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26/07/2026

François Bordes, À plat

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Il n’y a pas d’interrogation sur le lien d’une mère/d’un père à l’enfant quel que soit son âge, et réciproquement, et le sentiment d’amputation à la mort d’un des membres ne s’affaiblit que lentement. La mort d’un proche, même s’il n’appartient pas au cercle étroit de la famille, peut aussi fortement atteindre qui la connaît. C’est une des circonstances où le mot "ami" acquiert un contenu que l’on ne soupçonnait pas – loin des amis de Facebook. La disparition d’une amie/d’un ami peut être vécue également comme un arrachement à ce que l’on est, l’amitié se construisant dans le temps se vit aussi fortement qu’un lien familial. La perte remet tout « à plat », et c’est par le travail de mémoire restitué par les mots que s’effectue le deuil, les mots pouvant rapporter le désordre et, ainsi, commencer à le maîtriser. Ce que François Bordes annonce avec la quatrième de couverture : « Un ami meurt une nuit d’épidémie. /La langue, sous le choc, s’aplatit de chagrin : épigrammes crevées, stances ébréchées, épîtres rapiécées, tarentelles tordues… ». Les six parties du livre (À platCaducVieux cheval d’archiveBancalÀ tombeaux ouvertsÉvasion musicale) visent à lutter contre l’oubli « blanc comme le mur » (on lit aussi, en miroir, le mur blanc comme l’oubli) et la mémoire retrouve, dans ses « cavités obscures », des moments du passé.

 

Les mots ne peuvent annuler la disparition, mais ils font peut-être, « même après la mort », exister pour le narrateur un « ailleurs » — « Et quel autre ailleurs / ami / que celui de la page ? ». Ailleurs limité, certes, sachant que l’impossible, ce serait de découvrir dans le temps « la fracture, la faille, la brèche, le trou d’air », qui permettraient à nouveau l’échange du je et tu. Confronté à ce vide, ne faudrait-il pas se retirer de l’écriture qui ne fera pas disparaître la douleur, ou pratiquer l’épigramme, sachant que « Cuire l’oignon frit du moi » ne règlera rien et mieux vaudrait éloigner l’émotion, le pathos, parce que « Ben oui, les mots ça suffit pas », donc :

 

                       Il s’agit bien

                       D’écrire des satires

                       Momeries épigrammes

                       Pour fracasser la lyre

 

Si le pathos est plutôt mis à distance dans les épigrammes, ce n’est pas pour autant que la présence de l’ami disparaît ; elle s’impose matériellement, par les « papiers disques photos cassettes » entassés maintenant dans un carton. Restent dans cet amas des lettres échangées (certaines ont été écrites par le narrateur après le décès) et, enregistrée, une composition musicale de l’ami musicien. Ces éléments peuvent difficilement être mis à l’écart, tous évoquant une vie de partage. Les échanges entre les deux amis incluaient même la création d’une ville, Mourilone, la « « cité imaginaire [des] chagrins d’enfance », la cité d’une amitié que la mort a rompue. « Ville caduque et moche », sale, à l’abandon, dont les caractéristiques ne sont guère accueillantes, mais qui comptait « une librairie, un café sans sommeil ».

 

Le nom n’existe pas mais s’accorde avec le propos : on pense à un mot valise qui associerait "mouri[r]" et "[a]lone", ce qui en fait un espace poétique contenant la disparition et le deuil. Ce qui n’est plus à jamais, c’est ce qui est resté « secret », « Jamais tu n’as soufflé ton désir », jamais n’a été franchi dans les mots le passage de l’amitié à l’amour, la confusion des deux sentiments. Sa mise en mots accroît la douleur puisque les mots n’ont maintenant aucune portée, je et tu séparés — comme ils le sont à la rime : « […] et moi / J’ai attendu longtemps pour comprendre et toi // Tu es mort ». À « tu m’as aimé tu m’as aimé » répond dans le vide de l’absence « C’est toi l’ami que j’ai aimé ». Ce qui a été vécu, par les deux amis, comme ce qui n’a pas été dit entre eux, disparaîtra, a déjà disparu,

