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26/02/2026

André Frénaud, Nul ne s'égare

 

 

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Retour d’enfant prodigue

 

Le vieux père est gâteux, il m’embrasse dès l’aube

et salit mon jabot avec ses yeux chassieux.

Mes frères je les hais, qui mentent comme je mens

pour sauver l’héritage dont il veut leur reprendre

les plus beaux bœufs pour la brebis perdue,

retournée au bercail en posture de repentance.

Qu’ils gardent les troupeaux, mais l’argent je le veux,

et ma sœur Adeline en tunique brodée,

qu’attisent ma misère et mon moignon verveux,

chemineau sur d’autres routes que leur niais chemin

qui mène de la maison natale au cimetière

par des comptes, par des amours, croient-ils,

parfaisant leur néant de vertu en vertu.

J’en ai assez déjà, je veux brûler les meubles

et la famille, eux tous. L’incendie est exquis,

Quand je repartirai gueniller par les villes.

Cette vie me plaît seule, de qui rien n’appartient

que trouble et que fureur à défaut d’avoir pu

être un autre ou m’aimer.

 

André Frénaud, Nul ne s’égare, Poésie/Gallimard, 2006, p. 269.

 

25/02/2026

André Frénaud, Nul ne s'égare

 

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La femme qui pleure, de Picasso (1939)

 

La femme avait si violemment vu le sang

qu’elle en demeura sans larmes,

et ses yeux se trouvèrent tout à coup dessaisis,

et les seins et le nez et les mains prirent tout

notre difformité calamiteuse

et — si l’on se souvient de ce jour-là —

c’est chacun de nous, qui portions au cœur

l’Espagne du peuple,

dont les yeux interdits se désaccordèrent,

morceaux déviés, agrandis,

devant un monde que l’on ne pourrait désormais 

                                                                            FIXER    

 

André Frénaud, Nul ne s’égare, Poésie/Gallimard, 2006, p. 194.

24/02/2026

André Frénaud, Nul ne s'égare

 

                         andré frénaud, nul ne s'égare, funérailles

Une distribution absurde ou Champ d’accueil

 

Arrivage de nouveaux morts. Des tombes fraîches

maintiendraient en vie notre communauté.

Mais de nouveaux vivants, il en faut

pour faire ces défunts auxquelq on rend hommage.

On devrait obliger tous les originaires

à revenir ici passer leurs derniers jours.

Enfance irrecouvrable. Mais qui cherche le secret, les émois éclairants

qu’il retrouverait peut-être au début du fil ?

On se dépenserait dans son jardin.     

                        On s’y appartient. On s’y plaît.

On donne les fruits qui vont se perdre. On échange

les graines en trop. On laisse… Et déjà

la cérémonie terminale, terre ouverte,

ultime charroi, l’irrémédiable permet

de colorer le chagrin adieu tous.

 

André Frénaud, Nul ne s’égare, Poésie/Gallimard, 206, p. 230.

23/02/2026

André Frénaud, Hæres

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     Qui perdure ?

 

La lecture des signes dans les almanachs,

les dictons propitiatoires,

les serments et les interdits,

l’émoi profond qui restera tu,

les imprécations et les égarements,

les recettes perdues, l’avidité aride,

la rumeur de la fête se perpétuant,

les imputations calomnieuses, les aveux perfides,

l’imprévisible que l’on ne peut conjurer,

l’obscurcissement des saisons,

l’obstination et le délaissement,

la récolte et la promise, qu’en reste-t-il ?

 

André Frénaud, Hæres, Gallimard, Poésie/Gallimard, 2006, p. 143.

22/02/2026

André Frénaud, Hæres

andré frénaud,hæres,cuisine

           Rêveuse cuisine

 

Les gras s’assemblent au mitan,

le gris s’assimile toute la boutique,

la grosse balance pèse les moustiques

et joue toute seule en maugréant.

La carence de la légume fait mine misérable à la resserre

où l’endive blanchit dans la solitude.

