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16/02/2017

Pauline Klein, Les Souhaits ridicules

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   Il y a fort longtemps, dans une contrée retirée de Bretagne, je tombais secrètement amoureuse d’un jeune garçon rencontré en été. Il s’appelait Frédéric Bresson. Un après-midi, je l’avais suivi dans sa chambre. Il avait ouvert un coffre à jouets, et m’avait tendu une boussole. C’était une petite boîte ronde, légère et métallique, au fond de laquelle était dessiné un chat gris et noir. On raconte que le soir même, j’étais allée au lit avec l’objet, regardant les aiguilles osciller, et que je m’étais endormie en la serrant dans ma main. On raconte que j’avais passé la fin des vacances avec elle, la déposant à côté du lavabo quand je brossais mes dents, à droite de mon assiette lors des repas en famille, sous ma serviette de plage et sous mon oreiller.

   Le jour de notre départ, Frédéric se tenait devant la porte de la maison. Je ne sais pas s’il se souvenait m’avoir offert cette boussole. Elle était là, au fond de ma poche. Nous nous sommes dit au revoir devant nos parents et je me suis installée à l’arrière de la voiture, à côté de mon petit frère. J’ai collé ma joue contre la vitre et j’ai écouté la musique de mon père. J’ai sorti la boussole de ma poche, je l’ai regardée encore, encore.

   On raconte que, quelques kilomètres plus loin, mes parents, mon frère et moi nous sommes arrêtés sur le bord de l’autoroute pour déjeuner. J’ai posé la boussole devant moi sur la table. Puis nous sommes retournés à la voiture et repartis. Au bout de quelques minutes, j’ai ouvert mes mains, vides, j’ai fouillé dans mes poches, vides. J’avais oublié la boussole dans la station-service, et il n’était plus question de faire demi-tour.

 

Pauline Klein, Les Souhaits ridicules, Allia, 2917, p. 9-10.

23/03/2015

Johannes Bobrowski, Boehlendorff et quelques autres, traduction J.-C. Schneider

Johannes Bobrowski, Boehlendorff et quelques autres, traduction J.-C. Schneider, bergère,baisers, amoureux, vie, tombeau

 

 À propos de poésies posthumes

 

Comme dans les monts d’Alk

Lorsqu’y court, aussi leste,

La bergère, qu’en plaine,

Et du roc fait son lit,

Mais dessus le pied déli-

Cat, pour mille baisers,

Ne veut plus avancer,

Quand moi, pour l’approcher,

Je saute les rochers,

Tant l’amour a des ailes,

Nonobstant les cailloux

Courant au-devant d’elle

Je tombe à deux genoux

Et aperçoit en haut

Ma vie et mon tombeau.

 

Johannes Bobrowski, Boehlendorff et quelques

 autres, traduit de l’allemand par Jean-Claude

Schneider, La Dogana, 1993, p. 61.

 

 

 

 

 

 

 

10/04/2014

Guillaume des Autels (1529-v. 1580), Amoureux repos

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               De son amour

 

Quand je la vis en si grand' vertu, belle,

Et, en beauté, si grande, vertueuse,

De l'arc brûlant la flèche impétueuse

Me rendit serf amoureusement d'elle :

 

Lui obligeant mon affection telle,

Cette fureur encor plus chaleureuse,

Vint commander à mon âme amoureuse

De l'adorer comme sainte immortelle.

 

Ainsi dévot ma sainte s'adorait,

Ou bien plutôt par dulie honorait :

Voici, Amour, qui mon âme a meurtrie,

 

Poussa quasi ma jeune passion

Jusqu'au plus haut de l'adoration

Qu'ont appelée nos maîtres saints, latrie.

 

Guillaume des Autels, Amoureux repos, Jean

Temporal, 1553, n.p. [Gallica/BNF]

[graphie modernisée]

 

dulie = culte rendu aux saints ; latrie = culte

rendu à Dieu.

05/04/2014

Pontus de Tyard (1521-1605), Continuation des erreurs amoureuses

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Des yeux, auxquels ainsi qu'en un trophée,

L'arc, et les traits d'amour sont amassés :

Des cheveux d'or, crêpés, et enlacés

D'une coiffure en fin or étoffée :

 

Et de la main, qui rendait échauffée

La volonté des fiers cœurs englacés :

Et des doux mots doucement prononcés,

Fut dessus moi victoire prononcée.

 

O de beauté céleste simulacre,

Riche ornement, et pompe de Nature,

Des rais divins lumière gracieuse

 

Doit ta victoire être plus glorieuse,

Pour tant de pleurs, fruit de ma peine dure,

Qu'incessamment en ton nom je consacre.

 

Pontus de Tyard, Continuation des erreurs amoureuses, Lyon, Jean de Tournes, 1551, p. 10, dans Gallica/BNF.

[graphie modernisée]

 

 

06/02/2014

Mina Loy, Manifeste féministe & écrits modernistes

  

Les éditions NOUS ont 15 ans...

www.editions-nous.com

 

Le dernier livre paru : Mina Loy [1882-1966]

 

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        Manifeste féministe [1914]

 

Le mouvement féministe tel qu'il est constitué à présent est

Imparfait

 

Femmes si vous souhaitez vous accomplir — vous êtes à la veille d'un soulèvement psychologique dévastateur — toutes vos illusions domestiques doivent être démasquées — les mensonges des siècles sont à congédier — Êtes-vous préparées à cet arrachement— ? Il n'y a pas de demi-mesure  — NUL coup de griffe à la surface du monceau d'ordure s de la tradition ne conduira à la Réforme, la seule méthode est une Démolition Absolue.

Cessez de placer votre confiance dans la législation économique, les croisades contre le vice & l'éducation égalitaire — vous glosez à côté de la Réalité

Des carrières libérales et commerciales s'ouvrent à vous —

Est-ce là tout ce que vous voulez ?

 

[...]

 

Aphorismes sur le modernisme

 

   Le MODERNISME est un prophète criant dans le désert que l'Humanité épuise son temps.

 

   La MORALE a été inventée comme excuse pour assassiner le voisinage.

 

   Les ANARCHISTES en art en sont les aristocrates immédiats.

 

Notes sur l'existence

 

   La guerre n'a laissé aucune trace en nous à l'exception de la disgrâce de quelques vieilles dames qui publiquement se vautrent sur la tombe de leurs fils alors qu'elles auraient dû savoir comment mieux les élever.

 

   Tomber amoureux est un tour de passe-passe qui consiste à magnifier un être humain à des proportions telles que toutes les comparaisons s'évanouissent.

 

   Considérant ma vie passée, je peux en tirer une loi absolue   de la physique — que l'énergie est toujours perdue.

 

Mina Loy, Manifeste féministe & écrits modernistes, traduction [de l'anglais] et préface d'Olivier Apert, NOUS, 2014, p. 15-16, 49, 50, 51, 59, 61, 61.