                       Sous les eaux du lac dort

                       La cité engloutie

                       De notre histoire ancienne                      

L’ami est présent dans les traces qu’il a laissées, peut-être aussi fortement dans ce qui a été une culture commune, musicale avec notamment Chostakovitch, Schuman, Purcell et Keith Jarrett, et littéraire. Les deux amis écrivaient ensemble une petite revue, échangeaient leurs récits, partageaient leurs lectures. Des noms d’écrivains jalonnent le livre (Martial, Marot, Kafka, Rimbaud, Simenon, Lorca) et, nombreuses, des citations.  John Berger apparaît deux fois, un fragment de David H. Lawrence, donné en exergue, est repris, un autre d’Angelus Silesius est détourné pour définir l’amitié, « L’amitié comme la rose est sans pourquoi », etc. De nombreuses allusions jalonnent le livre, plus ou moins reconnaissables : « Depuis ta mort, le bateau livre prend l’eau », « par-delà bien et mal », « souffle au cœur », « les ailes du désir », etc., comme ces paroles de chansons « Let me let me freeze » de Klaus Nomi ou « Nou pas bougé » de Salif Keita. Le narrateur parcourt aussi la littérature avec l’emploi de formes traditionnelles, plus ou moins transformées, épigramme, stance, épître, tarentelle, sonnet, et une forme peu fréquente en français (mieux observable en anglais des États-Unis), utilisée dans l’ensemble "À tombeaux ouverts", chaque poème ne contient que des vers d’un seul mot. Variété des formes mais une unité construite hors le thème majeur avec la fréquence des assonances, des allitérations, des paronomases, « Dans un bloc blanc de sa bibli », « les mots filaient / Effilés sans filet », « aplatis / Tapis sous la table », « Le pays du même ce pays qui m’aime », « Les mots (…) se prennent s’éprennent », etc. On passe de l’ensemble "Caduc" à "Vieux cheval d’archive" avec une reprise : de « il y a un ailleurs quelque part » à « Et quel autre ailleurs /ami / que … ».

 

Il faudrait insister sur la présence, même si elle reste discrète, d’autres motifs, par exemple celui de l’enfance mal vécue avec un « père / Au regard doux comme une hache ». Mais la complexité de la relation des deux amis avec tous ses arrière-plans, la variété maîtrisée des formes suffisent pour une première lecture ; comme le narrateur, « Nous/ tâtonnons/ dans / la / forêt / brumeuse / du / réel » et prendrons le temps de construire une autre lecture.

 François Bordes, À plat, L’Atelier co,temporain , 2026, 152 p., 20 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 28 juin 2026.

 

 

 

25/07/2026

Pierre Reverdy, La Meule du soleil

pierre reverdy, la meule du soleil, enfance

                  Enfance

 

Mésange

  Le cœur vole au citron mordoré

               Et plus loin que les feuilles             

                  Au bas

                  Au ras

  Toute la terre prolongée

le long du mur

    C’est là

 

  Le jaune roule en forme de loto

         Et quelques heures sonnent

  puis la fraîcheur

  l’ombre

  le lit du fleuve

  D’un bout à l’autre des ruisseaux

                       Les lampes vives

             Ou les yeux clairs

  Contre l’homme plus grand

plus noir

         l’enfant martyr

  Et sous la passerelle le bruit du rail

                  L’heure de s’endormir

 

Pierre Reverdy, La Meule de soleil, dans

Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,

2010, p. 977.

