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04/03/2026

Jean Tortel, Relations

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Ici le massif, éclat.

Sa couleur, son volume sont

Étonnants, sombres aussi.

 

 

Quand on avance avec l’outil

(Mais la terre était grise)

On imagine, on ne devine pas

Ce que sera l’opacité vermeille

Du massif chaud, ni quels insectes

Il nourrira vers la fin de l’été.

 

Par le vent et la pluie

Les fleurs deviennent noires

(Noircissent uniformément).

 

C’est exact, il est donc

Inutile de détailler.

Le zinnia, la rose d’Inde, le glaïeul

Sont noirs et pour brûler.

 

Jean Tortel, Relations, Gallimard,

1968, p. 63.

03/03/2026

Jean Tortel, Instants qualifiés

                                             

jean tortel, instants qualifiés, déranger

                                             Ce qui traverse

Est peut-être le vert

 

Ou les branches maigres

Rayant ce vent toutes ensemble

 

Ou ce corps maigre aussi

Dans l’ombre qu’il suscite

Dérange les brefs espaces

À traverser.

 

Jean Tortel, Instants qualifiés,

Gallimard, 1973, p. 59.

02/03/2026

Maria Casalis, Peur

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               Peur

 

J’ai eu peur de presque tout :

du noir, des formes sur les tapis,

du silence, du cri éraillé

du colporteur, du soir, d’une fête,

des regards dans le train et de moi-même.

Ces peurs, désormais, je leur fais confiance.

Il est venu ne chose, que je crains par-dessus tout

et qui peut me détruire ; que je fais plier

sous le poids de la raison, jusqu’à son retour :

c’est le sobre visage de madame

quand le matin elle rentre dans la chambre

ensemble avec la lumière désenchantée et que je sais

qu’elle va dire : mademoiselle, toujours pas de courrier.

 

Maria Vasalis, dans Papier peint Mauvais drap, n° 3-4,

Octobre 2025, p. 75.

 

01/03/2026

Camillo Sbarbaro, La paradis des lichens : recension

camillo sbarbaro, le paradis des lichens : recension

Le choix et la traduction d’un ensemble de textes de Camillo Sbarbaro (1888-1967) par Jean-Baptiste Para réjouira bien au-delà du cercle des amateurs de mousses et lichens. Cet écrivain italien, qui s’éloigna peu de sa Ligurie natale, publia principalement des plaquettes dont les titres sont éloquents : Copeaux, Feux follets, Coupons, Compte-Gouttes, Bulles de savon ; elles ont été déjà en partie traduites*, mais l’édition est épuisée depuis longtemps. C’était aussi un traducteur des tragiques grecs (Sophocle, Euripide, Eschyle) et de la littérature française, de Stendhal, Flaubert, Zola, Huysmans (pour À rebours) à Supervielle et Martin du Gard. Enfin, engagé volontaire dans la Croix Rouge pendant la Première Guerre mondiale, il y a réalisé sa première collection de lichens : il s’est passionné pour la plante et en est devenu au cours du temps un spécialiste reconnu, écrivant en latin ses découvertes, mais ses proses en italien sur le sujet visaient à faire partager sa passion. Dans sa préface, Jean-Baptiste Para écrit à propos du premier livre, Pianissimo (1914) : « mutisme du monde, mutisme de l’âme, aridité et angoisse, c’est sur ce socle premier, sans transcendance possible, que la poésie de Sbarbaro adviendra ».

 

Ces caractéristiques, sous d’autres aspects, sont présentes dans les extraits retenus ici. Plante fort modeste, souvent confondue par le profane avec la mousse, ou pas même vue, le lichen est à l’opposé de tout ce qui constitue les sociétés humaines qui, à de rares exceptions près, reposent sur la possession de biens (quand ce n’est pas d’humains), sur la propriété privée, et elles tendent toutes à se ressembler, à effacer les différences dans la vie quotidienne d’un bout de la planète à l’autre. À l’inverse, le lichen revêt toutes les formes imaginables et occupe tous les lieux possibles, y compris marins, et c’est « le plus polychrome des végétaux ». Sbarbaro lui-même en a découvert et décrit de nombreuses variétés et il leur donne leur nom quand il les rencontre : quand on le fait, commente-t-il, « il semble qu’on les aide à exister ». Cette émergence à la vie, cette intégration dans un classement botanique, n’empêche pas que, à l’époque de Sbarbaro, restait « une énigme » : on pouvait seulement dire avec certitude : « il appartient au règne végétal » ; on sait aujourd’hui qu’il est composé, vivant en symbiose, d’un champignon, d’une algue et/ou d’une cyanobactérie.

