14/07/2026
Jean Tardieu, L'espace et la flûte

Variations sur douze dessins de Picasso
2
Le peintre enroule déroule
plie détord aplatit
casse éparpille effiloche
fronce festonne tortille
tache taraude ravaude
installe accroche répartit
étire boucle débrouille
désigne lance, — et s’en va.
Le poète déglutit
mâche goîte humecte mord
râcle rumine ronchonne
ronge siffle serine
lappe susurre rumine
savoure salive entonne
grogne grince décortique
attise, souffle — et se tait.
Jean Tardieu, L’espace et
la flûte, dans Œuvres, Quarto/
Gallimard, 2003, p. 711.
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13/07/2026
Jean Tardieu, Une voix sans personne

Le monde immobile
Puits de ténèbres
fontaine sourde
lac sans éclat
Présence épaisse
battement faible
l’instant est là
Rien ni personne
une ombre lourde
et qui se tait
J’attends des siècles
rien ne résonne
rien n’apparaît
Sur ce tombeau
l’espace bouge
c’est ma pensée
Pour nul regard
pour nulle oreille
la vérité
Jean Tardieu, Une voix sans
personne, dans Œuvres, Quarto/
Gallimard, 2003, p. 502.
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12/07/2026
Jean Tardieu, Une voix sans personne

Portrait de l’auteur
I
Dans son chacun nuage environné fatal
il comme un autre je à soi-même impossible
louvoyait son récif son vaisseau son fanal
sa proie enfin ! sanglante à se donner pour cible.
S’il va ceindre l’amour sombre armure étoilée
au malheur plonge un œil affolé de supplice
ou de naïf plaisir brille et tremble rameau,
il veille et rêve noir et blanc voici l’année
au quatre coins du ciel les clous du sacrifice
inutile ! le vent disperse le tombeau.
Jean Tardieu, Une voix sans personne, dans
Œuvres, Quarto/Gallimard, 2003, p. 501.
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11/07/2026
Images de l'art roman (Carsac-Aillac, 24)





photos T. H.
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10/07/2026
Jean Tardieu, Jours pétrifiés

Histoires pathétiques
I
(Non ce n’est pas ici)
J’aperçois d’effrayants objets
mais ce ne sont pas ceux d’ici ?
Je vois la nuit courir en bataillons serrés
je vois les arbres nus qui se couvrent de sang
un radeau de forçats qui rame sur la tour ?
J’entends mourir dans l’eau les chevaux effarés
j’entends au fond des caves
le tonnerre se plaindre
et les astres tomber ?...
Non ce n’est pas ici, non non que tout est calme
ici : c’est le jardin voyons c’est la rumeur
des saisons bien connues
où les mains et les yeux volent de jour en jour !...
Jean Tardieu, Jours pétrifiés, dans Œuvres,
Quarto/Gallimard, 2003, p. 273.
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09/07/2026
Jean Tardieu, Jours pétrifiés

Le rendez-vous
Nulle paroi, plus aucun mur : songe ou soleil j’entends
des coups frappés des coups de gong, autant de portes
que l’on ouvre, que l’on ferme, des pas pressés !
À ses surprises de félin à ses bonds sourds
je reconnais la forme inattendue
l’événement…
Coups frappés, coups de gong (et cependant silence)
ébranlements du ciel et du sol (mais douceur)
les pas du vent, de l’eau, le jour qui bouge,
passages nuits éclairs je suis votre terreur
et votre joie je brûle
sur les rochers où les monstres méditent
entre l’œil et l’oreille entre l’air et la vague
l’amour, la mort,l’esprit, le feu
m’ont donné rendez-vous
ici.
Jean Tardieu, Jours pétrifiés,
dans Œuvres, Quarto/Gallimard,
2005, p.269.
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08/07/2026
Jean Tardieu, Jours pétrifiés