24/07/2026

Pierre Reverdy, La Guitare endormie

pierre reverdy, la guitare endormie, panorama

                    Panorama nocturne

 

   Les étoiles sont près du toit et le reflet sur la façade

Du sillon tortueux creuse le sol autour de la colline

                           Du pavillon

                           Du temple

                           De la ville

Les trois chemins qui montent sont bordés de maisons

    Des lampes éclatent en fruits lumineux contre les arbres noirs

Et les feuilles de bronze qui tombent du soleil

Là-haut il y a vraiment une tête et des épaules sous la neige

Mais tout le long des toits autour du cercle merveilleux

                  Des voix qui chantent

,

Pierre Reverdy, La Guitare endormie, dans

Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,

2010, p. 271.

 

        

23/07/2026

Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit

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              Regard

 

         Assis sur l’horizon

       Les autres vont chanter

Et nous nous avons regardé

              La voiture en passant souleva

              la poussière

              Et tout de qui traînait retomba

              en arrière

Mon œil suivait aussi

la ligne des ornières   

              Il s’étirait sans en souffrir

              Ton regard le faisait rougir

Et cette voix qui pleure

   Sans soulever un souvenir

   Est devenue meilleure

              Il n’y a plus rien que ton regard

Et devant toi tous ceux qui t’offensèrent

 

Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit, dans

Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,

2010, p. 237.

        

22/07/2026

Pierre Reverdy, Les Ardoises sur le toit

pierre reverdy, les ardoises sur le toit

                       Carrefour

 

S’arrêter devant le soleil

                           Après la chute ou le réveil

    Quitter la terrasse du temps

Se reposer sur un nuage blanc

Et boire au cristal transparent

                           De l’air

                           De la lumière

Un rayon sur le bord du verre

Ma main déçue n’attrape rien

Enfin tout seul j’aurai vécu

Jusqu’au dernier matin

 

Sans qu’un mot m’indiquât quel fut le bon chemin

 

Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit, dans

Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,

2010, p. 201.

 

21/07/2026

Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit

pierre reverdy, les ardoises du toit, éloignement

                         Matin

 

La fontaine coule sur la place du port d ‘été

Le soleil déridé brille au travers de l’eau

Les voix qui murmuraient sont bien plus lointaines

Il en reste encore quelques frais lambeaux

J’écoute le bruit

                      Mais elles où sont-elles

Que sont revenus leurs paniers fleuris

Les murs limitaient la profondeur de la foule

Et le vent dispersa les têtes qui parlaient

Les voix sont restées à peu près pareilles

Les mots sont posés à mes deux oreilles

Et le moindre cri les fait s’envoler

 

Pierre Reverdy, Les ardoises du toit, dans

Œuvres complètes, I, Millepages/Flammarion,

2010, p. 160.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20/07/2026

Pierre Revedy, La Lucarne ovale

pierre reverdy, la lucarne ovale

Quand  la  lampe  n’est  pas

encore éteinte, quand le feu

commence à  pâlir et que le

soleil se cache, il y a  quand

même dans la rue des  gens

           qui passent

 

Pierre Reverdy, La Lucarne ovale,

dans Œuvres complètes, I, Millepages/

Flammarion, 2010, p. 80.

19/07/2026

Anne Malaprade, Les mots font toujours des histoires : recension

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                                               « J’écris et je dis ce qui me cache, ce que je cache » A.M. Kryptadia (2021)                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        
                                                                                                                                                                                            

                                                                    

Le titre singulier du dernier livre d’Anne Malaprade peut-il s’entendre dans le sens courant de « faire des histoires » ? S’agirait-il dans des recensions de souligner des désaccords avec ce qui est lu ? La lecture d’un livre dont on prétend mettre en évidence les thèmes, en extraire "l’essentiel" serait un tremplin pour développer un point de vue plus ou moins à côté de celui de l’auteur choisi. Il n’y a pas là, a priori, motif à conflit. Mieux vaut entendre le titre autrement et saisir l’ensemble des recensions comme un regroupement de fictions greffées sur des textes existants ; il ne s’agit pas tant d’éclairer ce qui demeure toujours en partie énigmatique, mais de délier et de lier, en intégrant les recensions dans ses propres écrits : l’autrice les encadre d’un « Liminaire » à propos de sa relation à la musique et de deux postfaces titrées, « I. En soi pour toi » et « II. » La composition inscrit ainsi l’acte de lire, de commenter, d’analyser des textes dans une certaine pratique de la fiction. Sans aligner des noms, on pense à des intégrations analogues avec Blanchot ou Barthes.

