24/07/2026
Pierre Reverdy, La Guitare endormie

Panorama nocturne
Les étoiles sont près du toit et le reflet sur la façade
Du sillon tortueux creuse le sol autour de la colline
Du pavillon
Du temple
De la ville
Les trois chemins qui montent sont bordés de maisons
Des lampes éclatent en fruits lumineux contre les arbres noirs
Et les feuilles de bronze qui tombent du soleil
Là-haut il y a vraiment une tête et des épaules sous la neige
Mais tout le long des toits autour du cercle merveilleux
Des voix qui chantent
,
Pierre Reverdy, La Guitare endormie, dans
Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,
2010, p. 271.
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23/07/2026
Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit

Regard
Assis sur l’horizon
Les autres vont chanter
Et nous nous avons regardé
La voiture en passant souleva
la poussière
Et tout de qui traînait retomba
en arrière
Mon œil suivait aussi
la ligne des ornières
Il s’étirait sans en souffrir
Ton regard le faisait rougir
Et cette voix qui pleure
Sans soulever un souvenir
Est devenue meilleure
Il n’y a plus rien que ton regard
Et devant toi tous ceux qui t’offensèrent
Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit, dans
Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,
2010, p. 237.
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22/07/2026
Pierre Reverdy, Les Ardoises sur le toit

Carrefour
S’arrêter devant le soleil
Après la chute ou le réveil
Quitter la terrasse du temps
Se reposer sur un nuage blanc
Et boire au cristal transparent
De l’air
De la lumière
Un rayon sur le bord du verre
Ma main déçue n’attrape rien
Enfin tout seul j’aurai vécu
Jusqu’au dernier matin
Sans qu’un mot m’indiquât quel fut le bon chemin
Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit, dans
Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,
2010, p. 201.
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21/07/2026
Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit

Matin
La fontaine coule sur la place du port d ‘été
Le soleil déridé brille au travers de l’eau
Les voix qui murmuraient sont bien plus lointaines
Il en reste encore quelques frais lambeaux
J’écoute le bruit
Mais elles où sont-elles
Que sont revenus leurs paniers fleuris
Les murs limitaient la profondeur de la foule
Et le vent dispersa les têtes qui parlaient
Les voix sont restées à peu près pareilles
Les mots sont posés à mes deux oreilles
Et le moindre cri les fait s’envoler
Pierre Reverdy, Les ardoises du toit, dans
Œuvres complètes, I, Millepages/Flammarion,
2010, p. 160.
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20/07/2026
Pierre Revedy, La Lucarne ovale

Quand la lampe n’est pas
encore éteinte, quand le feu
commence à pâlir et que le
soleil se cache, il y a quand
même dans la rue des gens
qui passent
Pierre Reverdy, La Lucarne ovale,
dans Œuvres complètes, I, Millepages/
Flammarion, 2010, p. 80.
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19/07/2026
Anne Malaprade, Les mots font toujours des histoires : recension

