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07/01/2026

Henri Thomas, Le monde absent

                         

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Je ne suis pas vraiment enclos

dans la vie aux barrières vagues,

souvent je tombe, parfois, héros

de l’immobile, sur une vague

je reste, toute une seconde.

 

Faut-il éviter cette tombe

à chaque instant rouverte ?

Ces stratagèmes pour ma perte,

ces ruses brutales, racontent

un ennemi toujours alerte

qui vole par le monde.

 

Sur le poème commencé

une lumière tombe

et les mots à peine tracés

se perdent comme l’ombre

des feuilles bougeant en été.

Le ciel enfle sa forme ronde,

immense absurdité.

 

Henri Thomas, Le monde absent, dans

Poésies, Poésie / Gallimard, 1970, p. 136.

 

 

 

06/01/2026

Jean Roudaut, Dans le temps

                              jean roudaut,dans le temps,souvenir

(...) Cependant je revois nettement la porte cochère de la rue de Condé, la salle au parquet poussiéreux du Mercure de France que dirigeait alors Gaétan Picon. Il y avait là Georges Séféris que j'avais connu en Grèce, et Yves Bonnefoy qui était son ami. J'avais probablement bavardé avec Blaise Gautier, mais les convenances exigeaient que je ne retienne personne. Et je m'étais très vite retrouvé comme déposé contre le mur par l'incessant mouvement des voltes et des rencontres. Je me souviens (en ce lieu presque vacant, d'une densité humaine toute légère par rapport au centre compact de la réunion, dans le gris, qui ne doit pas être celui du soir, ni de la raison, mais de ma mémoire, ou de la tristesse de devoir me souvenir), avoir rencontré (cela devait être dans un angle plâtreux), un homme encombré aussi gauchement que moi d'un verre et d'une cigarette, qui cependant demeurait attentif, si bien que son isolement s'offrait à être rompu. Il ne rêvait pas. Il regardait. Nous parlâmes. J'appris qu'il s'appelait Roger Giroux. Qu'il était professeur d'anglais...


Jean Roudaut, Dans le temps, éditions Fario, 2016, p. 107-108 (Théodore Balmoral, 1099).

05/01/2026

Jean-Marc Sourdillon, L'unique réponse

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     Dans la forêt

 

L’attente de quelque chose. La Toussaint.

Ciel très bleu. Une buse plane.

La cime des arbres est jaune citron,

la base

perdue dans l’ombre.

Les feuilles pleuvent dans e silence de l’après-midi.

Grand lac suspendu de la lumière.

Les glands, es châtaignes sont à terre.

Quelque chose de froid et d’invisible est dans l’air,

le noyau d’une rivière. On est debout quelque part

dans son courant immobile

de l’eau jusqu’à la taille.

Une voix aulmoin appelle :

« ohé, revenez ! »

 

Jean-Marc Sourdillon, L’unique réponse, Gallimard,

2020, p. 68.

04/01/2026

Jean-Marc Sourdillon, L'unique réponse

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Vie poétique

 

                • 1 —

 

 Le présent ordinaire

et tout le mystère derrière

 

                • 2 —

 

Lancer de passerelles

 

                • 3 —

 

La lumière, toute la lumière se célébrant

       dans la fêlure du verre.

 

Jean-Marc Sourdillon, L’unique réponse,

Gallimard, 2020, p. 15.

03/01/2026

Roger Giroux, Lieu-je

 

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Il serait tellement plus simple de parler, de ne pas dire que je parle, de taire à la parole ses origines, son absence d’ici, de la laisser dans l’ignorance de ce lieu dont je parle, sachant qu’il n’y a rien à en savoir. Sachant que l’ignorance a quelque chose à voir avec lui (voir ?) mais je ne sais pas ce que c’est. Sachant que je ne sais de quoi je parle. Ne sachant pas cela. Mais il n’est plus possible de parler sachant cela. Et, ne le sachant pas, je parle.

 

Roger Giroux, Lieu-je, Éric Pesty éditeur, 2O16 (Mercure de France, 1979), p. 15.

02/01/2026

Georg Trakl, Poésie

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                                 Hohenburg

 

Il n’y a personne dans la maison. Automne dans les chambres.

