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04/10/2026

Emily Brontë, Cahier de Poèmes

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Pour toi le désespoir n’a pas lieu d’être

Tant que la nuit les étoiles brûlent -

Tant que le soir répand sa rosée muette

Ou que le soleil dore le matin –

 

Le désespoir n’a pas lieu d’être - les larmes

Dussent-elles couler comme un fleuve –

Tes années les plus chères ne sont-elles pas

Pour toujours autour de ton cœur ?

 

On pleure – tu pleures – C’est la règle –

Les vents soupirent avec tes soupirs

Et l’hiver épanche son chagrin en neige

Où les feuilles d’automne gisent

 

Pourtant elles revivent – et de leur destin

Ton destin est inséparable

Alors, homme, avance sinon jubilant

Du moins jamais le cœur brisé –

 

Emily Brontë, Cahiers de poèmes, traduction

Claire Malroux, éditions Corti, 2026 (1995), p.50.

 

03/10/2026

Emily Brontë, Cahiers de poèmes

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Ô rêve, où es-tu à présent ?

De longues années ont passé

Depuis que sur ton visage d’ange

J’ai vu la lumière s’altérer -

 

Hélas, hélas pour moi,

Si radieuse était ta beauté,

Je ne savais pas que ton souvenir

Ne me livrerait que tourment !

 

Le rayon de soleil et l’orage,

La soirée d’été divine,

La nuit silencieuse au calme solennel

La clarté pure de la pleine lune

 

Jadis entrelacés à toi

Le sont aujourd’hui au lourd chagrin -

Vision perdue il me suffit -

Tu ne peux plus resplendir –

 

Emily Brontë, Cahier de poèmes, bilingue,

traduction Claire Malroux, éditions Corti,

2026 (1995), p. 45.

02/10/2026

Emily Brontë, Cahier de poèmes

emily brontë, cahier de  poèmes, églantier, houx

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L’amour est comme l’églantier,

L’amitié comme le houx

Le houx est sombre quand l’églantier fleurit,

Mais lequel fleurit le plus constamment ?

 

L’églantier au printemps a du charme,

L’été ses fleurs embaument l’air

Mais attends que revienne l’hiver

Qui trouvera beau l’églantier ?

 

Lors dédaigne sa futile guirlande

Et pare-toi du luisant du houx

Ainsi, quand décembre flétrira ton front

Au moins il laissera verte ta couronne –

 

Emily Brontë, Cahier de poèmes, édition bilingue,

traduction Claire Malroux, éditions Corti,

2026 (1995), p. 49.

01/10/2026

Henri Michaux, Épreuves, exorcismes

henri maichaux, épreuves, exorcismes

                                                  Alphabet

 

Tandis que j’étais dans le froid des approches de la mort, je regardai pour la dernière fois les êtres, profondément.

Au contact mortel de ce regard de glace, tout ce qui n’était pas essentiel disparut.

Cependant je les fouaillais, voulant retenir d’eux quelque chose que même la Mort ne pût desserrer.

Ils s’amenuisèrent et se trouvèrent enfin réduits à une sorte d’alphabet, mais à un alphabet qui eût pu servir dans l’autre monde, dans n’importe quel monde.

Par là, je me soulageai de la peur qu’on m’arrachât tout entier l’univers   où j’avais vécu.

Raffermi par cette prise, je le contemplai invaincu quand le sang avec la satisfaction, revenant dans mes artères et mes veines, lentement je  regrimpai le versant ouvert de la vie.

 

Henri Michaux, Épreuves, exorcismes, dans Œuvres complètes, I, édition R. Bellour et Y. Tran, Pléiade/Gallimard, 1998, p. 781-782.

30/09/2026

Henri Michaux, Mes Propriétés

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                                                 Persécution

 

Autrefois mes ennemis avaient encore quelque épaisseur ; mais maintenant ils deviennent filants. Je suis touché au coude (toute la journée je suis bousculé). C’est eux. Mais ils s’éclipsent aussitôt.

Depuis trois mois, je subis une défaite continue : ennemis sans visage ; de la racine, de la véritable racine d’ennemis.