« J’écris et je dis ce qui me cache, ce que je cache » A.M. Kryptadia (2021)
Le titre singulier du dernier livre d’Anne Malaprade peut-il s’entendre dans le sens courant de « faire des histoires » ? S’agirait-il dans des recensions de souligner des désaccords avec ce qui est lu ? La lecture d’un livre dont on prétend mettre en évidence les thèmes, en extraire "l’essentiel" serait un tremplin pour développer un point de vue plus ou moins à côté de celui de l’auteur choisi. Il n’y a pas là, a priori, motif à conflit. Mieux vaut entendre le titre autrement et saisir l’ensemble des recensions comme un regroupement de fictions greffées sur des textes existants ; il ne s’agit pas tant d’éclairer ce qui demeure toujours en partie énigmatique, mais de délier et de lier, en intégrant les recensions dans ses propres écrits : l’autrice les encadre d’un « Liminaire » à propos de sa relation à la musique et de deux postfaces titrées, « I. En soi pour toi » et « II. » La composition inscrit ainsi l’acte de lire, de commenter, d’analyser des textes dans une certaine pratique de la fiction. Sans aligner des noms, on pense à des intégrations analogues avec Blanchot ou Barthes.
Il faudrait commenter longuement la répartition entre auteurs et autrices ; deux ou trois livres de l’un ou de l’autre ont été retenus, pour aboutir à un partage égal : 21 auteurs mais 26 recueils présentés, 24 autrices mais 26 livres commentés. Cet équilibre met en valeur le changement profond commencé dans les années 1980, bien visible aujourd’hui dans l’édition (plus encore dans la micro-édition) où les œuvres des femmes sont (presque…) aussi nombreuses que celles des hommes, de même que leur présence est assurée dans les espaces où vit la poésie partagée (ateliers d’écriture, lectures, performances, blogs). Les livres examinés ont été publiés après 2020, à quelques exceptions près pour des motifs différents selon les auteurs. Quelques exemples. Ainsi, Bernard Noël est présent pour un recueil de 2012, c’est un des écrivains majeurs de sa génération auquel Anne Malaprade a consacré plusieurs articles et en partie sa thèse — écrivant à son propos, ses « livres creusent mon corps ». Certains livres publiés avant 2020 sont peut-être retenus pour leur rôle dans la réflexion sur la poésie ou sa perception (Yves di Manno, 1998, 2003), Jean-Marie Gleize, 2004, Dominique Fourcade, 2003, Esther Tellermann, 2015) ; c’est sans doute pour sa pratique du vers et sa relation à la tradition qu’elle malmène que Marie-Louise Chapelle a sa place ici avec mettre (2006), son « vers subsiste en tant que tel », mais « cassé, étiré, allongé, amenuisé ». Ces questions sont présentes dans l’œuvre d’Anne Malaprade et occupent sa réflexion dans ses recensions.
Dans Lettres au corps*, Anne Malaprade écrivait « J’existe par ce que je lis et lie » et le sous-titre ici joue encore sur l’idée du "lien", « J’écris comme on lit et délie ». On pourrait la retrouver dans les 52 recensions rassemblées, l’écriture sur les livres des autres (livres toujours choisis) met au jour les motifs qui les font apprécier, ou rejeter, et devient en partie une écriture de soi, certains thèmes retenus répondant à des choix de l’autrice critique, la forme même pour certains éléments est proche des écrits plus personnels. À propos de Autobiographie en lecteur de Marcel Cohen, Anne Malaprade analyse l’autoportrait défini comme « une silhouette à la Giacometti qui se réduit à cette essentielle fragilité qui nous constitue et nous institue ». Cette fragilité s’écrit aussi bien dans les postfaces que dans les recensions avec une attention constante à tout ce qui est relatif à l’enfance. Au choix d’une métamorphose suggéré par Wittgenstein (devenir pierre ou gramophone), Anne Malaprade, avant de retenir la pierre, choisit de devenir ce qui appartient à l’enfance, dans ce qu’elle a de plus secret, donc fragile :
Me fondre dans la poche collante et sucrée d’un enfant. Me dissimuler dans sa boîte à trésors, parmi des boutons, des fleurs séchées, un morceau de bois, du papier aluminium, une dent de lait.
Les commentaires sur l’enfance abondent, sa fragilité inscrite en elle et en rapport avec la langue ; lisant Déplier les silences (B. Mouchel), elle écrit « nous naissons tous du mariage des mots et du silence, dont notre existence poursuit l’aventure », étant entendu que les enfants sont « ces vivants muets et taiseux que nous tenons cachés ou enfouis dans nos mémoires », ajoute-t-elle dans sa glose de In/fractus (A. Lugin). Par ailleurs, la fascination d’une lecture est comparée à celle que l’on éprouve, « enfant », à pratiquer certain type de jeu (et tout soudain en rien, S. Doppelt). Les plus fragiles, peut-être, sont des enfants, des adolescents suivis longuement par F. Deligny (ici Essi & Copeaux, Derniers écrits et aphorismes) qui demeurent dans le silence, silence qui rappelle à l’autrice une émission regardée « enfant », avec seulement image et musique — mais l’émission ne durait pas, suivie d’une « sortie du silence » ; la situation des autistes, toujours dans le silence, conduit à une question troublante, « Comment agir, avancer, accomplir dans la vacance du langage ? ».
Anne Malaprade ne se limite pas à écrire à propos d’autres thèmes qui charpentent son œuvre, elle reste attentive à ce que chaque auteur écrit. Ce qui apparaît remarquable dans cet ensemble, c’est le fait que son écriture bien reconnaissable ne change pas quand on passe du texte d’ouverture et des postfaces aux recensions. Le lecteur retrouvera des paronomases analogues (phra/phase : surprend/suspend), la volonté de toujours préciser que manifestent les séries de trois termes (ou de deux fois trois, moins souvent de quatre) : le lapsus, le dérapage, la déprise ; un creux, un vide, un abîme ; Muse compagne, sœur(Liminaire) et doublé, redoublé, dédoublé ; raisonnée, contrôlée, rationnelle ; sujet parlant, aimant, vivant ; le chaud et le désir, le printemps et la vie, la légèreté et la grâce, etc. ; il ne s’agit jamais de coquetterie, seulement d’un souci de cerner ce qui, la plupart du temps, n’est pas simplement descriptible, définissable. Les énumérations ont une fonction semblable, comme parmi d’autres L’étrange côtoie le familier, l’inconnu, le connu, le lointain, l’intime et le familier.
Il faudrait s’arrêter longuement au texte titré « Liminaire » : c’est un texte de passion, un autoportrait saisissant et l’on relira plusieurs fois ce qui à la fois cache et découvre Anne Malaprade : « La musique, ma musique mes muses mères sœurs filles les unes dans les autres. Toute musique en moi, pour moi, avec moi, miraculeusement toi. Mon moi musique. Il n’y a pas de pourquoi, il n’y a que du comment ». Mais il n’y a que de la passion quand elle lit et écrit, lie et délie.
On appréciera la qualité de l’impression et de la présentation des livres de cet éditeur. Sa collection "Poésie" publie en même temps que le livre d’Anne Malaprade des recensions d’Olivier Barbarant parues dans Europe.
Anne Malaprade, Les mots font toujours des histoires, « J’écris comme on lit et délie », éditions Illador,2026,248p.,16€. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 9 juin 2026.
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18/07/2026
Jean Tardieu, Le professeur Frœppel

