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10/03/2014

Jacques Roubaud, Octogone (2)

                             

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                   Souvenir de Jean Tardieu

 

« Je vous ramène ? » dit-il, courtois, avec attention,

Ma réponse, qu'il n'aurait pu saisir, plus sourd

Que le proverbial pot, et moi, sans recours,

Devant tant d'amabilité (comment m'y prendre

 

Pour décliner l'invitation, puisque répondre

Il ne pourrait ?), je me glissai, faisant bon cœur

Contre fortune (regrettant que la minceur

De mes vingt ans ne soit plus qu'un souvenir tendre)

 

Dans la voiture à peine plus grosse que lui,

Et nous voilà partis dans la rue sous la pluie

Épaisse. L'essuie-glace immobile, il parlait,

 

Tourné vers moi, laissant le moteur nous conduire

À ma porte. Je vis s'éloigner son sourire.

Me saluant de la main, affectueux, muet

 

Il brûla le feu rouge et disparut.

 

Jacques Roubaud, Octogone, livre de poésie quelquefois

proseGallimard, 2014, p. 54.

 

 

 

 

08/03/2014

Guillevic, Accorder

 

                                                                    imgres.jpg

                         Pour Jean Tardieu

 

J'ai pour toi sur ma table un objet rond et lourd,

Un assez gros caillou pour qu'on le nomme pierre,

Ramassé l'an dernier près d'une sablière,

Couleur de longue pluie ainsi qu'était ce jour.

 

Je veux savoir de lui si je suis son recours,

Mais il répond toujours de façon outrancière,

Comme s'il refusait le temps et la lumière,

Comme un qui voit le centre te boude l'alentour,

 

Qui n'aurait pas besoin de se trouver soi-même

Et de chercher plus loin qu'on l'accepte ou qu'on l'aime,

Qui n'aurait le besoin, plutôt, de rien chercher.

 

Nous toujours à l'affût, toujours sur le qui-vive,

Nous qui rêvons de vivre une heure de rocher,

Cherchons dans le caillou la paix des perspectives.

 

                                                       28 décembre 1958

 

Guillevic, Accorder, édition établie et postfacée par Lucie Albertini-Guillevic, Gallimard, 2013, p. 91.

28/12/2013

Jean Tardieu, Une Voix sans personne

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             Les femmes de ménage

 

Le ciel c'est moi Je sais que mes pauvres étoiles

par le chagrin du temps longuement attendries

vieillissent par degré Ce sont elles que je vois

silencieuses anonymes les genoux pleins de poussière

tôt le matin laver l'escalier quand je viens

accrocher aux murs gris de l'éternel Bureau

mon avare sommeil mes réserves de songe

à l'arbre qui vieillit aussi dans le jardin

'ai dit cent fois j'ai dit mille fois : je connais

j'ai dit : je sais je me souviens c'était hier

tout l'espace ! Ma vie est là dans vos ramures

ma vie est là dans les dossiers ma vie est là

qui s'en va par le téléphone et qui me parle

ma vie est là dans les portes ouvertes

sur le crépitement des lampes le soir

 

                                                          Ah oui

vieilles vieilles étoiles, blancs cheveux poussière

femmes de pauvre ménage de l'aube

puisque c'est moi qui vous le dis je vous protège

nous vieillissons ensemble J'ai compris je sais tout

d'avance car le ciel c'est moi Il faut attendre

et se taire comme tout se tait, je vous le dis.

 

 

Jean Tardieu, Une Voix sans personne, Gallimard, 1954, p. 15-16.

27/12/2013

Jean Tardieu, Jours pétrifiés

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                Dialogues pathétiques

 

                               I

                (Non ce n'est pas ici)

 

J'aperçois d'effrayants objets

mais ce ne sont pas ceux d'ici ?

Je vois la nuit courir en bataillons serrés

Je vois les arbres nus qui se couvrent de sang

un radeau de forçats qui rament sur la tour ?