Après tout, ils dominèrent déjà toute mon enfance. Mais… je m’étais imaginé que maintenant je serais plus tranquille.

 

Henri Michaux, Mes propriétés, dans Œuvres complètes, I, édition R. Bellour et Y. Tran, Pléiade/Gallimard, 1998, p. 472.

 

 

29/09/2026

Henri Michaux, En marge de Qui je fus

henri michaux, en marge de qui je fus

 

  1. Les escargots qui ont perdu leurs cornes deviennent tout à fait bêtes.

 

  1. Les arbres morts ne cessent pas de se tenir comme il faut.

 

  1. Un poirier qui porte des pommes est un autre arbre.

 

  1. Les poissons qui sautent s’ennuient.

 

  1. Les poules ne pondent pas d’œuf. Personne ne pond. Il n’y a pas moyen. Elles les déterrent.

 

  1. Les guêpes viennent juger comment chez nous on fait de la confiture.

 

  1. Les léopards myopes ne font plus que de petits bonds.

   Henri Michaux, En marge de « Qui je fus », dans Œuvres complètes, I,

édition R.Bellour et Y. Tran, Pléiade/Gallimard, 1998, P. 131 et 132.

 

 

28/09/2026

Ciels, ciels et eaux (2)

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27/09/2026

Ciels, ciels et eaux

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26/09/2026

Henti Michaux, Épreuves exorcismes

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                                         Les craquements

 

À l'expiration de mon enfance, je m'enlisai dans un marais. Des aboiements éclataient partout. « Tu ne les entendrais pas si bien si tu n'étais toi-même prêt à aboyer. Aboie donc. » Mais je ne pus.

   Des années passèrent, après lesquelles j'aboutis à une terre plus ferme. Des craquements s'y firent entendre, partout des craquements, et j'eusse voulu craquer moi aussi, mais ce n'est pas le bruit de la chair.

   Je ne puis quand même pas sangloter, pensais-je, moi qui suis devenu presque un homme.

   Ces craquements durèrent vingt ans et de tout partait craquement. Les aboiements aussi s'entendaient de plus en plus furieux. Alors je me mis à rire, car je n'avais plus d'espoir et tous les aboiements étaient dans mon rire et aussi beaucoup de craquements. Ainsi, quoique désespéré, j'étais également satisfait. 

   Mais les aboiements ne cessaient, ni non plus les craquements et il ne fallait pas que mon rire s'interrompît, quoiqu'il fît mal souvent, à cause qu'il fallait y mettre trop de choses pour qu'il satisfît vraiment.

   Ainsi, les années s'écoulaient en ce siècle mauvais. Elles s'écoulent encore...

 

Henri Michaux, Épreuves exorcismes, dans Œuvres complètes I,  édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé tran, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1998, p. 781-782.

 

 

25/09/2026

Élisée Reclus, Francs voyageurs et Bohémiens

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élisée reclus, francs voyageurs et bohémiens

                                     Francs voyageurs et bohémiens

 

[…] De nos jours, on ne peut que difficilement se rendre compte de la part que prirent les tribus marchandes dans l’histoire de l’humanité car les colporteurs et industriels errants ont singulièrement décru en importance comme porteurs de nouvelles depuis que les courriers, les estafettes, la poste, les télégraphes et les téléphones les ont remplacés ; ils ne représentent plus que la survivance méprisée ou même haïe d’une classe jadis vénérée ; mais autrefois ils eurent dans le développement de l’humanité une influence capitale, car c’est grâce à eux que les hommes apprirent leur origine commune. Il fut un temps où ces passants, allant de peuple en peuple à travers la terre, représentaient par leurs allées et venues la circulation sanguine et nerveuse dans l’immense corps social. […]

 

Élisée Reclus, dans Des Pays habitables, présentation de Myriam Peinist, mars 2026, n° 13, p. 22.