Quelle que soit sa composition, le lichen trouvait sa place dans l’herbier de l’écrivain, pour plusieurs raisons. D’abord :

 

L’herbier est un carnet d’échantillons du monde. Ressource des heures d’ennui, j’ouvre un paquet au hasard. Dans chacun il y a le monde. (…) La moindre plante que je vois, que je touche, le moindre fragment documente un point du globe ; il en est une parcelle.

 

Ensuite, c’est pourquoi l’herbier exclut que l’on puisse se sentir seul ; il participe à « l’inventaire du monde » mais il rassemble aussi les souvenirs de lieux donc de marches faites pour trouver les plantes, de rencontres de chercheurs, de correspondances. Enfin, pendant chaque recherche de lichens, il est à nouveau « l’enfant autorisé à faire main basse sur un magasin de jouets ». Sbarbaro n’hésite pourtant pas aussi à minimiser ce que représente la vie pour lui, « recueillir de petites herbes, écrire de petits riens ». À la question "Pourquoi le lichen", la réponse s’accorde avec tout ce qu’il écrit, « Forme négligée — pauvre ? — d’existence » et « curiosité, plaisir visuel, la sympathie ».

 

Parmi ces petits riens, Copeaux, où l’écrivain rapporte notamment qu’il regarde ce qui n’intéresse personne, semble cacher un mystère ; ainsi, il choisirait volontiers l’activité sans aucun intérêt d’un clerc de notaire « pour pénétrer le secret de la petite place moisie » qu’il traverse. Son commentaire est le plus souvent acide, sans illusion sur ses contemporains et sur lui-même ; ainsi, « Je connais cette rue comme ma vie et l’une et l’autre sont un même désert. » Pour supporter ce qu’est la ville, il la transforme par l’imagination et quand il pense une autre vie, ce pourrait être celle d’un petit fonctionnaire dans une ville sans intérêt, « Ce serait un suicide tranquille et décent ». Un désenchantement analogue parcourt les pages de Feux follets, « Bonheur, je ne t’ai reconnu qu’à ton bruissement quand tu t’es éloigné ». L’argent, devenu une valeur dans nos sociétés consuméristes, est associé au poison, à une drogue dont il faut se débarrasser. Sbarbaro ne perçoit pas toujours ses contemporains négativement, en particulier quand ils connaissent comme lui la pauvreté ; il remarque l’importance alors des fenêtres, « richesse des pauvres », moyen pour eux de voir et d’écouter les passants et « dans la vie de tous d’oublier la leur. »

 

Sans être passionné par les lichens, ou toute autre plante, on appréciera l’écriture de Sbarbaro, souvent elliptique, sans fioritures. Malgré son rejet d’une société estimée sans consistance, son sentiment d’y être souvent étranger, il sait exprimer son amour des choses, du jardin sauvage dans la ville, de la fragilité de la ballerine semblable « à la rose qui s’effeuille quand on la respire. » Ce choix de textes d’un écrivain peu connu en France, admiré par Carlo Emilio Gadda, est une belle découverte, d’autant plus agréable que l’ensemble donne l’impression d’avoir été écrit directement en français.

 

* Deux volumes de traductions ont paru en 1991 aux éditions Clémence Hiver, Pianissimo suivi de   Rémanences (B. Vargaftig, Bruna Zanchi et J-B. Para) et Copeaux suivi de Feux follets (J-B. Para).

Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens, traduction (italien) Jean-Baptiste Para, 2025, 90 p., 16 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 26 janvier 2026.

26/02/2026

André Frénaud, Nul ne s'égare

 

 

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Retour d’enfant prodigue

 

Le vieux père est gâteux, il m’embrasse dès l’aube

et salit mon jabot avec ses yeux chassieux.

Mes frères je les hais, qui mentent comme je mens

pour sauver l’héritage dont il veut leur reprendre

les plus beaux bœufs pour la brebis perdue,

retournée au bercail en posture de repentance.

Qu’ils gardent les troupeaux, mais l’argent je le veux,

et ma sœur Adeline en tunique brodée,

qu’attisent ma misère et mon moignon verveux,

chemineau sur d’autres routes que leur niais chemin

qui mène de la maison natale au cimetière

par des comptes, par des amours, croient-ils,

parfaisant leur néant de vertu en vertu.

J’en ai assez déjà, je veux brûler les meubles

et la famille, eux tous. L’incendie est exquis,

Quand je repartirai gueniller par les villes.