 

J'entends mourir dans l'eau les chevaux effarés

j'entends au fond des caves

le tonnerre se plaindre

et les astres tomber ?...

 

— Non ce n'est pas ici, non non que tout est calme

ici ! c'est le jardin voyons c'est la rumeur

des saison bien connues

où les mains et les yeux volent de jour en jour !...

 

                                IV

                        (Responsable)

                                                      À Guillevic

 

Et pendant ce temps-là que faisait le soleil ?

— Il dépensait les biens que je lui ai donnés.

 

Et que faisait le mer ? — Imbécile, têtue

elle ouvrait et fermait des portes pour personne.

 

Et les arbres ? — Ils n'avaient plus assez de feuilles

pour les oiseaux sans voix qui attendaient le jour.

 

Et les fleuves ? Et les montagnes ? Et les villes ?

— Je ne sais plus, je ne sais plus, je ne sais plus.

 

 

Jean Tardieu, Jours pétrifiés, Gallimard, 1948, p. 59 et 62.

26/12/2013

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela

 

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                             Aventure

 

Était-ce hier ou dans un temps lointain ?

 

La vibration de l'air à peine on l'entendait

(C'était le cri de l'alouette invisible)

 

J'étais seul, habité par une multitude muette

où grondait la colère des mauvais jours.

 

Dans cette large plaine coulait sans doute un fleuve

et au-delà pâlissaient les montagnes mais on ne les

                                               [voyait pas

 

Le reflet de ma peine, identique à ma joie

plongeait dans les ténèbres

vides.

 

Quelqu'un passa, ou quelque chose

« Qui est là ? » — demandai-je

 

Nul ne répondit

Mais une feuille tomba

 

et le rideau s'entrouvrit

sur le paisible abîme de mes jours.

 

Jean Tardieu,  Comme ceci comme cela, Gallimard,

 

1979, p. 27-28.

25/12/2013

Jean Tardieu, Formeries

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          Comme bientôt

      (Grains de sable les étoiles)

 

Comme

j'entends déjà

mourir ma raison ma mémoire

dans les chantiers déments de l'avenir

soit que j'ouvre la porte

ou que je  la referme sur

l'obscurité qui m'enfante et qui m'efface

et qui livre au néant radieux le réel

toujours promis aussitôt dérobé

bientôt

ne seront plus les signes de tous noms

que grains de sable au fond des arches creuses

où fut le tendre globe de nos yeux et où

circule et se dérobe nu

le solitaire espace

et sonneront les sons des mots

toujours repris et déformés de bouche en bouche

et déjà dans ma voix

depuis longtemps

ils se sont sans rien

dire entrechoqués jusqu'à

l'éclatement

et redisant et redisant rabâchent

un seul époumoné murmure

car c'était toi oui c'était moi

l'un qui profère l'autre se tait

l'un qui parle et l'autre entend

si c'est lui c'est aussi moi

c'est vous aussi mais nul ne vient nul n'apparaît

pour interrompre ou désigner

l'origine et la fin sinon

cet astre obtus porté vers l'astre

et cent mille qui viennent

vers cent mille autres qui s'en vont

en s'enfonçant dans cette nuit

inconcevable

où le miracle me fascine m'éblouit

me fait vivre me tue

mais sans remède

 

Jean Tardieu, Formeries, Gallimard, 1976,

 

p. 35-36.

08/12/2013

Jean Tardieu, Margeries, poèmes inédits 1910-1985

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                                                  À deviner

 

— Est-ce que c'est une chose ?

— Oui et non.

­— Est-ce que c'est un être vivant ?

— Pour ainsi dire.

— Est-ce que c'est un être humain ?

— Cela en procède.

— Est-ce que cela se voit ?

— Tantôt oui, tantôt non.

— Est-ce que cela s'entend ?

— Tantôt oui, tantôt non.

— Est-ce que cela a un poids ?

— Ça peut être très lourd ou infiniment léger.

— Est-ce que c'est un récipient, un contenant ?

— C'est à la fois un contenant et un contenu.

