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04/07/2020

Jean Tardieu, Margeries

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Mots refoulés

 

... Mais ni la pêche cressonnière

D’un adjectif dormeur et lourd,

Ou d’un verbe de rivière

Qui, brusque, entre les algues, court,

 

Ni cette patience entière

De sertir un mot d’un discours

Comme s’il était de matière

Plus précieuse que l’entour,

 

Ne ternit mon amour du monde !

Je connais l’animal plaisir

De refouler sans les saisir

 

Mes mots, — et, les yeux entr’ouverts

 

L’âme pendue à la seconde

D’accueillir absent l’univers.

 

Jean Tardieu, Margeries, dans Œuvres,

édition J.-Y. Debreuille, Quarto / Gallimard,

2003, p. 1343.

03/07/2020

Jean Tardieu,Hollande

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Crescendo decrescendo

 

large largue lave

délie ébroue surgi salubre hume

arbore cataracte dérive horreur ravir ouragan

délire hurle flux fui rafale déploie souffle

siffle saisir plie sombre pluie place

éparse pâle palme file ruisselle

patte pétale épuise rêve

soupire rive effleure

espace endormi reflet

hâle calme

rame

 

Jean Tardieu, Hollande, dans Œuvres, édition J.-Y. Debreuille, Quarto / Gallimard, 2003, p. 927.

02/07/2020

Jean Tardieu, Le témoin invisible

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                                 Les jours

 

Dans une ville noire entraînée par le temps

(toute maison d’avance au fil des jours s’écroule)

Je rentrais, je sortais avec toutes mes ombres.

Mille soleils monta ient comme du fond d’un fleuve,

mille autres descendaient, colorant les hauts murs ;

je poursuivais des mains sur le bord des balcons ;

des formes pâlissaient (la lumière est surelle)

ou tombaient dans l’oubli (les rayons ont tourné)

Les jours, les jours... Qui donc soupire et qui m’appelle

pour quelle fête ou quel supplice ou quel pardon ?

 

Jean Tardieu, Le témoin invisible, dans Œuvres,

édition J.-Y. Debreuille, Quarto / Gallimard,

2003, p. 141.

30/06/2020

Jean Tardieu, Un mot pour un autre

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Le coco du bla-bla

 

Foin des chichis, flonflons et tralalas

Et des pioupious dur le dos des dadas ?

 

Loin des cancans, des bouis-bouis, des zozos,

Ce grand ding-ding faisant du du fla-fla

Et fi du fric : c’était un zigoto !

 

Il a fait couic. Le gaga eu tic-tac

(Zon sur le pif, patatras et crac-crac !),

Dans son dodo lui serra le kiki.

 

Mais les gogos, les nians-nians, les zazous

Pour son bla-bla ne feront plus hou-hou

La Renommée lui fait kili-kili.

 

Jean Tardieu, Un mot pour un autre, dans Œuvres,

édition J.-Y. Debreuille, Quarto / Gallimard,

2003, p. 423.

29/06/2020

Jean Tardieu, L'Espace et la flûte

 

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Épilogue I

 

Après avoir effacé

tout ce que d’ombre promet

le sifflement qui me charme

après avoir en ce lieu —

Marsyas clown ou couleuvre _

rejeté toute ma vie

l’horizon clarté n’entend

volumes crevés outres vides

que le très doux glissement

d’une même ligne longue

qui me lie à la surface

 

Silence ailleurs qu’en moi seul

de rien je gonfle ma joue

dans le signe que je trace

tout l’espace est donné

 

Jean Tardieu, L’Espace et la flûte, variations

sur douze dessins de Picasso, dans Œuvres,

édition J.-Y. Debreuille, Quarto / Gallimard,

2003, p. 722.

22/02/2020

Jean Tardieu, Da capo

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                               Dédicace à personne

 

Pour recueillir, comme au futur. Pour perdre dans le passé. Pour attendre, pour piétiner, pour se morfondre, comme au présent.

Une suite de jours dispersée, déchirée, entre l’insomnie et le songe. Une vie qui n’appartient à personne, pas même à moi.

Une route qui ne conduit nulle part ailleurs qu’en ce point où tout se dissipe et disparaît. (Est-ce la récompense ?)

Au vertige vécu. À l’immobile. Au retour sans fin.

