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13/05/2017

Jack Spicer, C'est mon vocabulaire qui m'a fait ça

 

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La naissance de Vénus

 

Tout ce qui est détruit doit être jeté

Si cela au moins était une émotion

Les coquillages seraient faux. Campement

Avançant en rien

Campement en partie comme les homosexuels le comprennent comme un chagrin privé

Et en partie comme les autres le comprennent — allumant du feu pour la nourriture.

Non plus, dis-je, l’eau de mer

Ne donne rien.

La naissance de Vénus arriva quand elle fut prête à naître, l’eau de mer ne la remarqua pas et, plus important, il y avait une plage,

pas une plage dans l’univers mais une vraie putain de plage

qui était prête à la recevoir.

Coquille et tout.

Amour et nourriture de

 

Jack Spicer, C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça, traduction de l’anglais (USA) Éric Suchère, préface Nathalie Quintane, le bleu du ciel, 2006, p. 174.

06/01/2017

Nathalie Quintane, Remarques

 

                                 

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                                (…)

— Décider que lever un filet de colin est une activité supérieure, au même titre qu’expliquer À la nue accablante, est une tactique. On fait entrer un maximum d’activités classées autrefois dans l’inférieur dans le supérieur. D’où que l’inférieur devient particulièrement inférieur — de n’avoir même pas pu rentrer dans le supérieur, comme tant d’autres.

 

— Faire la caisse dans un supermarché, par exemple.

 

— Je ne me rappelle plus pourquoi tenir une caisse dans un supermarché est tellement pourri.

 

— Si tu ne travailles pas à l’école, tu finiras caissière dans un supermarché.

 

— Pourtant tout le monde aime bien l’argent et les supermarchés et on joue à la caissière ou au caissier quand on est petit. Bonjour madame, alors, qu’est-ce que vous voulez ? des poireaux ? des ananas ? Bon, je prendrai des ananas. D’accord, ça fait trois cent trente-cinq euros. Voilà. Merci, madame. Merci monsieur. Au revoir. Au revoir.

 

— C’est fatigant, c’est mal payé, et c’est un métier féminin.

 

Nathalie Quintane, Remarques, dans Nathalie Quintane, sous la direction de Benoît Auclerc, Garnier, 2015, p. 106-107.

 

 

24/09/2016

Jack Spicer, c'est mon vocabulaire qui m'a fait ça

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Une brouette rouge

 

Repose-toi et regarde cette satanée brouette. Quoi que

Cela soit. Chiens et crocodiles, lampes à bronzer. Pas

Pour leur signification.

Pour leur signification. Pour être humain

Les signes t’échappent. Toi, qui n’es pas très brillant

Es un signal pour eux. Pas,

Je veux dire, les chiens et les crocodiles, les lampes à bronzer. Pas

Leur signification.

 

L’amour

 

Tendre comme un aigle il plonge

Lavant tous nos visages avec sa langue rêche.

Enchaîné à un rocher et dans ce rocher, nus,

Tous les visages.

 

L’amour II

 

Tu as attaché ses ailes. Le marbre

Expose ses ailes attachées.

                             « Mort à l’arrivée » :

Dis-tu avant qu’il n’arrive quelque part.

Le marbre, où ses ailes et nos ailes d’une manière semblable fleurissent.

                   In-

Fini.

 

Jack Spicer, c’est mon vocabulaire qui m’a fait ça, traduit de l’anglais par

Éric Suchère, préface de Nathalie Quintane, Le bleu du ciel, 2006, p. 163.