— Est-ce que cela a une signification ?

— La plupart du temps, oui, mais cela peut aussi n'avoir aucun sens.

— C'est donc une chose bien étrange ?

— Oui, c'est la nuit en plein jour, le regard de l'aveugle, la musique des sourds, la folie du sage, l'intelligence des fous, le danger du repos, l'immobilité et le vertige, l'espace incompréhensible et le temps insoutenable, l'énigme qui se dévore elle-même, l'oiseau qui renaît de ses cendres, l'ange foudroyé, le démon sauvé, la pierre qui parle toute seule, le monument qui marche, l'éclat et l'écho qui tournent autour de la terre, le monologue de la foule, le murmure indistinct, le cri de la jouissance et celui de l'horreur, l'explosion suspendue sur nos têtes, le commencement de la fin, une éternité sans avenir, notre vie et notre déclin, notre résurrection permanente, notre torture, notre gloire, notre absence inguérissable, notre cendre jetée au vent...

— Est-ce que cela porte un nom ?

— Oui, le langage.

 

 

Jean Tardieu, Margeries, poèmes inédits 1910-1985, Gallimard, 1986, p. 297-298.

28/07/2013

Jean Tardieu, La première personne du singulier

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                          Les surprises du dimanche

 

 

   La conversation s'engagea au milieu du jardin. Les interlocuteurs, au prix de douloureuses courbatures, faisaient semblant d'être assis, mais aucun siège ne les portait. Ils formaient un cercle parfait autour d'un petit cheval qui était là Dieu sait pourquoi.

   (Un peu plus loin, autour de la pelouse, les chaises et les fauteuils faisaient cercle de leur côté.)

   On parla d'abord de la question des ponts, puis de la question des ponts de bois, puis des bois de pins, puis des sapins, puis des lapins, puis de la jungle et des ours.

   À ce moment (quand on parle du loup !...) un ours parut sur la route, un accordéon sur le ventre, la cigarette au bec. Il dansait en s'accompagnant.

   Les chaises et les fauteuils pris de panique rentrèrent précipitamment à la maison.

   Les interlocuteurs lassés d'un long effort s'étendirent sur l'herbe.

   La nuit vint. L'ours chantait. J'étais heureux.

   Le petit poulain grandit, devint plus haut qu'un chêne — et blanc d'écume comme la mer. C'était Pégase, le cheval de la poésie, celui que nous révérons tous.

 

 

Jean Tardieu, La première personne du singulier, Gallimard, 1952, p. 117-118.

27/07/2013

Jean Tardieu, Obscurité du jour

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                      Le commencement de la fin

 

   La quête des origines est un terme vague, un lieu commun, une illusion de l'esprit. Mais c'est aussi la traduction mythique du paradoxe permanent dont nous vivons quand nous situons dans le passé l'espoir invincible du Mieux. Nous sommes pareils à la souris des expériences classiques : toutes les issues sont fermées sauf une. Là, à la sortie du labyrinthe, se montre la mince lumière, le vent frais, la fin du tunnel : rien d'autre que l'espérance de la Nouveauté, seul « rachat » possible dans un monde où l'habitude nous asphyxie.

   C'est peut-être l'une des grandeurs de l'art que d'être un des rares domaines, périlleux et fascinants, où puisse être tranchée notre soif de renouvellement, c'est-à-dire notre besoin permanent de transgression.

   Ainsi plongeant le jour dans notre nuit comme un fer rouge qui bouillonne au contact de l'eau glacée, ou bien cherchant une aube inconnue à l'orée du souterrain et l'air pur au-delà des fumées, nous confondons, dans une même recherche obstinée, ce qui ne reviendra pas et ce qui pourrait être, car notre terre promise est toujours un paradis perdu.

 

 

Jean Tardieu, Obscurité du jour, "Les Sentiers de la création", Albert Skira, 1974, p. 105-106.