Cette vie me plaît seule, de qui rien n’appartient

que trouble et que fureur à défaut d’avoir pu

être un autre ou m’aimer.

 

André Frénaud, Nul ne s’égare, Poésie/Gallimard, 2006, p. 269.

 

25/02/2026

André Frénaud, Nul ne s'égare

 

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La femme qui pleure, de Picasso (1939)

 

La femme avait si violemment vu le sang

qu’elle en demeura sans larmes,

et ses yeux se trouvèrent tout à coup dessaisis,

et les seins et le nez et les mains prirent tout

notre difformité calamiteuse

et — si l’on se souvient de ce jour-là —

c’est chacun de nous, qui portions au cœur

l’Espagne du peuple,

dont les yeux interdits se désaccordèrent,

morceaux déviés, agrandis,

devant un monde que l’on ne pourrait désormais 

                                                                            FIXER    

 

André Frénaud, Nul ne s’égare, Poésie/Gallimard, 2006, p. 194.

24/02/2026

André Frénaud, Nul ne s'égare

 

                         andré frénaud, nul ne s'égare, funérailles

Une distribution absurde ou Champ d’accueil

 

Arrivage de nouveaux morts. Des tombes fraîches

maintiendraient en vie notre communauté.

Mais de nouveaux vivants, il en faut

pour faire ces défunts auxquelq on rend hommage.

On devrait obliger tous les originaires

à revenir ici passer leurs derniers jours.

Enfance irrecouvrable. Mais qui cherche le secret, les émois éclairants

qu’il retrouverait peut-être au début du fil ?

On se dépenserait dans son jardin.     

                        On s’y appartient. On s’y plaît.

On donne les fruits qui vont se perdre. On échange

les graines en trop. On laisse… Et déjà

la cérémonie terminale, terre ouverte,

ultime charroi, l’irrémédiable permet

de colorer le chagrin adieu tous.

 

André Frénaud, Nul ne s’égare, Poésie/Gallimard, 206, p. 230.

23/02/2026

André Frénaud, Hæres

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     Qui perdure ?

 

La lecture des signes dans les almanachs,

les dictons propitiatoires,

les serments et les interdits,

l’émoi profond qui restera tu,

les imprécations et les égarements,

les recettes perdues, l’avidité aride,

la rumeur de la fête se perpétuant,

les imputations calomnieuses, les aveux perfides,

l’imprévisible que l’on ne peut conjurer,

l’obscurcissement des saisons,

l’obstination et le délaissement,

la récolte et la promise, qu’en reste-t-il ?

 

André Frénaud, Hæres, Gallimard, Poésie/Gallimard, 2006, p. 143.

22/02/2026

André Frénaud, Hæres

andré frénaud,hæres,cuisine

           Rêveuse cuisine

 

Les gras s’assemblent au mitan,

le gris s’assimile toute la boutique,

la grosse balance pèse les moustiques

et joue toute seule en maugréant.

La carence de la légume fait mine misérable à la resserre

où l’endive blanchit dans la solitude.

Ô temps des gigots et des châteaubriants,

pourquoi scander encore

ces scandaleux jours de famine, s

onge l’horloge des hrands-parents ? Ô temps

des chaudrons qui chantaient, des chandelles…

 

Dort la bonne, elle a des envies`

de perdre sa place :

dans la nuit de la fête

le petit veau froid a mangé l’oie,

dans le frigidaire.

 

André Frénaud, Hæres, Poésie /Gallimard, 2006, p. 113.

21/02/2026

André Frénaud, Hæres

 

                                                                                           Unknown-1.jpeg

      Incertitudes des rus et rivières

 

Le Vau ou la Vau, une autre, ou le même,

qui se fond dans l’Oze, et l’Oze on dirait,

— Ou si c’était l’Oise, ou c’est l’Ozerain  —

qui allait se mêler à l’Armançon.

Et si l’Armançon rencontrait la Brenne, 

en fait-elle son lit ou bien s’y confond ?`

Qui saurait dire avec ces rus et rivières ?

Qui peut savoir qui s’accroît ou se perd ?

Divaguant tous les jours entre les saules,

— les eaux multiples, l’unique flux qui poursuivait…

Les prés sont émaillés de leurs beaux noms.

Elles n’ont rien à trouver, elles ne prouvent rien.

Que fonderait-il, qui s’écoule ? Nous de même

qui déambulons par ci, par là.

 

André Frénaud, Hæres, Poésie/Gallimard, 206, p. 140-141.

