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13/01/2026

Cole Swensen, Et et et

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                                       Jeu 

J’y pense au sens où l’on pourrait dire Il y a trop de jeu dans ce volant — trop de marge d’errance à gauche comme à droite — on pourrait déraper ; on ne tient pas la route. En ce sens ça me fait penser au jeu inhérent aux mots —  l’embardée d’un nom dans un verbe qui peut l’expédier encore plus loin, n’importe où, dans n’importe quelle partie du discours. Et le voilà parti, se précipitant dans le vide, pensant Mais je viens sjuste de vérifier la parallélisme et puis Mais le parallélisme n’a rien à voir avec ça.

 

Cole Swensen, Et et et, traduction de l’anglais Maïtreyi et Nicolas Pesquès, éditions Corti, 2025, p. 90.

12/01/2026

Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej

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Mon chardonneret, je redresse la tête,

ensemble nous contemplons le monde :

jour d’hiver, piquant comme une bale de blé,

dans ta prunelle est-il aussi raide ?

 

La queue en barque, le plumage noir jaune,

et sous le bec infuse le rouge —

sais-tu à quel point, toi le chardonneret,

à quel point dandy tu te pavanes ?

 

Mais quelle espèce d’air vente sous ton crâne :

du rouge et du noir, du blanc, du jaune !

là et là en alerte il ouvre l’œil, l’ouvre !

pas même un seul regard — envolé.

                                                           1936

 

Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej, dans

Œuvres poétiques, traduction Jean-Claude Schneider,

Le Bruit du temps / La Dogana, 2018, p. 485

11/01/2026

Ossip Mandelstam, poèmes non rassemblés

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Comme en haute montagne, d’une fissure,

ruisselle, avec des goûts contrastés,

une eau à demi dure, à demi douce, duplice —

 

ainsi, pour en réalité expirer,

mille fois pas jour je perds l’habituelle

liberté de souffle et conscience du but.

                                                        1933

 

Ossip Mandelstam, Poèmes non rassemblés,

dans Œuvres poétiques, traduction Jean-Claude

Schneider, Le Bruit du temps / La Dogana,

2018, p. 440.

10/01/2026

Ossip Mandelstam, La Pierre

ossip mandelstam,la pierre,edgard poe

Nous ne supportons pas l’intense silence —

fâcheuse , à la fin, l’imperfection de l’âme !

Quand dans ce trouble paraît le récitant,

avec joie nous le saluons : bienvenue !

 

Je savais qui était présent, invisible :

un homme cauchemardeux qui lit Ulalume.

Le sens est vanité, le mot n’est que bruit,

la phonétique est serve d’un séraphin.

 

Harpe d’Edgar chantant La maison Usher,

le dément but de l’eau, s’éveilla, se tut.

J’étais dans la rue. Sifflait la soie d’automne—

la soie de l’écharpe caressait la gorge…

                                                         1917

 Ossip Mandelstam, La Pierre, dans Œuvres poétiques,

traduction Jean-Claude Schneider, Le Bruit du temps

/ La Dogana, 2018, p. 96.

09/01/2026

Ossip Mandelstam, Tristia

 

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Feu-follet au terrible fond de l’espace,

est-ce ainsi qu’une étoile brasille ?

Feu-follet, errante étoile translucide,

ton frère, Pétropol, agonise.

 

Dans l’espace brûlent les rêves terrestres

et une étoile verte brasille.

Si tu es, astre, frère de l’eau du ciel,

ton frère, Pétropol, agonise.

 

Un monstrueux vaisseau dans le vide espace

vogue, gonflant, déployant ses ailes —

et dans un dénuement, ô verte étoile,

ton frère, Pétropol, agonise.

 

Sur la Neva noire un printemps translucide

se brise et, cire d’immortalité, coule,

si tu es astre, Pétropol, ta cité,

ton frère, Pétropol, agonise.

                                                     1918

Ossip Mandelstam, Tristia, dans Œuvres poétiques,

traduction Jean-Claude Schneider, Le Bruit du

temps / La Dogana, 2018, p. 180.