25/07/2013

Jean Tardieu, Jours pétrifiés

 

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                     Regina terrae

 

 

 

          

                                       À Albert Camus

 

Comme un souvenir

je t'ai rencontrée,

personne perdue.

 

Comme la folie,

encore inconnue.

 

Fidèle fidèle

sans voix

sans figure

tu es toujours là.

 

Au fond du délire

qui de toi descend

je parle j'écoute

et je n'entends pas.

 

Toi seule tu veilles

tu sais qui je suis.

 

La terre se tourne

de l'autre côté,

je n'ai plus de jour

je n'ai plus de nuit ;

 

le ciel immobile

le temps retenu

ma soif et ma crainte

jamais apaisée,

 

pour que je te cherche,

tu les as gardés

 

Sœur inexplicable,

délivre ma vie,

laisse-moi passer !

 

Si de ton mystère

je suis corps et biens

l'instant et le lieu

 

ô dernier naufrage

de cette raison,

avec ton silence

avec ma douleur

avec l'ombre et l'homme

efface le dieu !

 

Faute inexpiable

je suis sans remords.

Dans un seul espace

je veux un seul monde

une seule mort.

 

Jean Tardieu, Jours pétrifiés, Gallimard,

1948, p. 77-79.

 

 

 

 

 

24/07/2013

Jean Tardieu, Les portes de toile

 

                         

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Le miroir de Corot

 

                                   (Largo)

 

 

   Je me regarde dans la glace et je vois un objet à peindre.

   Un objet dans la lumière du matin.

   L'air, autour de cet objet, se répand sans contrainte, agréable et sonore.

   L'objet est debout assuré dans ses trois dimensions : sa digne hauteur, sa largeur sans excès, sa paisible épaisseur.

   Il a ses creux et ses bosses, comme un arbre, comme un vallonnement, son ombre heureuse ici, là le côté du soleil...

   Ma vie que voici, vous êtes cet objet : le bon pain que je coupe, l'huile étale et légère, la lait de la journée et rien de vous ne me sépare : nous parlons sans arrière-pensée.

 

 

Jean Tardieu, Les portes de toile, Gallimard, 1969, p. 126.

23/07/2013

Jean Tardieu, On vient chercher Monsieur Jean

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                        Une bouteille à la mer

 

   Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, c'est-à-dire jusqu'à ces moments privilégiés où un enfant commence à prendre conscience de lui-même et de ce qui l'entoure, il me semble avoir toujours entendu une certaine voix qui résonnait en moi, mais à une grande distance, dans l'espace et dans le temps.

   Cette voix ne s'exprimait pas en un langage connu. Elle avait le ton de la parole humaine mais ne ressemblait ni à ma propre voix ni à celle des gens qui me connaissent. Elle ne m'était pourtant pas étrangère, car elle semblait avoir une sorte de sollicitude à mon égard, une sollicitude tantôt bienveillante et rassurante, tantôt sévère, grondeuse, pleine de reproches et même de colère.

   Les moments où j'entendais cette voix étaient ceux où ma vie paraissait suspendue dans le vide, interrompue, arrêtée, comme une horloge dont on ne voit plus bouger les aiguilles et dont on n'entend plus le battement.

   Cette expérience très ancienne, primitive, sauvage, surtout secrète (car je n'en parlais à personne), s'est reproduite souvent au cours de mon existence, mais jamais elle n'a été aussi expressive, aussi intense que pendant mon extrême jeunesse, car rien ne pouvait alors en fausser la signification : elle résonnait dans une étendue absolument vacante, absolument solitaire.

 

 

Jean Tardieu, On vient chercher Monsieur Jean, Gallimard, 1990, p. 95-96.

21/07/2013

Jean Tardieu, Margeries

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         Vraiment, vous perdez le sens !

 

Préférer ? Préférer ? Bon Dieu ! Pré-fé-rer ?

Qu'est-ce ce que ça veut dire ? Un pré, un

fer, une fée ? Et finir par un ré ?