La condamnation ou Le médecin
Déshabillez-vous !
Déshabillez-vous complètement
Ne gardez rien sur vous
Restez debout, levez les bras, baissez-les !
Dites : trente-trois, trente-trois, trente-trois !
Étendez-vous !
Ouvrez la bouche, tirez la langue, regardez au plafond !
Regardez-moi !
Retenez votre souffle !
Un, deux, trois : respirez maintenant
Retenez votre souffle… Respirez !
Respirez fort !
Respirez à fond !
Fermez les yeux !
NE RESPIREZ PLUS !
Jean Tardieu, Le professeur Froeppel, dans Œuvres,
Quarto/Gallimard, 2003, p. 1212.
!
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17/07/2026
Jean Tardieu, La part de l'ombre

Le mot et la chose
Ce qui nous importe aujourd’hui, ce n’est plus seulement la rencontre insolite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table d’opération, mais le passage subit du Fictif au Réel.
J’imagine quelque chose qui commencerait par une phrase et finirait par une corde.
Ou bien un son qui tombe sur le sol — et soudain c’est une pierre !
La corde, on s’y pend, n’est-ce pas ? Et la pierre, elle vous tue ?
Jean Tardieu, La part de l’ombre, dans Œuvres, Quarto/Gallimard, 2003, p. 978.
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16/07/2026
Jean Tardieu, Hollande