15/03/2016

Nathalie Quintane, Remarques

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[...] à quoi reconnaît-on des romancier(e)s qui écrivent vraiment ? À quoi ai-je reconnu les romancier(e) qui écrivaient vraiment, pendant ma performance ? Eh bien d’une part il y avait ceux qui avaient fait des livres qui me rappelaient mes études littéraires — je me souviens d’une ambiance « Europe centrale », « Europe » ; une ambiance littéraire immédiatement identifiée, dans laquelle je me sentais à l’aise et confortable, en famille. D’autre part, il y avait ceux qui me paraissaient un peu « forcer sur le style », si bien que ce n’était pas le style voulu mais la volonté du style (le forçage) qui faisait littérature, mais comme du coup, ça faisait trop littérature, on ne voyait plus que ça, et j’en étais gênée (gênée pour lire, et gênée pour eux) — parmi eux, il faut bien dire qu’il y avait quelques écrivains célébrés par l’université. Enfin, il y avait deux écrivains qui me semblaient juste au bord : un gars susceptible d’avoir inventé un genre intermédiaire, entre le roman de genre et le roman à thèse, et une fille très technique, aux phrases vigoureuses et sans gras, qui reposaient bien des pâtés des littéraires de la profession.

 

Nathalie Quintane, Remarques, dans Nathalie Quintane, sous la direction de Benoît Auclerc, Classiques Garnier, 2015, p. 202.

12/11/2015

Jack Spicer, C'est mon vocabulaire qui m'a fait ça

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Les oiseaux

 

Un penny pour un verre pour le vieil homme

Asmodée, attrapeur de mouches

Ou quoi que ce soit qui nous transporte.

Nous, nous définissons comme des vers invisibles

Des poèmes que vous ne voyez jamais. Une vision

Du sexe dans le lointain.

Contremaître du réel. Les Lears crient avec obscénité

L’un celui de Shakespeare, l’autre l’ami de ces foutus Jumblies.

Une course lointaine

Avec l’eau de mer

Entre eux. Battant

De grands nuages de fumée. Un verre

Dans la totalité du monde visible rendu invisible. Pour qui.

             Comme nous les définissons ils dis

Paraissent.

 

Jack Spicer, C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça, traduit de l’anglais par Éric Suchère, préface de Nathalie Quintane, Le bleu du ciel, 2006, p. 173.

14/05/2015

Nathalie Quintane, Tomates

 

                                 nathalie quintane,tomates,école,inégalité,ouvrier,voile,littérature,maigregros

   On ne doit pas entrer avec un couteau dans un établissement scolaire. Les portiques détecteurs de métaux détectent les couteaux. On installe des portiques détecteurs de métaux à l’entrée des établissements scolaires.

 

   Il vaut mieux avoir le bac pour entrer sur le marché du travail. Le bac d’aujourd’hui ne vaut plus rie,. Ceux qui ont le bac ne valent rien sur le marché du travail.

 

   Les fils d’ouvriers n’accèdent pas aux classes préparatoires aux grandes écoles. On ferme les usines, il n’y a plus d’ouvriers, et donc plus de fils d’ouvriers. Les classes préparatoires ne sont pas fermées aux fils d’ouvriers.

 

   Fumer tue. Quand on est à côté d’un fumeur, on fume. Les fumeurs sont des assassins.

 

   Des anarchistes ont écrit des livres. Des anarchistes ont lancé des bombes. Il y a parmi ceux qui écrivent des livres des gens qui lancent ou lanceront des bombes.

 

   Des musulmans obligent des jeunes filles à porter le voile. Les jeunes filles doivent être libres de ne pas porter le voile. On vote une loi qui oblige les jeunes filles à ne pas porter le voile.

 

   La littérature n’est pas accessible au grand public. Le grand public veut faire la fête. La littérature c’est la fête.

 

   La nourriture qui ne fait pas grossir est chère. Il y a des pauvres. Les pauvres sont gros.

 

(Etc.)

 

Nathalie Quintane, Tomates, Points / Seuil, 2014 [P.O.L, 2010], p. 70-72.

© Photo publiée dans Politis.