 

     Plus je répète ces syllabes, plus je

m'étonne et m'enchante, me déconcerte et

m'égare. Tantôt le mot est vide de tout

sens, tantôt il s'ouvre à tous vents.

 

     Tantôt transparent et désert, tantôt

plein et opaque, une bulle ou une autre, tantôt

un sac magique, un chapeau d'où l'on

peut faire surgir toutes sortes de choses :

un ballon un œuf une colombe un gobelet.

 

    Quoi ! Irais-je préférer un ballon

à un œuf, une colombe, un gobelet ?

     Qui vous l'a dit ? cela n'a aucun sens.

Donc je ne préfère rien.

Je m'arrête de préférer.

J'aime mieux ne rien préférer.

 

Jean Tardieu, Margeries, poèmes inédits 1010-1985,

                          Gallimard, 1986, p. 289.

20/07/2013

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela

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          Les songes de l'inanimé

 

       Le vagabond des millions d'années

l'inanimé

s'efforce          Il monte il trébuche à travers

le va-et-vient l'affiche lumineuse

des nuits et des jours.

 

Il s'approche il monte, l'inanimé, le vagabond,

il heurte de son bâton

les bords du chemins éboulé

Il peine il gémit il s'efforce

d'être un jour ce qu'il rêve,

de prendre vie,

de troquer l'insensible contre la douleur

d'échanger l'innombrable

contre l'unique, contre un destin.

 

Futur empereur future idole

le caillou vagabond

limé couturé par l'embrun

veut gravir les degrés prendre figure

faire éclore sur sa face camuse

une bête qui brame

un philosophe qui bougonne

un saint qui se tait

un dieu qui souffre et qui meurt

 

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela, Gallimard,

 

1979, p. 43-44.

12/05/2013

Jean Tardieu, Les tours de Trézibonde et autres textes

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                       Mon théâtre secret

 

                                                                                 À Gérard Macé

 

   Le lieu où je me retire à part moi (quand je m'absente en société et qu'on me cherche, je suis là) est un théâtre en plein vent peuplé d'une multitude, d'où sortent, comme l'écume au bout des vagues, le murmure entrecoupé de la parole, les cris, les rires, les remous, les tempêtes, le contrecoup des secousses planétaires et les splendeurs irritées de la musique.

   Ce théâtre, que je parcours secrètement depuis mes plus jeunes années sans en atteindre les frontières, a deux faces inséparables mais opposées, bref un « endroit » et un « envers », pareils à ceux d'une médaille ou d'un miroir.

   De ce côté-ci, voyez comme il imite, à la perfection, l'inébranlable majesté des monuments : ils semble que je puisse compter toutes les pierres, caresser de mes mains le glacis du marbre, les fractures des colonnes, la porosité du travertin...

   Mais, attendez : si je fais le tour du décor (quelques pas me suffisent), alors, de l'autre côté de ces apparences pesantes, de ces voûtes et de ces murailles, mon regard tout à coup n'aperçoit plus que des structures fragiles, des bâtis provisoires et partout, dans les courants d'air et la pénombre poussiéreuse, auprès des câbles électriques entrelacés et des planches mal jointes, la toile rude et pauvre, clouée sur des châssis légers.

   Telle est la loi de mon théâtre : à l'endroit, les villes et les paysages, la terre et le ciel, tout est peint, simulé à merveille. À l'envers, l'artisan de ce monde illusoire est soudain démasqué, car son œuvre, si ingénieuse soit-elle, révèle, par transparence, la misère des matériaux qui lui ont servi à édifier ses innombrables « trompe-l'œil ». (Souvent je l'ai vu qui gémissait, le pinceau à la main, mêlant ses larmes à des couleurs joyeuses.) Pourtant, bien que je sois dans la confidence, je ne saurais dire où est le Vrai, car l'envers et l'endroit sont tous deux les enfants du réel, énigme qui me serre de toutes parts pour m'enchanter et pour me perdre.

 

Jean Tardieu, Les tours de Trézibonde et autres textes, Gallimard, 1983, p. 23-25.