08/01/2026

Blaise Cendrars, Georges Sauser-Hall, Correspondance 1904-1960

 

Hier j’ai été la première fois à l’anniversaire et quoique je m’étais préparé j’ai quand même été surpris en entrant dans ce tabernacle de la science. 30 cadavres raides, jaunes, comme de cire, presque transparents, hommes et femmes, jeunes et vieux, étaient couchés, pendus, assis, pliés dans toutes les positions imaginables. L’un d’un air grave semblait présider une assemblée, une horrible coupure lui fendait le dos. Un autre, pendu par les pieds, le ventre ouvert, étendait les bras et semblait demander secours et pitié ! Un autre, une vieille dame était recroquevillée dans un coin, comme approfondie dans la prière, mais un coup de bistouri en croix lu

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i avait ouvert le crâne et l’on apercevait la boite crânienne vidée.

 

Blaise Cendrars, lettre à son frère Georges, novembre 1907, dans B. C., Georges Sauser-Hall, Correspondance 1904-1960, éditons Zoé, 2025, p. 95.

07/01/2026

Henri Thomas, Le monde absent

                         

henri thomas, le monde absent, absurdité

Je ne suis pas vraiment enclos

dans la vie aux barrières vagues,

souvent je tombe, parfois, héros

de l’immobile, sur une vague

je reste, toute une seconde.

 

Faut-il éviter cette tombe

à chaque instant rouverte ?

Ces stratagèmes pour ma perte,

ces ruses brutales, racontent

un ennemi toujours alerte

qui vole par le monde.

 

Sur le poème commencé

une lumière tombe

et les mots à peine tracés

se perdent comme l’ombre

des feuilles bougeant en été.

Le ciel enfle sa forme ronde,

immense absurdité.

 

Henri Thomas, Le monde absent, dans

Poésies, Poésie / Gallimard, 1970, p. 136.

 

 

 

06/01/2026

Jean Roudaut, Dans le temps

                              jean roudaut,dans le temps,souvenir

(...) Cependant je revois nettement la porte cochère de la rue de Condé, la salle au parquet poussiéreux du Mercure de France que dirigeait alors Gaétan Picon. Il y avait là Georges Séféris que j'avais connu en Grèce, et Yves Bonnefoy qui était son ami. J'avais probablement bavardé avec Blaise Gautier, mais les convenances exigeaient que je ne retienne personne. Et je m'étais très vite retrouvé comme déposé contre le mur par l'incessant mouvement des voltes et des rencontres. Je me souviens (en ce lieu presque vacant, d'une densité humaine toute légère par rapport au centre compact de la réunion, dans le gris, qui ne doit pas être celui du soir, ni de la raison, mais de ma mémoire, ou de la tristesse de devoir me souvenir), avoir rencontré (cela devait être dans un angle plâtreux), un homme encombré aussi gauchement que moi d'un verre et d'une cigarette, qui cependant demeurait attentif, si bien que son isolement s'offrait à être rompu. Il ne rêvait pas. Il regardait. Nous parlâmes. J'appris qu'il s'appelait Roger Giroux. Qu'il était professeur d'anglais...


Jean Roudaut, Dans le temps, éditions Fario, 2016, p. 107-108 (Théodore Balmoral, 1099).

05/01/2026

Jean-Marc Sourdillon, L'unique réponse

jean-marc sourdillon,l'unique réponse,forêt

     Dans la forêt

 

L’attente de quelque chose. La Toussaint.

Ciel très bleu. Une buse plane.

La cime des arbres est jaune citron,

la base

perdue dans l’ombre.

Les feuilles pleuvent dans e silence de l’après-midi.

Grand lac suspendu de la lumière.

Les glands, es châtaignes sont à terre.

Quelque chose de froid et d’invisible est dans l’air,

le noyau d’une rivière. On est debout quelque part

dans son courant immobile

de l’eau jusqu’à la taille.