 Il faudrait commenter longuement la répartition entre auteurs et autrices ; deux ou trois livres de l’un ou de l’autre ont été retenus, pour aboutir à un partage égal : 21 auteurs mais 26 recueils présentés, 24 autrices mais 26 livres commentés. Cet équilibre met en valeur le changement profond commencé dans les années 1980, bien visible aujourd’hui dans l’édition (plus encore dans la micro-édition) où les œuvres des femmes sont (presque…) aussi nombreuses que celles des hommes, de même que leur présence est assurée dans les espaces où vit la poésie partagée (ateliers d’écriture, lectures, performances, blogs). Les livres examinés ont été publiés après 2020, à quelques exceptions près pour des motifs différents selon les auteurs. Quelques exemples. Ainsi, Bernard Noël est présent pour un recueil de 2012, c’est un des écrivains majeurs de sa génération auquel Anne Malaprade a consacré plusieurs articles et en partie sa thèse — écrivant à son propos, ses « livres creusent mon corps ». Certains livres publiés avant 2020 sont peut-être retenus pour leur rôle dans la réflexion sur la poésie ou sa perception (Yves di Manno, 1998, 2003), Jean-Marie Gleize, 2004, Dominique Fourcade, 2003, Esther Tellermann, 2015) ; c’est sans doute pour sa pratique du vers et sa relation à la tradition qu’elle malmène que Marie-Louise Chapelle a sa place ici avec mettre (2006), son « vers subsiste en tant que tel », mais « cassé, étiré, allongé, amenuisé ». Ces questions sont présentes dans l’œuvre d’Anne Malaprade et occupent sa réflexion dans ses recensions.

 Dans Lettres au corps*, Anne Malaprade écrivait « J’existe par ce que je lis et lie » et le sous-titre ici joue encore sur l’idée du "lien", « J’écris comme on lit et délie ». On pourrait la retrouver dans les   52 recensions rassemblées, l’écriture sur les livres des autres (livres toujours choisis) met au jour les motifs qui les font apprécier, ou rejeter, et devient en partie une écriture de soi, certains thèmes retenus répondant à des choix de l’autrice critique, la forme même pour certains éléments est proche des écrits plus personnels. À propos de Autobiographie en lecteur de Marcel Cohen, Anne Malaprade analyse l’autoportrait défini comme « une silhouette à la Giacometti qui se réduit à cette essentielle fragilité qui nous constitue et nous institue ». Cette fragilité s’écrit aussi bien dans les postfaces que dans les recensions avec une attention constante à tout ce qui est relatif à l’enfance. Au choix d’une métamorphose suggéré par Wittgenstein (devenir pierre ou gramophone), Anne Malaprade, avant de retenir la pierre, choisit de devenir ce qui appartient à l’enfance, dans ce qu’elle a de plus secret, donc fragile :

 Me fondre dans la poche collante et sucrée d’un enfant. Me dissimuler dans sa boîte à trésors, parmi des boutons, des fleurs séchées, un morceau de bois, du papier aluminium, une dent de lait.