Blanc veiné violet pâli
Mauve gris mêlé brouillé
Gris rose griffé strié
Reflet rare bords bleuis
Trace étalée à plat en hauteur
en largeur. Traces croisées
Gestes : la main va, vient
Je vois, j’entends
La couleur c’est le bruit incessant de la mer
Cris dans l’aube
Un trait — la barque s’en va.
Jean Tardieu, Hollande, dans Œuvres,
Quarto/Gallimard, 2003, p.931.
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15/07/2026
Jean Tardieu, Histoires obscures

Le bourreau d’enfants
L’enfant terrifié tint son bras sur ses yeux
mais l’Homme à chaque pas plus grand descendait.
L’enfant à son secours appela
tout ce qui est visible et invisible. Mais l’Homme
à chaque pas plus large et plus pesant
criait : « Tu ne devais pas voir et tu as vu,
tu vas mourir ! » — et son poing se dressait et ses yeux flamboyaient.
L’enfant fit un dernier effort
pour se détacher de ce monde
et comme le bourreau allait l’atteindre
il devint la fumée d’un feu de branches
et par le vent fut délié.
Alors le vagabond sur l’herbe vacilla
secoué de sanglots.
Jean Tardieu, Histoires obscures,
dans Œuvres, Quarto/Gallimard,
2003, p. 879.
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14/07/2026
Jean Tardieu, L'espace et la flûte

Variations sur douze dessins de Picasso
2
Le peintre enroule déroule
plie détord aplatit
casse éparpille effiloche
fronce festonne tortille
tache taraude ravaude
installe accroche répartit
étire boucle débrouille
désigne lance, — et s’en va.
Le poète déglutit
mâche goîte humecte mord
râcle rumine ronchonne
ronge siffle serine
lappe susurre rumine
savoure salive entonne
grogne grince décortique
attise, souffle — et se tait.
Jean Tardieu, L’espace et
la flûte, dans Œuvres, Quarto/
Gallimard, 2003, p. 711.
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13/07/2026
Jean Tardieu, Une voix sans personne

Le monde immobile
Puits de ténèbres
fontaine sourde
lac sans éclat
Présence épaisse
battement faible
l’instant est là
Rien ni personne
une ombre lourde
et qui se tait
J’attends des siècles
rien ne résonne
rien n’apparaît
Sur ce tombeau
l’espace bouge
c’est ma pensée
Pour nul regard
pour nulle oreille
la vérité
Jean Tardieu, Une voix sans
personne, dans Œuvres, Quarto/
Gallimard, 2003, p. 502.
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12/07/2026
Jean Tardieu, Une voix sans personne

Portrait de l’auteur
I
Dans son chacun nuage environné fatal
il comme un autre je à soi-même impossible
louvoyait son récif son vaisseau son fanal
sa proie enfin ! sanglante à se donner pour cible.
S’il va ceindre l’amour sombre armure étoilée
au malheur plonge un œil affolé de supplice
ou de naïf plaisir brille et tremble rameau,
il veille et rêve noir et blanc voici l’année
au quatre coins du ciel les clous du sacrifice
inutile ! le vent disperse le tombeau.
Jean Tardieu, Une voix sans personne, dans
Œuvres, Quarto/Gallimard, 2003, p. 501.
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11/07/2026
Images de l'art roman (Carsac-Aillac, 24)





photos T. H.
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10/07/2026
Jean Tardieu, Jours pétrifiés

Histoires pathétiques
I
(Non ce n’est pas ici)
J’aperçois d’effrayants objets
mais ce ne sont pas ceux d’ici ?
Je vois la nuit courir en bataillons serrés
je vois les arbres nus qui se couvrent de sang
un radeau de forçats qui rame sur la tour ?
J’entends mourir dans l’eau les chevaux effarés
j’entends au fond des caves
le tonnerre se plaindre
et les astres tomber ?...
Non ce n’est pas ici, non non que tout est calme
ici : c’est le jardin voyons c’est la rumeur
des saisons bien connues
où les mains et les yeux volent de jour en jour !...
Jean Tardieu, Jours pétrifiés, dans Œuvres,
Quarto/Gallimard, 2003, p. 273.
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