Une voix aulmoin appelle :

« ohé, revenez ! »

 

Jean-Marc Sourdillon, L’unique réponse, Gallimard,

2020, p. 68.

04/01/2026

Jean-Marc Sourdillon, L'unique réponse

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Vie poétique

 

                • 1 —

 

 Le présent ordinaire

et tout le mystère derrière

 

                • 2 —

 

Lancer de passerelles

 

                • 3 —

 

La lumière, toute la lumière se célébrant

       dans la fêlure du verre.

 

Jean-Marc Sourdillon, L’unique réponse,

Gallimard, 2020, p. 15.

03/01/2026

Roger Giroux, Lieu-je

 

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Il serait tellement plus simple de parler, de ne pas dire que je parle, de taire à la parole ses origines, son absence d’ici, de la laisser dans l’ignorance de ce lieu dont je parle, sachant qu’il n’y a rien à en savoir. Sachant que l’ignorance a quelque chose à voir avec lui (voir ?) mais je ne sais pas ce que c’est. Sachant que je ne sais de quoi je parle. Ne sachant pas cela. Mais il n’est plus possible de parler sachant cela. Et, ne le sachant pas, je parle.

 

Roger Giroux, Lieu-je, Éric Pesty éditeur, 2O16 (Mercure de France, 1979), p. 15.

02/01/2026

Georg Trakl, Poésie

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                                 Hohenburg

 

Il n’y a personne dans la maison. Automne dans les chambres.

Sonate en clair de lune.

Et l’éveil à l’orée de la forêt crépusculaire.

 

Toujours tu vois le visage blanc de l’homme

Loin des tumultes du temps ;

Sur ce qui rêve s’incline volontiers la ramure verte.

 

Croix et soir ;

Celui qui résonne est pris par les bras pourpres de son étoile

Qui monte vers des fenêtres inhabitées.

 

Ainsi tremble l’étranger dans la pénombre

Quand doucement il lève ses paupières sur de l’humain

Au loin : voix argentine du vent dans le vestibule.

 

George Trakl, Poèmes, traduction Guillevic, Obsidiane, 1986, p. 41.

 

19/12/2025

Littérature de patout prend des vacances jusqu'en janvier

Antoine Emaz, Peau

 

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                                        Photo T. H., 2011
   

  Vert, I (31.09.05)

 

on marche dans le jardin

 

il y a peu à dire

 

seulement voir la lumière

sur la haie de fusains

 

un reste de pluie brille

sur les feuilles de lierre

 

rien ne bouge

sauf le corps tout entier

 

une odeur d'eau

la terre acide

 

les feuilles les aiguilles de pin

 

silence

sauf les oiseaux

 

marche lente

le corps se remplit du jardin

sans pensée ni mémoire

 

accord tacite

avec un bout de terre

rien de plus

 

ça ne dure pas

cette sorte de temps

 

on est rejoint

par l'emploi de l'heure

l'à faire

 

le corps se replie

simple support de tête

à nouveau les mots

l'utile

 

on rentre

 

on écrit

ce qui s'est passé

 

il ne s'est rien passé

Antoine Emaz, Peau,

éditions Tarabuste, 2008, p. 25-28.

18/12/2025

Paul Zumthor, Anthologie des grands rhétoriqueurs

C’est par vous que tant fort soupire

Toujours m’empire.

A vostre avis faictes vous bien

Que tant plus je vous vueil de bien,

Et, sur ma foy, vous  m’estes pire.

 

Ha, ma dame, si grief martire

         Ame ne tire

Que moy, dont ne puys mays en rien

         C’est par vous

 

Vostre beaulté vint, de grant tire,

         A mon œil dire

Q’il fist mon cuer devenir sien.

Il le voulut : si meurt et bien

Je ne luy puys aider ne nuyre :

C’est par vous

Jean Meschinot, Rondeau, dans Paul Zumthor, Anthologie des grands rhétoriqueurs, 10/18, 1978, p. 41-42..