Sonate en clair de lune.

Et l’éveil à l’orée de la forêt crépusculaire.

 

Toujours tu vois le visage blanc de l’homme

Loin des tumultes du temps ;

Sur ce qui rêve s’incline volontiers la ramure verte.

 

Croix et soir ;

Celui qui résonne est pris par les bras pourpres de son étoile

Qui monte vers des fenêtres inhabitées.

 

Ainsi tremble l’étranger dans la pénombre

Quand doucement il lève ses paupières sur de l’humain

Au loin : voix argentine du vent dans le vestibule.

 

George Trakl, Poèmes, traduction Guillevic, Obsidiane, 1986, p. 41.

 

19/12/2025

Littérature de patout prend des vacances jusqu'en janvier

Antoine Emaz, Peau

 

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                                        Photo T. H., 2011
   

  Vert, I (31.09.05)

 

on marche dans le jardin

 

il y a peu à dire

 

seulement voir la lumière

sur la haie de fusains

 

un reste de pluie brille

sur les feuilles de lierre

 

rien ne bouge

sauf le corps tout entier

 

une odeur d'eau

la terre acide

 

les feuilles les aiguilles de pin

 

silence

sauf les oiseaux

 

marche lente

le corps se remplit du jardin

sans pensée ni mémoire

 

accord tacite

avec un bout de terre

rien de plus

 

ça ne dure pas

cette sorte de temps

 

on est rejoint

par l'emploi de l'heure

l'à faire

 

le corps se replie

simple support de tête

à nouveau les mots

l'utile

 

on rentre

 

on écrit

ce qui s'est passé

 

il ne s'est rien passé

Antoine Emaz, Peau,

éditions Tarabuste, 2008, p. 25-28.

18/12/2025

Paul Zumthor, Anthologie des grands rhétoriqueurs

C’est par vous que tant fort soupire

Toujours m’empire.

A vostre avis faictes vous bien

Que tant plus je vous vueil de bien,

Et, sur ma foy, vous  m’estes pire.

 

Ha, ma dame, si grief martire

         Ame ne tire

Que moy, dont ne puys mays en rien

         C’est par vous

 

Vostre beaulté vint, de grant tire,

         A mon œil dire

Q’il fist mon cuer devenir sien.

Il le voulut : si meurt et bien

Je ne luy puys aider ne nuyre :

C’est par vous

Jean Meschinot, Rondeau, dans Paul Zumthor, Anthologie des grands rhétoriqueurs, 10/18, 1978, p. 41-42..

 

17/12/2025

Paul Zumthor, Anthologie des grands rhétoriqueurs

    Rondeau clos et ouvert

 

Se j’ay vostre grâce requise,

Et ma volonté s’est submise

A vous aymer plus que mille âmes,

C’a été en espoir, ma dame

Que mieulx que vostre douleur m’en prise.

 

Combien me soit haulte entreprise ;

Mais touttefoys, quant je m’advise,

Il ne peult tourner à blasme,

Se j’ay vostre grâce.

 

Votre honneur point s’en amenuise.

Vous n’en devez estre reprise,

Se moy ou un aultre vous ame ;

Et jà n’en perdrez, sur mon âme,

Vostre liberté et franchise

Se j’ay.

 

Pierre Fabri, dans Paul Zumthor,

Anthologie des grands rhétoriqueurs,

10/18, 1978, p. 279.

 

 

16/12/2025

Paul Zumthor, Anthologie des grands rhétoriqueurs,

Rondeau de quatre syllabes

 

Autre n’aray

Tant que je vive.

Son serf seray

Autre n’aray,

Je l’aimeray

Soit morte ou vive.

Autre n’aray

Tant que je vive.

 

Jean Molinet, dans Paul Zumthor,

Anthologie des grands rhétoriqueurs,

10/18, 1978, p. 107.

15/12/2025

Norge, La langue verte

norge, la langue verte, sourire

        Un sourire

 

Des morts, encor des morts,

Toujours cette fin noire,

Changez-moi ce décor,

Ces acteurs, cette foire.

 

Je veux de francs feuillages,

Et du son de flûteau

Qui passent dans mes âges

Comme un printemps sur l’eau.