20/02/2026

Edmond Jabès, Je bâtis ma demeure

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Le mot porte en lui le livre, comme l’homme l’univers.

 Ton monde et le mien se séparent dans nos yeux.

Chaque fenêtre défend son paysage.

 Les désirs sont peuplés d’objets qui nous épellent.

 L’aurore crée le coq.

 

Edmond Jabès, Du blanc des mots et du noir des signes, dans

Je bâtis ma demeure, Gallimard, 1975, p. 304, 305, 308, 308, 309.

19/02/2026

Edmond Jabès, Je bâtis ma demeure

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La nuit est dans le creux de la main (Dans l'éclat des yeux, aussi bien)

Bornes de l'univers : chacune est germe d'infini.

La pluie martèle le ventre rond de l'amour. (L'orage est plein de reproches.

Je t'ai trouvée sur le chemin immaculé qui conduit à l'arrière-pays     des cimes.

Les souvenirs voient leur emprise sur l'homme grandir à mesure que s'estompe le but.

 Edmond Jabès, Du blanc des mots et du noir des signes, dans Je bâtis ma demeure, Gallimard, 1975, p. 281, 281, 283, 283, 284.

 

18/02/2026

Edmond Jabès, Je bâtis ma demeure

             

edmond jabès,

            Miroir

 

Au dortoir des ressemblances

les feuilles ont leurs pensées

Les pierres savent le bruit

doré que font les abeilles

Le jour est intimement lié

à leur désespoir, à leur oreille

Pour l’eau l’air du temps

la nature danse

L’herbe dans la terre a

un pied nu qui avance

Mais tu n’entendras jamais

un murmure de fatigue

 

Edmond Jabès, L’écorce du monde, dans

Je bâtis ma demeure, Gallimard, 1975, p. 202.

                          

17/02/2026

Collectif, Chantal Montellier l'irréductible

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Il n’est pas nécessaire d’être un passionné de bandes dessinées pour connaître au moins un album de Chantal Montellier (née en 1947). Scénariste et dessinatrice, elle est une des rares parmi les artistes (bédéistes ou non, hommes et femmes) à considérer que la société n’est pas un havre paisible. D’où son écriture et son dessin contre l’exclusion sociale, contre l’enfermement asilaire et contre les "fous" qui dirigent le monde, contre le racisme, contre le sexisme, contre Big Brother déjà présent … Une série de dessins de Wonder City (1983) est un bon résumé de sa pratique :  sur une affiche, dans un cœur en noir et blanc, les bustes d’un couple bcbg, lui : « we’re in love », elle : « we love Wonder City » ; ce symbole d’un prétendu réel est recouvert d’une affiche jaune dont le texte appelle à une autre société, « Contre la pauvreté / le contrôle abusif / la sélection / le racisme / Grand rassemblement [etc.] ». On comprend que le milieu de la bande dessinée n’ait pas accueilli avec enthousiasme cette personnalité dérangeante — qui plus est une femme ! On se réjouit qu’une exposition de son œuvre ait été organisée à La Villa Arson, à Nice, en 2024 (dont Vanina Géré était une des commissaires) et qu’un livre paru le dernier trimestre de 2025 lui rende un juste hommage.

 

Ce qui caractérise d’abord ce livre autour d’une autrice de bandes dessinées, qui dessine, a écrit la plupart de ses textes, a choisi le noir et blanc bien avant la couleur, c’est l’abondance des œuvres reproduites. Les études sont d’autant plus lisibles que les matériaux commentés sont présents, qu’il suffit de tourner les pages pour retrouver des exemples de ce qui est commenté, les reproductions étant de bonne qualité. En outre, les responsables de l’ouvrage reprennent entièrement une bande dessinée de Chantal Montellier, La Mare rouge, sortie seulement dans une revue du parti communiste, Révolution, en 1984-1985. Travail de commande : il s’agissait d’illustrer le texte du reportage d’un sociologue et, ainsi, de valoriser la vie sociale d’un quartier du Havre, de restituer le quotidien et la vie réelle de ses habitants.

L’engagement politique de Chantal Montellier est une composante essentielle de son activité. Élève à l’école des Beaux-Arts de Saint-Étienne, elle s’installe ensuite à Paris, met son désir d’être peintre entre parenthèses et entreprend une vie de dessinatrice avec le dessin de presse ; il y aura ses débuts dans la BD avec, en 1974, la collaboration à Charlie, devenu mensuel, puis à Métal hurlant (1975) et aux éditions Les Humanoïdes associés, qui lancent en 1978 Ah ! Nana, majoritairement nourri par des femmes bédéistes — Chantal Montellier s’y trouve dès le premier numéro. Elle y installe notamment le policier peu sympathique Andy Gang (personnage ensuite d’albums) et y évoque la Commune dans Thiers-état *. Plus tard, elle adaptera en bande dessinée non pas Céline mais Jean Genet et Virginia Woolf.