À la suite irrémédiable, peinte aux couleurs de l’espoir. Aux portes fermées de la sagesse. (Elles tremblent, elles vont céder.)

À la conscience maintenue, arc-boutée contre le souffle de l’abîme.

Puissent la suie, la poussière, le sang des heures, la colère du monde, l’oubli de tout — ne pas ternir le miroir !

À toutes les personnes que nous sommes et ne seront plus. À tous les temps du verbe.

 

Jean Tardieu, Da capo, Gallimard, 1995, p. 50.

30/11/2019

Jean Tardieu, Da capo

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Litanie du "sans"

 

Mais la splendeur

jamais perdue

qui la retrouve ?

 

Sans les merveilles

sans les désastres

plus rien qui vaille

 

Et sans parler

et sans se taire

et la fureur ?

et les délices ?

 

Et sans rien d’autre

que le même

et qui s’en va

et qui revient

et qui s’en va.

 

Jean Tardieu, Da capo, Gallimard,

1995, p. 27.

14/08/2019

Jean Tardieu,Comme ceci comme cela

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                   Au conditionnel

 

Si je savais écrire je saurais dessiner

Si j'avais un verre d'eau je le ferais geler et

                           je le conserverais sous verre

Si on me donnait une motte de beurre je

                           la ferais couler en bronze

Si j'avais trois mains je ne saurais où

                           donner de la tête

Si les plumes s'envolaient si la neige fondait

                           si les regards se perdaient, je

                           leur mettrais du plomb dans l'aile

Si je marchais toujours tout droit devant

                           moi, au lieu de faire le tour du

                           globe j'irais jusqu'à Sirius et

                           au-delà

Si je mangeais trop de pommes de terre je

                           les ferais germer sur mon cadavre

Si je sortais par la porte je rentrerais

                           par la fenêtre

Si j'avalais un sabre je demanderais

                           un grand bol de Rouge

Si j'avais une poignée de clous je les

                           enfoncerais dans ma main

                           gauche avec ma main

                           droite et vice versa.

 

Si je partais sans me retourner, je

                           me perdrais bientôt de vue.

 

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela, Gallimard, 1979, p. 65.

 

10/07/2019

Jean Tardieu, Pages d'écriture

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                             Les mots de tous les jours

 

   Il faut se méfier des mots, ils sont toujours trop beaux, trop rutilants et leur rythme vous entraîne, prêt à vous faire prendre un murmure pour une pensée.

   Il faut tirer sur les mots sans cesse, de peur que ces trop bouillants coursiers ne s’emballent.

   J’ai longtemps cherché les mots les plus simples, les plus usés, même les plus plats. Mais ce n’est pas encore cela : c’est leur juste assemblage qui compte.

   Quiconque saurait le secret usage des mots de tous les jours aurait un pouvoir illimité — et il ferait peur.

 

Jean Tardieu, Pages d’écriture, Gallimard, 1967, p.32.

03/05/2019

Jean Tardieu, Une Voix sans personne

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Le monde immobile

 

Puits de ténèbres

fontaine sourde

lac sans éclat

 

présence épaisse 

battement faible

l’instant est là

 

rien ni personne

une ombre lourde

et qui se tait

 

j’attends des siècles

rien ne résonne

rien n’apparaît

 

sur ce tombeau

l’espace bouge

c’est ma pensée

 

pour nul regard

pour nulle oreille

la vérité.

 

Jean Tardieu, Une Voix sans

personne, Gallimard, 1954,

              1. 38-39.

27/11/2018

Jean Tardieu, On vient chercher Monsieur Jean

 

     Une bouteille à la mer

 

   Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, c'est-à-dire jusqu'à ces moments privilégiés où un enfant commence à prendre conscience de lui-même et de ce qui l'entoure, il me semble avoir toujours entendu une certaine voix qui résonnait en moi, mais à une grande distance, dans l'espace et dans le temps.

   Cette voix ne s'exprimait pas en un langage connu. Elle avait le ton de la parole humaine mais ne ressemblait ni à ma propre voix ni à celle des gens qui me connaissent. Elle ne m'était pourtant pas étrangère, car elle semblait avoir une sorte de sollicitude à mon égard, une sollicitude tantôt bienveillante et rassurante, tantôt sévère, grondeuse, pleine de reproches et même de colère.