 

Et je veux un sourire

(Ô silence, ô moisson)

Qu’aucun vent ne déchire

De sa longue saison,

 

Une douce figure

Où poser cette gloire,

Un visage qui dure,

Plus beau que son histoire.

 

Norge, La langue verte, Gallimard,

1962, p. 117-

14/12/2025

Christian Prigent, Zapp & zipp : recension

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                                           Un portrait avec pleins et déliés

 

Bien des écrivains n’ont pas rédigé de journal, de Flaubert à Beckett et Modiano, ou n’ont jamais eu l’intention de le publier, comme Jules Renard, Kafka ou Virginia Woolf ; d’autres l’ont donné à lire (Gide) et en ont même fait une partie importante de leur œuvre (Paul Léautaud, Charles Juliet). Les contenus sont extrêmement variés et différents d’un journal à l’autre ; celui de Prigent exclut à peu près complètement le récit de faits quotidiens — il note cependant qu’il regardera l’arrivée d’une course cycliste, mais on ne saura pas si c’est lui qui s’occupe du lave-linge. Le journal est divisé en groupes mensuels, abandonnant la mention de dates retenue dans la publication sur Sitaudis. Le lecteur aura beaucoup à réfléchir en le suivant mais il s’y est habitué s’il a lu sur le site des éditions P.O.L ses « textes libres », titrés SILO  : ils « abordent les rapports poésie/peinture, poésie/prose, théorie/fiction, littérature/politique, lyrisme/carnavalesque, phrase/phrasé ». C’est là une partie du programme du journal à l’occasion de lectures, de notes pour un colloque, d’un article ou d’un entretien ; s’y ajoutent des observations à propos de l’actualité, des poèmes ici et là, des réflexions sur la/sa vieillesse, des souvenirs d’où de rares mentions sur la famille. Bref : un vrai journal comme le définissent les dictionnaires. Une annexe propose des extraits de Chino Rabelais (paru en 2020) et un index à la manière de l’auteur (La vie civique, La vie des lettres, etc., qui s’achève par Le Cabinet des Muses).

 

Le titre est dans la manière de Prigent, qui apprécie les onomatopées. Outre la répétition Z…P, on imagine un couple dans un scénario du genre « Zapp & Zipp sont sur un bateau » — ce qui rappelle le centenaire Zig et Puce de Saint-Ogan. Zap(p) implique par ailleurs le changement, le passage d’une idée à une autre et Zip(p) désigne un format de fichier pour archivage, donc on peut « zipper les sujets entre eux » (exergue du livre) : voilà pour un journal. Ne pas oublier que Prigent, (longtemps) cycliste et connaisseur des courses, a sans doute pensé à la célèbre marque américaine de roues de vélo, Zipp. On voudrait restituer l’unité du « disparate » de ces 736 pages : on la trouverait dans ce qui guide les lectures (de Follain à Guyotat) et les préparations d’articles ou de conférences — ce qui renvoie le lecteur aux livres de l’essayiste qu’est Prigent ; on tentera plus simplement d’en regrouper quelques éléments dans ce qu’il note à propos de son écriture et de sa propre vie.

 

Écrire, qui a occupé et occupe encore une partie importante de son temps, a pour point de départ des lectures :  écrire, cela a été « tenter de comprendre pourquoi et comment ceux-là (Ducasse, Rimbaud) m’avaient fait écrire — et pourquoi eux et fort peu d’autres (sinon plus tard, quelques étrangers : Maïakovski, Khlebnikov, Hölderlin, Pound, Cummings… — mais une fois les choses déjà jouées) ». Ce qui vaut pour l’ensemble de l’œuvre justifie-t-il la tenue d’un journal et sa publication régulière ? Peu de diaristes d’ailleurs expliquent le pourquoi de leurs notations à intervalles réguliers ; Prigent consacre à la question quelques lignes en avril 2024 sous le titre « Vider les lieux ». Il s’agirait « de tenir fermement la posture amère, sarcastique et furieuse, se mettre tout le monde à dos, user les amis, vider le plus possible les lieux autour de soi (…) avant de n’avoir plus qu’à vider à son tour les lieux ». La rédaction d’un journal viserait à se retrouver seul, comme si ce qui était écrit avait pour « Seul but, peut-être » de chasser les lecteurs, amis ou non ? La vieillesse (80 ans en 2025) peut expliquer le retrait : « on est seul, et davantage à mesure qu’on a moins de force pour faire comme si on était et vivait "comme tout le monde " », ou aussi : « Je suis vieux. Mes amis sont vieux. L’échéance approche ».