24/09/2026

Dominique Sampiero, Du ciel à mes épaules

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Pommier de l’étreinte

 […]

Les jours d’étreinte

je me traverse de part en part

et la panique sous mon regard

s’embrase

 

Je recule dans mon écorce

 

Un long poème 

bribes de tout ce qui meurt

pousse l’intérieur à chuter

dans l’ombre en pièces

  

Le fleuve qui me blesse

ricoche

tout entier dans ma main

noyant l’actif des labours

 

Nulle part me désaltère

 

Dominique Sampiero, Du ciel à mes épaules,

Poésie/Gallimard, 2926, p. 157.

23/09/2026

Dominique Sampiero, Du ciel à ma fenêtre

Dominique sampiero, du ciel à ma fenêtre

                                                         Ciel bas 

Enfin : la grisaille. Derrière l’arbre, un peu d’ombre.

La pluie est venue briser le soleil : son arrogance.

La fraîcheur me perce et jette dans mon sang

Une toute petite extase.La voix discrète du ciel

Pose tout à coup son front pesant sur le sol.

Il y a une platitude, un espace plus large,

Et dans cet écrasement de la lumière, les murs

Touchent, au bord de l’air, le lieu intime.

Je n’ai rien d’autre que ce vide,

Cette  ambiance fredonnée. Peu importent les paroles,

Le mouvement de la mélodie défroisse mes lèvres

Tenues serrées usque-là par une promesse.

La chair, l’être et la pénombre d’automne.

 

Dominique Sampiero, Du ciel à ma fenêtre,

Poésie/Gallimard, 2026, p. 111.

22/09/2026

Dominique Sampiero, Du ciel à mes épaules

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Comment habiter le chant, l’haleine, la cendre douce sur le front, la terre qui ne s’absente jamais et dont pourtant le cercle n’enferme rien ? Comment ne pas clore mais révéler le souffle, objet de toutes les transparences ? Comment ne pas tressaillir, trébucher dans le sommeil qui nous précède et dont le lieu jette sur notre dos un peu de cette présence lourde : nous n’en dévoilons rien et pourtant déjà nous nous sentons coupables.

La phrase claire, étincelante aurait-elle un contour ? Comment tomber une seconde fois dans le corps qui nous sert de fourche, de naissance, de saveur inachevée, et tout à coup sentir la nuit rendue à la nuit, au plus profind de nos paupières ?

 

Dominique Sampiero, Du ciel à mes épaules, Poésie / Gallimard, 2026, p. 40.

21/09/2026

Judith Chavanne, Un jardin, ses marges

judith chavanne, un jardin, ses marges

Écrire, revenir — quand tout nous éloigne.

 

Une fleur perce la croute de l’hiver ;

l’ellébore naît sous le givre :

 

perchée sur le bord de la fenêtre,

la mésange picore le pain.

 

Des vies viennent à nous,

appellent le regard,

 

peut-être aussi dans l’encre une trace ;

il se peut, alors, qu’on advienne.

 

Judith Chavane, Un jardin, ses marges, dans

la revue de  belles-lettres, 2026-I, p. 37.

 

20/09/2026

Claude Cahun, Vues et visions

claude cahun, vues et visions

Le Croisic. La mer est calme, trop calme, couverte de taches laides et noirâtres ; le ciel est calme, l’horizon tout embrumé.

Des canots bruns sont à l’ancre là-bas et forment un demi-cercle. Au milieu, des goélands volent et brillent, tantôt noirs, tantôt blancs. L’un d’eux, les ailes repliées, tombe du ciel. Je suis avec attention sa chute lente, mais il disparaît soudain.

Ce n’est pas de jeu ! La mer l’enfouit sous sa robe sale.

 

Rome. Consulat de César.  Le taudis est calme, trop calme. Le vieux tapis à terre est couvert de taches laides et noirâtres. La salle est tout enfumée.

Des matelots vêtus de brun, assis sur leurs talons, forment là-bas un demi-cercle. Au milieu, cinq dés volent et brillent, tantôt noirs, tantôt blancs. L’un d’eux par hasard tombe avant son tour. Je suis avec attention sa chute rapide, mais il disparaît soudain.

Ce n’est pas de jeu ! Un tricheur l’enfouit sous sa robe sale.

 

Claude Cahun, Vues et visions, dessins de Marcel Moore, Gallimard, L’imaginaire Hors-série, 2026, p. 34 et 35.