la Montagne de Reims

un croassement s’élève, comme en écho

à ma rêverie mélancolique.

 

Paul de Roux, Entrevoir, Poésie/Gallimard, 2014, p. 105.

 

23/05/2026

Novalis, L'encyclopédie

 

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Le caractère de la passion est la démesure — doubles modes de passions — toute passion est fièvre.

 

Secrets de l’art d’utiliser comme formule tout phénomène naturel, toute loi naturelle — ou de   construire l’art sur un mode analogique.

 

Qu’est-ce qu’un auteur ? Un auteur a nécessairement pour but d’être auteur. — On ne saurait considérer la nature au sens habituel du terme comme auteur ou artiste.

 

Les livres sont une variété moderne de l’essence historique — mais d’une très haute importance. Ils ont pris peut-être la place des traditions.

 

Novalis, L’Encyclopédie, traduction Maurice de Gandillac, Les éditions de Minuit, 1966, p. 216, 304, 305, 307.