Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30/07/2018

René de Obaldia, Exobiographie

 

                                             

                                          rené de obaldia,exobiographie,mémoires,pensées aléatoires

Photo RFI                                

                         Pensées aléatoires

 

La nuit, l'aveugle descendait dans le jardin et caressait les vers luisants.

 

Patience ! Patience ! Il arrive un moment où même nos ennemis sont devenus vieux.

 

Je suis plus riche de ce que j'ignore que de ce que je sais.

 

Faire un film où il n'y aurait ni voiture, ni téléphone, ni coups de feu : un film oulipo.

 

Je ne me donne pas mon âge.

 

Même le plus grand comédien n'est qu'un comédien.

 

Vivants, paumes des morts.

 

Du désagrément de vieillir : ou bien mes amis meurent, ou bien ils se font décorer.

 

Si, passant devant une glace, il vous arrive de voir un étranger à votre place, évitez de faire des grimaces ; baissez simplement les épaules et continuez votre chemin.

 

Horreur des nouveaux-nés, des nourrissons : ils ne songent qu'à eux-mêmes.

 

La « bêtise galopante », comme, lorsque j'étais jeune, la phtisie.

 

Il faut voler du temps au temps.

 

René de Obaldia,  Exobiographie, Mémoires [1991], édition augmentée, "Les Cahiers rouges", Grasset, 2011, p. 321, 321, 322, 322, 322, 322, 323, 323, 324, 324, 324, 325, 325.

 

 

 

 

01/01/2018

René de Obaldia, Innocentines

                      Rene de Obaldia.jpg           

Dimanche

 

Charlotte

Fait de la compote

 

Bertrand

Suce des harengs

 

Cunégonde

Se teint en blonde

 

Épaminondas

Cire ses godasses

 

Thérèse

Souffle sur la braise

 

Léon

Peint des potirons

 

Brigitte

S’agite, s’agite

 

Adhémar

Dit qu’il en a marre

 

La pendule

Fabrique des virgules

 

Er moi dans tout cha ?

Et moi dans tout cha ?

 

Moi, ze ne bouge pas

Sur ma langue z’ai un chat

 

René de Obaldia, Innocentines,

Grasset, 1969, p. 81-82.

 

10/04/2015

René de Obaldia, Exobiographie

                             3067754.jpg

                            Pot-pourri

 

   Vingt heures, les actualités télévisées.

   Le présentateur des informations, avant même qu’il n’ouvre la bouche, offre aux téléspectateurs un visage tragique : lèvres pincées, regard douloureux, front barré par un pli hertzien. Peut-être que sa mère vient de succomber à une crise cardiaque ? Peut-être les valeurs françaises se sont-elles effondrées ? La guerre serait-elle à notre porte ?... Il l’ouvre, la bouche. Nous apprenons alors le sujet de son affliction : l’OM (entendre, l’équipe de football de l’Olympique de Marseille) vient d’être battue en coupe d’Europe par les Tchèques du Sparta, de Prague. Deux buts à un.

   Passage devant nos yeux des différentes phases du match, commentaires à n’en plus finir, interview du capitaine de l’équipe fort mécontent ; il laisse entende que si ses joueurs n’avaient pas perdu, ils auraient certainement gagné. Au ralenti, cette fois, nous voyons le moment où le ballon français, projeté par un pied français, a tout de même réussi à tromper la vigilance du goal tchèque (sinon slovaque). Le seul but. Mais quel but !

   Après cet événement capital, le mercenaire du petit écran reprend quelque peu visage humain ; abordant la politique de notre pays, il évoque les états d’âme du « centre droit » (s’agit-il encore de football ?) puis, sur un ton neutre, à la limite du badin, il nous informe qu’un typhon s’est abattu sur les Philippines, le typhon Thelma, causant cinq mille morts, trois cent disparus, deux mille sans-abri. Bilan provisoire. Il nous glisse peu après que la ville de Vukovar, en Croatie, est pratiquement rasée, rayée de la carte par l’armée fédérale serbe ; aussi, Dubrovnik assiégée depuis une vingtaine de jours — ses habitants sont privés d’eau et d’électricité — connaît une recrudescence de combats ; l’artillerie, toujours serbe, bombarde maintenant le centre de la cité médiévale.

   Enfin, et voici que le faciès de notre homme-tronc s’illumine, dans quelques instants claironne-t-il, à l’occasion du festival de musique rock qui va se dérouler au Palais des Congrès, il va recevoir sur le plateau le chanteur-débile-à-succès-du-jour –trois cent cinquante mille disque déjà vendus dans l’année.

   Cela se passait en l’an de grâce 1991, le 6 novembre, très exactement.

 

René de Obaldia, Exobiographie, Les Cahiers rouges, Grasset, 1993, p. 366-367.

18/03/2012

René de Obaldia, Innocentines

 

200905061967_zoom.jpg

Le plus beau vers de la langue française

 

« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin »

Voici, mes zinfints

Sans en avoir l’air

Le plus beau vers

De la langue française.

 

Ai, eu, ai, in

Le geai gélatineux geignait dans le jasmin ...

 

Le poite aurait pu dire 

Tout à son aise :

«  Le geai volumineux picorait des pois fins »

Eh bien ! non, mes zinfints.

Le poite qui a du génie

Jusque dans son délire

D’une main moite

A écrit :

 

« C’était l’heure divine où, sous le ciel gamin,

LE GEAI GÉLATINEUX GEIGNAIT DANS LE JASMIN »

 

Gé, gé, gé, les gé expirent dans le ji.

Là, le geai est agi

Par le génie du poite

Du poite qui s’identifie

À l’oiseau sorti de son nid

Sorti de sa ouate.

 

Quel galop !

Quel train dans le soupir !

Quel élan souterrain !

 

Quand vous serez grinds

Mes zinfints

Et que vous aurez une petite amie anglaise

Vous pourrez murmurer

À son oreille dénaturée

Ce vers, le plus beau de la langue française

Et qui vient tout droit du gallo-romain :

 

« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin »

 

Admirez comme

Voyelles et consonnes sont étroitement liées

Les zunes zappuyant les zuns de leurs zailes.

Admirez aussi, mes zinfints,

Ces gé à vif

Ces gé sans fin

Tous ces gé zingénus qui sonnent comme un glas :

Le geai géla... »Blaise ! Trois heures de retenue.

Motif :

Tape le rythme avec son soulier froid

Sur la tête nue de son voisin.

Me copierez cent fois :

Le geai gélatineux geignait dans le jasmin 

 

René de Obaldia, Innocentines, éditions Bernard Grasset,

1969, p. 158-160.