16/04/2015

Nathalie Quintane, Tomates

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[...] C’est une autre fois , au Maroc, sur la côte, à Safi, en 2002. Un festival. L’inauguration du festival. Nous entrons dans un bâtiment public un peu décrépit, une vaste salle avec des chaises alignées, et devant, une estrade, haute. Une très longue estrade, et dessus, une longue table rectangulaire recouverte d’une nappe verte. On nous fait signe de ne pas nous asseoir au premier rang. Nous savons que les discours des officiels seront en arabe, que certains d’entre nous ne comprendront pas, mais qu’il est hors de question de ne pas assister à la cérémonie (on nous l’a dit). Nous attendons, nous discutons, je parle avec une poète assise derrière moi. Quand je me retourne, des policiers occupent le premier rang, dans une tenue calquée sur celle de la police française. Les officiels arrivent, un par un, montent sur l’estrade ; le plus jeune , qui doit avoir pas loin de soixante ans, puis les autres, âgés, qui semblent respecter une hiérarchie précise. L’un d’eux a des lunettes noires. Ils se tiennent droit. Ils sont graves. Ils vont parler, longtemps. Ils viennent d’avant, bien sûr, du Maroc d’avant ou de juste avant — mais ça, je n’ai pu me le dire qu’après, quand on a quitté la salle. Pour le moment, tandis qu’ils parlent, c’est moi qui suis dans leur temps, bouclée dans le présent qui est leur présent. Je ne bouge pas. Si je m’évanouis, parce qu’il fait une chaleur étouffante dans cette salle, je m’évanouirai droite sur ma chaise. Je sais que je vais sortir. D’ici là, l’important, c’est de ne pas se faire remarquer.

 

   En fait, je n’ai jamais raconté cette scène-là comme ça, mais pour ce livre je dois faire quelques concessions, je dois écrire quelques au lieu de des, par exemple — des concessions —, parce que quelques concessions est rythmiquement comme un petit cheval qui galope et que je sais que cela fera plaisir, ce petit cheval qui galope, et qu’on me tiendra rigueur, si je ne fais pas galoper le petit cheval. Ils diront : tiens, elle n’a même pas fait galoper le petit cheval ; elle la soigne pas, sa langue ; on peut même pas dire : mais quelle langue ! — il est négligent, cet auteur. Alors je me suis dit que pour une scène onirique, à touche onirique, saveur onirique, il me fallait l’aide de Gérard — on appelle par leur prénom les écrivains malheureux, les personnes atteintes d’une gloire soudaine, qu’on s’accapare ainsi sachant pertinemment que c’est ce qu’elles redoutent le plus. Nerval est le meilleur pour dire le rêve, et comme je prends comme lui au sérieux les inventions des poètes, je l’ai rappelé pour ne pas être seule sidérée sur ma chaise.

 

Nathalie Quintane, Tomates, Points / Seuil, 2015 [P.O.L, 2010], p. 59-61.

18/12/2014

Nathalie Quintane, Les années 10

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                             Les prépositions

 

Pour les pauvres. Ou est-ce que ce ne serait pas plutôt vers les pauvres ? Est-ce qu'il ne faudrait pas plutôt indiquer — une direction ? Parmi les pauvres est par exemple douteux, même si parmi maintient une disjonction — on peut être parmi et tout à fait distinct, soit : à côté ; oui, mais on peut être à côté sans être aux côtés, là est le problème. Par les pauvres — ce qui se dit peu de nos jours — est tactique et manipulateur, donc on oublie. J'aime avec, sa brutalité simple, son absence de chichi ; mais ce n'est pas adéquat dans cette situation : évidemment que je ne parle pas ici avec les pauvres. Ils vivent dans leurs coins, dans leurs banlieues ou fin fond de zones rurales ravitaillées par les corbeaux, tandis que moi je suis au-dessus de mon clavier, je tape, et par la fenêtre une brise de printemps en janvier courbe à peine mes roseaux, dans mon jardin, mon épicéa, et cet arbuste dont j'ai oublié le nom, qui a eu tellement de mal à démarrer parce que je ne l'avais pas suffisamment arrosé et qui depuis un an  pousse parmi des branches, si bien qu'il va falloir en couper ; la ville est à dix minutes à pied, j'en ramène sans klaxons, mes baguettes, mes côtelettes de chez le boucher, en comptant les noisetiers qui bordent le ruisseau, et je m'apprête chaque fois à m'arrêter au beau milieu du chemin pour laisser passer, sans l'effrayer, l'écureuil.

