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12/06/2014

Bernard Noël, "Qu'est-ce qu'écrire", dans La Place de l'autre, Œuvres III

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                               Écrire aujourd'hui

[...]

   L'écriture de recherche [....] ne travaille pas à l'écart d'ici et d'aujourd'hui, pas à l'écart de l'état social dans lequel nous vivons. Au lieu de le contester par le témoignage ou la description, elle l'attaque au niveau de la langue. C'est ce qu'il m'importe maintenant d'essayer d'éclairer.

   Une collectivité existe en fonction de la relation qui unit ses membres. Cette relation a deux supports : le lieu et la langue. Traditionnellement, cette langue a pour référence l'ordre qui gère la collectivité, c'est-à-dire l'État. De même que l'État met en circulation la monnaie qui règle es échanges, de même il fait circuler un discours qui, si je puis dire, est l'étalon de la communication par le langage. Cela est encore plus vrai dans les sociétés démocratiques et laïques, nées de la révolution. Symboliquement, d'ailleurs, l'Encyclopédie précède la grande Révolution, car elle est le livre qui, en donnant réponse à tout, donne congé à Dieu. Seulement qu'est-ce qui se passe ? qu'est-ce qui va toujours s'accélérant dans nos sociétés libérales ? C'est que le discours du pouvoir, non seulement est de plus en plus vide, mais par là même vide le discours collectif de son sens. Alors que la censure nous prive de parole, ce phénomène nous prive de sens, et cette nouvelle Sensure équivaut à un très discret et d'autant plus efficace lavage de cerveau.

   L'écriture de recherche s'inscrit contre cette dégradation, d'où l'importance dans son travail du mot "langue", d'où la grande place du souci "linguistique". Évidemment un danger formaliste guette ce travail au niveau de la théorisation, mais ce qui le guette surtout, c'est la récupération sous forme de savoir. On peut s'approprier le savoir, on ne peut pas s'approprier le sens, car il nous conduit vers une limité où lui ne s'arrête pas.

 

Bernard Noël, "Qu'est-ce qu'écrire", dans La Place de l'autre, Œuvres III, P. O. L, 2014, p. 225.

02/06/2013

Bernard Noël, Des formes d'elle

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                Des formes d'elle

 

                    1

 

vivre dis-tu

                  c'est la venue

d'un mystère il s'empare

de nous tu vois cette ombre

sur le corps

                   tu vois

ce fantôme en dessous

la matière a besoin

de matière

                    ce besoin

est notre infini

                             ma langue

touche en toi une serrure

intime

         tu fais de moi

un moi par dessus les morts

par delà les vivants

 

                    2

 

le soleil se couche derrière

les dents

                   le corps est un mot

que tu touches il a la forme

de l'amour

                          mon bras d'air

traverse tes yeux tu

l'empailles de présent

regarde dis-tu

                                regarde

la belle buée

l'ombre

qui s'en va de nous

la vérité est une image

blanche

                    tout le noir tient

dans l'ouverture de tes bouches

 

[...]

Bernard Noël, Des formes d'elle, dans Les Plumes

d'Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010, p. 279-280.

 

             

19/11/2011

Bernard Noël, Sur un pli du temps

Pour l'anniversaire de Bernard Noël

 

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Toujours le plus

aura manqué

la langue a touché

trop d'ombre

trop compté

les lettres du nom

une fois

cent fois

mille fois

les mains

ont rebâti

la statue des larmes

mot

tombé

d'un mot

l'être

a roussi

dans le souffle

quelle fin

la bouche

troue

un visage

l'ombre

gouverne

sous les yeux

une pierre

pousse

entre nous

 

toujours en pays nain

la métamorphose

aura manqué

un gué

pour passer la salive

vers le tu

poussière

de sucre

dans la pluie

l'aile y bat

vainement

on s'est vêtu

de presque

de encore

on a dit

viens

le mot cœur

battait

de ne pas

battre

on touchait

le masque

pour le sang

la trace

de l'haleine

le pli

de la paupière

décousu

[...]

 

Bernard Noël, Sur un pli tu temps, dans La Chute des temps,

Poésie/Gallimard, 1993, p. 225-227.

03/11/2011

Bernard Noël, la face du silence, dans Poésie I

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au ciel de tête

mon ombre mûre a fait mûrir l'oubli

 

                                                   qui fut moi

                            cet autre attaché à la roue

                          ou ce sourire pour mémoire

                                                         flottant

     

                                                                     laissé

                                                                                     

quelqu'un rêve d'une journée durable

vague culminante qui ne retomberait

 

                        mais le sang s'arrête à la lisière

                        et l'idée recule

                                                    

                                                       amer repli

                                       qui préfère la cendre

                                      au diamant immobile

 

et   le   seuil   aperçu   se  vitrifie  sous  l'ongle

tandis que la nuit close se  transforme  en  cri  blanc

 

Bernard Noël, la face du silence [1963-1964], dans Poèmes 1, textes / flammarion, 1983, p. 79.

 

Bernard Noël, la face du silence, dans Poésie I

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au ciel de tête

mon ombre mûre a fait mûrir l'oubli

 

                                                   qui fut moi

                            cet autre attaché à la roue

                          ou ce sourire pour mémoire

                                                         flottant

     

                                                                     laissé

                                                                                     

quelqu'un rêve d'une journée durable

vague culminante qui ne retomberait

 

                        mais le sang s'arrête à la lisière

                        et l'idée recule

                                                    

                                                       amer repli

                                       qui préfère la cendre

                                      au diamant immobile

 

et   le   seuil   aperçu   se  vitrifie  sous  l'ongle

tandis que la nuit close se  transforme  en  cri  blanc

 

Bernard Noël, la face du silence [1963-1964], dans Poèmes 1, textes / flammarion, 1983, p. 79.

 

06/10/2011

Bernard Noël, La Moitié du geste, dans Les Plumes d'Éros

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la nuit se perd en elle-même

comme un regard bouclé

sous la paupière


le temps fait un panache

sur la bouche qui souffle

que penser encore


mourir n’est pas la mort

quelque chose tâtonne dans le corps

je ne veille pas dis-tu


dans les veines du bois

une image perchée

un souvenir fuyant


tu cherches la lenteur

le trajet d’un astre

qui se lève d’en bas

         *

en chaque mot

un nom perdu

l’autre s’éloigne


ô buée

pour être là

il faut faire du temps


ce qui en moi dit non

me chasse du présent

voici la vide lumière


ne cède pas à l’ange

le destin n’est ni clair ni sombre

il est le lieu mobile


où le dedans et le dehors

se croisent

en forme de je

 

Bernard Noël, La Moitié du geste [1982], dans Les Plumes d’Eros, Œuvres I, P. O. L, 2010, p. 191-192.