Identité
Profonds orages
soleil secret
gestes des choses
actes du temps
je vous écoute
quand notre jour
se tait, quand notre pas
s’éloigne, quand
nous attendons.
Comme la branche
quand les oiseaux
ont fui
comme la vague
quand le rivage
disparaît
ô Gouffre ô Nuit
à ton silence
toute parole
se reconnaît.
Jean Tardieu, Jours pétrifiés,
dans Œuvres, Quarto/Gallimard,
2005, p. 261.
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07/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Au bord de la forêt
En lisière du bois j’aime attendre le soir
Et dans l’herbe allongé écouter le coucou
Lorsque dans la vallée, apaisante berceuse,
Sa plainte monotone égrène ses deux notes.
C’est là que je suis bien, de la pire des plaies,
Des grimaces du monde, enfin hors de portée :
Me conformer à lui ici m’est épargné,
Je peux faire à mon gré et suivre mon idée.
Et ces gens distingués s’ils savaient seulement
Le plaisir du poète à gaspiller son temps
Ils finiraient, qui sait, par m’envier.
Car mon sonnet jaillit, en festons empressés
Et tout seul, dirait-on, veut sortir de mes mains
Cependant que mes yeux paissent dans les lointains.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue, traduction
Nicoles Taubes, Les Belles Lettres, 2010, p. 148.
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06/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Chant d’un amoureux (avant 1838)
Mon cœur, avant l’heure, dès l’aube,
M’éveille pour penser à toi,
Quand jeunesse voudrait dormir !
Minuit, mon œil est clair et vif,
Plus alerte que les matines :
Toi, penses-tu à moi le jour ?
Un pêcheur, lui, se lèverait,
Jetterait au fleuve sa nasse,
Puis le cœur gai, vendrait sa pêche.
Au moulin, le garçon meunier
Se démène en un train bruyant :
Comme j’envie son dur travail !
Mais moi, hélas ! qui ne fais rien
Je gis sur un lit de tourments,
Le captif d’une enfant gâtée.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction Nicole Taubes, Les Belles
Lettres, 2010, p. 106.
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Eduard Mörike, Poèmes

Chant d’un amoureux (avant 1838)
Mon cœur, avant l’heure, dès l’aube,
M’éveille pour penser à toi,
Quand jeunesse voudrait dormir !
Minuit, mon œil est clair et vif,
Plus alerte que les matines :
Toi, penses-tu à moi le jour ?
Un pêcheur, lui, se lèverait,
Jetterait au fleuve sa nasse,
Puis le cœur gai, vendrait sa pêche.
Au moulin, le garçon meunier
Se démène en un train bruyant :
Comme j’envie son dur travail !
Mais moi, hélas ! qui ne fais rien
Je gis sur un lit de tourments,
Le captif d’une enfant gâtée.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction Nicole Taubes, Les Belles
Lettres, 2010, p. 106.
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Eduard Mörike, Poèmes

Ermitage
Ô monde, laisse-moi en paix !
De vos amours je n’ai que faire,
Laissez-le, ce cœur solitaire,
Se délecter de son tourment !
Ce que je pleure je ne sais,
C’est un mal qu’on ne connaît pas ;
C’est toujours à travers les pleurs
Que je vois le bon soleil clair.
Souvent et presque à mon insu,
Palpite en moi la joie,
Dissipant la langueur qui pèse
Avec délices sur mon cœur.
Ô monde, laisse-moi en paix !
De vos amours je n’ai que faire,
Laissez-le, ce cœur solitaire,
Se délecter de son tourment !
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction Nicole Taubes, Les Belles
Lettres, 2010, p. 110.
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05/07/2026
Paysages en Périgord





Photos T. H.
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04/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Mal du pays
Tout s’altère à chaque autre pas
Qui m’éloigne de mon aimée ;
Mon cœur ne veut plus avancer.
Par ici, le soleil est froid,
Tout, ici, me semble étranger,
Même la fleur au bord de l’eau !
Tout prend ici ce que je vois
Un autre air, un visage faux.
J’entends l’eau vive murmurer :
« Viens me voir garçon malheureux :
J’ai moi aussi des myosotis ! »
- Ils sont, c’est vrai, beaux en tous lieux
Mais pas aussi beaux que là-bas !
Partir, oh oui, partir !
J’ai trop de larmes dans les yeux !
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction Nicole Taubes, Les
Belles Lettres, 2010, p. 41.
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03/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Au petit jour
Mon œil sans sommeil brûle encore
Quand déjà le jour va paraître
À la fenêtre de ma chambre
Mon esprit s’agite, égaré,
Tiraillé, assailli de doutes,
Halluciné par des fantômes.
- Cesse donc, mon âme angoissée
Cesse enfin de te tourmenter !
Réjouis-toi ! Ici et là
Déjà s’éveillent les matines.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
Traduction Nicole Taubes, Les
Belles Lettres, 2010, p. 24.
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02/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Bien une heurette avant le jour
Tandis que je dormais encore
Bien une heurette avant le jour ;
Sur l’arbre, devant ma fenêtre,
Tout bas l’hirondelle a chanté,
Bien une heurette avant le jour.
‘Écoute ce que j’ai à dire !
J(accuse ici ton bon ami :
Sache que tandis que je chante,
Il est auprès d’une autre fille
Bien une heurette avant le jour !
Ô douleur, ne m’en dis pas plus !
Plus un mot ! je n’en sais que trop !
Envole-toi ! quitte ma branche !
Adieu cœur vain et vain amour !
Bien une heurette avant le jour.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction de l’allemand Nicole Taubes,
Les belles lettres, 2010, p. 13-14.
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