La plupart des textes du livre n’ont rien qui puisse corroborer l’affirmation d’un retrait, qu’il s’agisse des nombreux développements autour d’un écrivain, d’un film ou d’un livre. Quand paraît le nouveau TXT (2019), Prigent ne souhaite pas apparaître comme tel dans ce « lieu quasi pour [lui] natal » mais, avec des publications anonymes « se retirer sans abandonner ». Certains textes donnent à reconnaître un Prigent observateur attentif de la nature quand, par exemple, un Martin-pêcheur vient visiter les bassins à poissons rouges du jardin ; émotion encore quand il se trouve à un "bout du monde" ; lyrisme sans doute, soit « l’obsession de l’immensité innommable » du réel. Alors « écrire tente de noter cette démesure, d’en restituer l’effet, le tact ». On relit aussi la page où il observe avec émotion Beckett et Pinget silencieux dans un café (souvenir « pauvre, furtif, même pas volé, incompréhensiblement poignant ») et, à un autre moment, croise Beckett portant un cabas d’où dépasse un poireau. Ces notations renforcent pour le lecteur le vif des très nombreux mini- essais à propos de films et d’écrivains, de ce qu’est pour lui l’écriture et la poésie.

 

Prigent est-il présent dans ses livres, par exemple dans la série des Chino ? certainement, sans qu’il soit question d’autobiographie, genre majeur aujourd’hui : « ils disent une vérité de ma vie (ce serait peu) et (c’est beaucoup plus) rappellent que la sorte d’énergie joyeuse des fictions s’en est arrachée — comme écriture : victoire sur la mélancolie. » C’est cette énergie qui donne son allant, et son unité, à l’ensemble du journal et elle écarte chaque fois la tentation du repli. Elle éloigne du « verbiage » des réseaux, de leur inculture, permet de refuser fermement l’idée que vouloir diffuser les "grandes œuvres" serait élitiste. Ce qui n’empêche pas de savoir qu’« écrire ne sauve de rien, ne sauve rien » et, en même temps, qu’« on apprend le monde en écrivant ».

 

La publication de l’ensemble du journal fait apparaître, avec un retour régulier de quelques interrogations et de quelques motifs, une unité d’écriture moins visible dans la publication mensuelle. On repèrera quelques éléments récurrents, les séries d’adjectifs comme « C’est compliqué, tordu, lacunaire, opaque », « C’est toujours une chance — d’être moins morne, moche méchant, con », etc., la fréquence des parenthèses, des italiques pour marquer l’importance d’une notion, l’usage très régulier de surjouer, surjoué et de moche — jusqu’à « ce soi moche ». Etc. Tous éléments qui facilitent la lecture, traces fortes d’une volonté de partage.

Christian Prigent, Zapp et zipp, 2019-2024, P.O.L, 736 p., 29 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis Le 9 novembre 2025.

 

13/12/2025

Norge, Le Stupéfait

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         Une fête

 

La folle mouche d’octobre

Qu’exaltait l’amour de vivre

Sent déjà pincer le givre

Qui va lui blanchir la robe.

 

Mais elle ne gémit pas

Et nous zézaie à tue-tête,

Mordant au raisin muscat

Que la mort est une fête.

 

Norge, Le Stupéfait, Gallimard,

1988, p. 99

12/12/2025

Norge, Le Stupéfait

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            Rien

 

As-tu jamais écouté

Le bruit d’une goutte d’eau

Qui tombe au fond du puits ?

 

As-tu jamais regardé

Une feuille de platane

Qui vient toucher la terre ?

 

As-tu jamais caressé

Le dernier mot d’une vague

Qui meurt sur le rivage ?

 

Mais as-tu jamais compris

La fabuleuse parole

Qui couve le silence ?

 

- Je n’existe pas assez

Pour être et pour caresser.

 

Norge, Le Stupéfait, Gallimard,

1988, p. 43.