 

Elle commence son activité au moment où le mouvement féministe se développe en France, en laissant la bande dessinée hors de son champ alors que la représentation de la femme "libérée" sexuellement est dominante et satisfait le voyeurisme masculin — la Barbarella de Jean-Claude Forest (1964 en album) en est le prototype. Chantal Montellier, au travers de récits simples, met en cause le pouvoir patriarcal, le rôle de la psychiatrie comme un des moyens de la domination sociale. Tout concourt à ôter son humanité à l’individu, par exemple en dénudant la femme. Les livres se succèdent avec toujours le même objectif, mettre en évidence la déshumanisation progressive de la société, le développement de la violence et, précisément pour ce qui concerne les femmes, le travail gratuit à la maison, la prostitution, les féminicides, le viol, auquel est consacrée la BD Odile et les crocodiles en 1983.

Les femmes, dans l’espace public, deviennent des proies et les albums des années 60-70 les présentaient le plus souvent comme des "objets sexuels", ce qui satisfaisait les fantasmes masculins. Les violeurs, ici trois fils de bonne famille, représentent l’institution qu’il faudrait détruire pour construire une autre société. À Odile, qui tue le violeur, un personnage, l’écrivain, propose d’inverser les positions : elle deviendrait une mangeuse d’hommes, hypersexualisée ; la solution correspond bien à la vision des dominants qui ne savent penser que la prédation.

 

On apprend beaucoup dans les nombreuses études et pas seulement à propos de la bande dessinée. Comment sont construits des récits, par exemple, est l’un des objets d’une étude consacrée aux albums qui rapportent les aventures de Julie Bristol ; les réflexions sur les liens entre l’usage du noir et du blanc, du gris et de la couleur selon le but recherché débordent largement le domaine de la bande dessinée.

Il fallait une équipe pour aborder une œuvre qui s’est développée pendant plus d’un demi-siècle et a été diffusée dans une partie du domaine francophone, la Belgique, la Suisse et le Canada. Des chercheurs de ces pays sont présents aux côtés des Français : historiens de l’art, théoriciens et critiques d’art, enseignants aux Beaux-Arts, sémioticiens, romancier responsable d’une collection — et bédéiste. La plupart des questions que l’on peut poser à la lecture d’une œuvre le sont, générales (orientations et évolution de l’ensemble, les transformations du dessin), et spécifiques (analyse d’un album, emploi de la couleur). Les articles de spécialistes pèchent souvent par l’entre-soi, ce n’est pas le cas ici, il y a une volonté claire de faire partager un plaisir de lire. On peut seulement regretter quelques redites d’un article à l’autre et l’absence de données à propos de la réception de l’œuvre, mais la qualité de l’ensemble donne au lecteur qui ignorait les albums de Chantal Montellier l’envie d’en ouvrir un.

 

Thiers par allusion au dirigeant Adolphe Thiers qui commanda l’écrasement des Communards dans le sang.

Vanina Géré, Camille Debrabant, Camille de Singly (sous la directon de), , Chantal Montellier l’irréductible, Les Presses du réel, 2025, 378 p., 28 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 23 janver 2026.

 

 

 

16/02/2026

Jacque Réda, Recommandations aux promeneurs

jacques céda, recommandations aux promeneurs, poète

 

Te voici donc, poète, avec ton parapluie,

         Ton tricorne un peu de travers,

Ou ces cheveux trop longs qui retombent en pluie

Autour de ton visage où, des yeux grands ouverts,

Une larme parfois sourd, gonfle et se délivre.

         Je vois, dans ton équipement,

Que tu n’as pas omis de te munir d’un livre

Où la raison débat avec le sentiment.

Et, bien que je demeure alentour impassible,       

Je peux t’entendre soupirer

Avec mon vent, mes eaux : il n’est pas impossible

Qu’il s’en élève un chant d’amour inespéré.

Ne quitte pas déjà l’ombrage de ce saule.

         La lune, d’entre les rameaux,

Va se pencher pour lire au bord de ton épaule,

Et la nuit étoilée épellera tes mots.

 

Jacques Réda, Recommandations aux promeneurs, Gallimard, 1988, p. 80.