   Les moments où j'entendais cette voix étaient ceux où ma vie paraissait suspendue dans le vide, interrompue, arrêtée, comme une horloge dont on ne voit plus bouger les aiguilles et dont on n'entend plus le battement.

   Cette expérience très ancienne, primitive, sauvage, surtout secrète (car je n'en parlais à personne), s'est reproduite souvent au cours de mon existence, mais jamais elle n'a été aussi expressive, aussi intense que pendant mon extrême jeunesse, car rien ne pouvait alors en fausser la signification : elle résonnait dans une étendue absolument vacante, absolument solitaire.

 

Jean Tardieu, On vient chercher Monsieur Jean, Gallimard, 1990, p. 95-96.

 

17/11/2018

Jean Tardieu, Da capo

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                                            Le procès de la mante religieuse

 

Mais oui ! Messieurs les juges

J’ai mangé mon mari

Mas oui je l’ai mangé

                  Elle rabâche elle balance

                  Ses antennes de télégraphe

                  Gauche droite elle vacille végétale

                  Elle tangue bateau sans ses voiles

                  Triangle cornu

                  Implacable et nu

Pourquoi me punir

Je n’ai rien fait de mal

J’obéis à ma loi

Qui échappe au tribunal

 

                    Mais oui je l’ai aimé

                    Voilà pourquoi

                    Je l’ai mangé

Elle se dandine

Longues cuisses vertes

La force la forfaiture

Et la démente nature

 

Et si vous continuez

Messieurs les juges

Je vais manger vos hermines

Comme di je vous aimais

                  Je suis la veuve éternelle

 

Jean Tardieu, Da capo, Gallimard, 1995, p. 48-49.

 

 

16/05/2018

Jean Tardieu,On vient chercher Monsieur Jean

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                         Une bouteille à la mer

 

   Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, c'est-à-dire jusqu'à ces moments privilégiés où un enfant commence à prendre conscience de lui-même et de ce qui l'entoure, il me semble avoir toujours entendu une certaine voix qui résonnait en moi, mais à une grande distance, dans l'espace et dans le temps.

   Cette voix ne s'exprimait pas en un langage connu. Elle avait le ton de la parole humaine mais ne ressemblait ni à ma propre voix ni à celle des gens qui me connaissent. Elle ne m'était pourtant pas étrangère, car elle semblait avoir une sorte de sollicitude à mon égard, une sollicitude tantôt bienveillante et rassurante, tantôt sévère, grondeuse, pleine de reproches et même de colère.

   Les moments où j'entendais cette voix étaient ceux où ma vie paraissait suspendue dans le vide, interrompue, arrêtée, comme une horloge dont on ne voit plus bouger les aiguilles et dont on n'entend plus le battement.

   Cette expérience très ancienne, primitive, sauvage, surtout secrète (car je n'en parlais à personne), s'est reproduite souvent au cours de mon existence, mais jamais elle n'a été aussi expressive, aussi intense que pendant mon extrême jeunesse, car rien ne pouvait alors en fausser la signification : elle résonnait dans une étendue absolument vacante, absolument solitaire.

 

                                     Jean Tardieu, On vient chercher Monsieur Jean, Gallimard, 1990, p. 95-96.         

 

11/01/2018

Jean Tardieu, Une Voix sans personne

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                         Pouchkine

 

   La parole amoureuse élit domicile à la sandale des nomades. Elle court dans l’avoine sans fin.

Vers le soir la passion du feu compense un clair marteau de cloche. Le vent gonfle la fureur du bronze.

   Soudain l’éclair du couteau des étoiles ! Un violon sur les rochers d’ébène annonce le printemps de la mort.

 

Jean Tardieu, Une Voix sans personne, Gallimard, 1954, p. 109.

Jean Tardieu, Une Voix sans personne

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                         Pouchkine

 

   La parole amoureuse élit domicile à la sandale des nomades. Elle court dans l’avoine sans fin.

Vers le soir la passion du feu compense un clair marteau de cloche. Le vent gonfle la fureur du bronze.

   Soudain l’éclair du couteau des étoiles ! Un violon sur les rochers d’ébène annonce le printemps de la mort.

 

Jean Tardieu, Une Voix sans personne, Gallimard, 1954, p. 109.