   Il y a bien des pauvres en ville, mais nos relations se limitent, pour ma part, à l'hésitation, au moment d'hésitation anticipatrice qui me fait visualiser les centimes d'euros que contiennent mon portefeuille ou ma poche, et pour leur part, je suppose, à l'analyse rapide de ma vêture et de mon comportement, qui leur font supputer la menue somme que je leur verserai, ou pas. Mais ce sont les pauvres pauvres.

[...]

 

Nathalie Quintane, Les années 10, La Fabrique, 2014, p. 61-63.

20/09/2014

Jack Spicer, c'est mon vocabulaire qui m'a fait ça

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Un livre de musique

 

Arrivant à la fin, les amants

Sont épuisés comme deux nageurs. Où

Cela finissait-il ? On ne peut pas savoir. Aucun amour n'est

Comme un océan avec le cortège vertigineux des limites des vagues

Desquelles deux peuvent émerger épuisés, ni un long adieu

Comme la mort.

Arrivant à la fin. Plutôt, dirais-je, comme une longueur

De corde enroulée

Qui ne se déguise pas dans les dernières boucles de ses longueurs

Ses terminaisons.

Mais, diras-tu, nous aimions

Certaines parties de nous aimaient

Et ce qui reste de nous restera

Deux personnes. Oui,

La poésie finit comme une corde.

 

Jack Spicer, c'est mon vocabulaire qui m'a fait ça, traduction pat Éric Suchère, préface de Nathalie Quintane, Le Bleu du ciel, 2006, p. 116.

28/02/2013

Nathalie Quintane, Cours sur les goitres

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                                 Cours sur les goitres

 

 C'est un cours sur les goitres (goïteurs, en anglais). Ils peuvent prendre par deux, côte à côte, ou de chaque côté du cou. Ce sont des poches flasques. Départ directement depuis le menton, sous le menton. Accompagnés d'autres signes, imlantation des cheveux, intelligence limitée. Qu'est-ce qu'une intelligence limitée, par exemple, on ne finit pas ses phrases, etc. Pas de possibilité de goitre dans la nuque. Il y aura toujours quelqu'un pour vous dire qu'il a vu un goitre dans une nuque — mais c'était un œuf. Le goitre, c'est par devant. Ne serait-ce pas parce qu'on a pris l'habitude de faire des portraits de face ? Il n'y a guère qu'un médecin pour photographier n homme de dos. Quantité de chair, de gras, suffisante, donc devant de préférence. Le col roulé n'est d'aucun secours. On se dit : plus tard, quand ma chair pendra en fanons, je mettrai un col roulé, noir — mais là, c'est trop énorme, perdu d'avance. Ils couchent entre eux, dégénèrent, ça donne des goitres ; bref, l'histoire de l'humanité (avec cette propension à exagérer qu'on a quand on fait cours, pour faire passer la pilule). Le Christ, les deux larrons, droite, gauche. Qui sera goitreux ? Pas le Christ, nous sommes d'accord. Je placerai ma main devant ou je crèverai les yeux de mon interlocuteur : il n'y a pas trente-six solutions. L'oral rolère peu les nuance. Ou alors il faudrait avoir une mémoire considérable, se souvenir d'un texte entendu la veille au mot près, pouvoir reconstituer le début dun paragraphe de vongt lignes, etc., ce qui est tout à fait impossible, mais on peut en entretenir la nostalgie.

 

[...]

Nathalie Quintane, Cours sur les goitres, dans Nioques n° 11, La Fabrique éditions, octobre 2012, p. 135.