 Les commentaires sur l’enfance abondent, sa fragilité inscrite en elle et en rapport avec la langue ; lisant Déplier les silences (B. Mouchel), elle écrit « nous naissons tous du mariage des mots et du silence, dont notre existence poursuit l’aventure »étant entendu que les enfants sont « ces vivants muets et taiseux que nous tenons cachés ou enfouis dans nos mémoires », ajoute-t-elle dans sa glose de In/fractus (A. Lugin). Par ailleurs, la fascination d’une lecture est comparée à celle que l’on éprouve, « enfant », à pratiquer certain type de jeu (et tout soudain en rien, S. Doppelt). Les plus fragiles, peut-être, sont des enfants, des adolescents suivis longuement par F. Deligny (ici Essi & Copeaux, Derniers écrits et aphorismes) qui demeurent dans le silence, silence qui rappelle à l’autrice une émission regardée « enfant », avec seulement image et musique — mais l’émission ne durait pas, suivie d’une « sortie du silence » ; la situation des autistes, toujours dans le silence, conduit à une question troublante, « Comment agir, avancer, accomplir dans la vacance du langage ? ».

 Anne Malaprade ne se limite pas à écrire à propos d’autres thèmes qui charpentent son œuvre, elle reste attentive à ce que chaque auteur écrit. Ce qui apparaît remarquable dans cet ensemble, c’est le fait que son écriture bien reconnaissable ne change pas quand on passe du texte d’ouverture et des postfaces aux recensions. Le lecteur retrouvera des paronomases analogues (phra/phase : surprend/suspend), la volonté de toujours préciser que manifestent les séries de trois termes (ou de deux fois trois, moins souvent de quatre) : le lapsus, le dérapage, la déprise ; un creux, un vide, un abîme ; Muse compagne, sœur(Liminaire) et doublé, redoublédédoublé ; raisonnéecontrôlée, rationnelle sujet parlantaimantvivant ; le chaud et le désirle printemps et la vie, la légèreté et la grâce, etc. ; il ne s’agit jamais de coquetterie, seulement d’un souci de cerner ce qui, la plupart du temps, n’est pas simplement descriptible, définissable. Les énumérations ont une fonction semblable, comme parmi d’autres L’étrange côtoie le familier, l’inconnu, le connu, le lointain, l’intime et le familier.

 Il faudrait s’arrêter longuement au texte titré « Liminaire » : c’est un texte de passion, un autoportrait saisissant et l’on relira plusieurs fois ce qui à la fois cache et découvre Anne Malaprade : « La musique, ma musique mes muses mères sœurs filles les unes dans les autres. Toute musique en moi, pour moi, avec moi, miraculeusement toi. Mon moi musique. Il n’y a pas de pourquoi, il n’y a que du comment ». Mais il n’y a que de la passion quand elle lit et écrit, lie et délie.

On appréciera la qualité de l’impression et de la présentation des livres de cet éditeur. Sa collection "Poésie" publie en même temps que le livre d’Anne Malaprade des recensions d’Olivier Barbarant parues dans Europe.

Anne Malaprade, Les mots font toujours des histoires, « J’écris comme on lit et délie », éditions Illador,2026,248p.,16€. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 9 juin 2026.

 

18/07/2026

Jean Tardieu, Le professeur Frœppel

jean tardieu, le professeur frœppel, condamnation

La condamnation ou Le médecin

 

Déshabillez-vous !

Déshabillez-vous complètement

Ne gardez rien sur vous

 

Restez debout, levez les bras, baissez-les !

Dites : trente-trois, trente-trois, trente-trois !

 

Étendez-vous !

Ouvrez la bouche, tirez la langue, regardez au plafond !

Regardez-moi !

 

Retenez votre souffle !

Un, deux, trois : respirez maintenant

Retenez votre souffle… Respirez !

Respirez fort !

 

Respirez à fond !

Fermez les yeux !

 

NE RESPIREZ PLUS !

 

Jean Tardieu, Le professeur Froeppel, dans Œuvres,

Quarto/Gallimard, 2003, p. 1212.

!

 

17/07/2026

Jean Tardieu, La part de l'ombre

jean tardieu, la part de l'ombre, fiction, réel

Le mot et la chose

 

Ce qui nous importe aujourd’hui, ce n’est plus seulement la rencontre insolite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table d’opération, mais le passage subit du Fictif au Réel.

J’imagine quelque chose qui commencerait par une phrase et finirait par une corde.

Ou bien un son qui tombe sur le sol — et soudain c’est une pierre !

La corde, on s’y pend, n’est-ce pas ? Et la pierre, elle vous tue ?

 

Jean Tardieu, La part de l’ombre, dans Œuvres, Quarto/Gallimard, 2003, p. 978.

16/07/2026

Jean Tardieu, Hollande

jean tardieu, hollande, couleur

Blanc veiné violet pâli

Mauve gris mêlé brouillé

Gris rose griffé strié

Reflet rare bords bleuis

Trace étalée à plat en hauteur

en largeur. Traces croisées

Gestes : la main va, vient

Je vois, j’entends

La couleur c’est le bruit incessant de la mer

Cris dans l’aube

Un trait — la barque s’en va.

 

 

Jean Tardieu, Hollande, dans Œuvres,

Quarto/Gallimard, 2003, p.931.

15/07/2026

Jean Tardieu, Histoires obscures

 

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         Le bourreau d’enfants

 

L’enfant terrifié tint son bras sur ses yeux

mais l’Homme à chaque pas plus grand descendait.

L’enfant à son secours appela

tout ce qui est visible et invisible. Mais l’Homme

à chaque pas plus large et plus pesant

criait : « Tu ne devais pas voir et tu as vu,

tu vas mourir ! » — et son poing se dressait et ses yeux flamboyaient.

 

L’enfant fit un dernier effort

pour se détacher de ce monde

et comme le bourreau allait l’atteindre 

il devint la fumée d’un feu de branches

et par le vent fut délié.

 

Alors le vagabond sur l’herbe vacilla

secoué de sanglots.

 

Jean Tardieu, Histoires obscures,

 dans Œuvres, Quarto/Gallimard,

2003, p. 879.

 

 

 

14/07/2026

Jean Tardieu, L'espace et la flûte

 

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          Variations sur douze dessins de Picasso

              

                    2

 

Le peintre enroule déroule

plie détord aplatit

casse éparpille effiloche

fronce festonne tortille

tache taraude ravaude

installe accroche répartit

étire boucle débrouille

désigne lance, — et s’en va.

 

Le poète déglutit

mâche goîte humecte mord

râcle rumine ronchonne

ronge siffle serine

lappe susurre rumine

savoure salive entonne

grogne grince décortique

attise, souffle — et se tait.

 

Jean Tardieu, L’espace et

la flûte, dans Œuvres, Quarto/

Gallimard, 2003, p. 711.

13/07/2026

Jean Tardieu, Une voix sans personne

jean tardieu,une voix sans personne, immobilité

 

Le monde immobile

 

Puits de ténèbres

fontaine sourde

lac sans éclat

 

Présence épaisse

battement faible

l’instant est là

 

Rien ni personne

une ombre lourde

et qui se tait

 

J’attends des siècles

rien ne résonne

rien n’apparaît

 

Sur ce tombeau

l’espace bouge

c’est ma pensée

 

Pour nul regard

pour nulle oreille

la vérité

 

Jean Tardieu, Une voix sans

personne, dans Œuvres, Quarto/

Gallimard, 2003, p. 502.

12/07/2026

Jean Tardieu, Une voix sans personne

jean tardieu, une voix sans personne

            Portrait de l’auteur

 

                           I

Dans son chacun nuage environné fatal

il comme un autre je à soi-même impossible

louvoyait son récif son vaisseau son fanal

sa proie enfin ! sanglante à se donner pour cible.

 

S’il va ceindre l’amour sombre armure étoilée

au malheur plonge un œil affolé de supplice

ou de naïf plaisir brille et tremble rameau,

 

il veille et rêve noir et blanc voici l’année

au quatre coins du ciel les clous du sacrifice

inutile ! le vent disperse le tombeau.

 

Jean Tardieu, Une voix sans personne, dans

Œuvres, Quarto/Gallimard, 2003, p. 501.