Ô temps des gigots et des châteaubriants,

pourquoi scander encore

ces scandaleux jours de famine, s

onge l’horloge des hrands-parents ? Ô temps

des chaudrons qui chantaient, des chandelles…

 

Dort la bonne, elle a des envies`

de perdre sa place :

dans la nuit de la fête

le petit veau froid a mangé l’oie,

dans le frigidaire.

 

André Frénaud, Hæres, Poésie /Gallimard, 2006, p. 113.

21/02/2026

André Frénaud, Hæres

 

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      Incertitudes des rus et rivières

 

Le Vau ou la Vau, une autre, ou le même,

qui se fond dans l’Oze, et l’Oze on dirait,

— Ou si c’était l’Oise, ou c’est l’Ozerain  —

qui allait se mêler à l’Armançon.

Et si l’Armançon rencontrait la Brenne, 

en fait-elle son lit ou bien s’y confond ?`

Qui saurait dire avec ces rus et rivières ?

Qui peut savoir qui s’accroît ou se perd ?

Divaguant tous les jours entre les saules,

— les eaux multiples, l’unique flux qui poursuivait…

Les prés sont émaillés de leurs beaux noms.

Elles n’ont rien à trouver, elles ne prouvent rien.

Que fonderait-il, qui s’écoule ? Nous de même

qui déambulons par ci, par là.

 

André Frénaud, Hæres, Poésie/Gallimard, 206, p. 140-141.

10/12/2025

André Frénaud, HÆRES

 

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Les expressions de la physionomie

 

Celui qui sans raison prétend au sacrifice,

celui dont les dons ne valent plus,

celui qui s’entête, celui qui écourte,

celui qui fait la roue — qui fait semblant —

celui qui s’est détourné, qui est là encore

quand il sourit sans plus récriminer,

celui qui s’encourage par des billevesées

à défaut de mieux,

celui qui hurle parce qu’il ne sait plus dire,

celui dont le cri s’est étranglé,

celui qui s’entrouvrait à la rumeur

qu’il n’entend plus,

celui-ci, le même,

sous différents jeux de physionomie,

dans la bonne direction décidément,

et qui atermoie, qui atermoie,

conserve-t-il de la bonté, je le voudrais.

 

André Frénaud, HÆRES, poèmes 1968-1981,

Gallimard, 1982, p. 253.

24/06/2024

André Frénaud, La Sainte Face

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Les années et les jours ne s’endorment pas !

Quelle action violente quand me traversent

les frondaisons resplendissantes de l’avenir.

Ô fragiles et qui ne chantez pas encore !

 

Là-bas, rien que les cris des koulaks dépossédés,

rien que par l’épée et les menaces, les chantiers ;

et la peur énorme comme l’Oural même ;

et l’ennemi mûrit dans notre sein après notre victoire,

et je ne sais pas s’il est celui-ci ou celui-là.

 

André Frénaud, La Sainte Face,

Poésie/Gallimard, 1985, p. 101.

23/06/2024

André Frénaud, La Sainte Face

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Qui ?

 

Qui l’atteindra ?

L’amour ardu.

 

Qui l’improvise ?

La tentation.

 

Qui l’a trompé ?

L’acolyte inspiré.

 

Qui lui fait piège ?

L’autre de soi.

 

Qui le défie ?

Le néant ombrageux.

 

Qui l’intronise ?

Un vent qui va.

 

André Frénaud, La Sainte Face,

Poésie/Gallimard, 1985, p. 201.

22/06/2024

André Frénaud, La Sainte Face

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Linge propre ou l’héritier

 

Prendras-tu la canne du mort

pour te rendre aux obsèques ?

 

Mettras-tu le linge du mort

pour aller au plaisir ?

 

Oui, c’est moi désormais

le défunt, justement.

 

André Frénaud, La Sainte Face,

Poésie/Gallimard, 1985, p. 194.

 

21/06/2024

André Frénaud, Les Rois mages

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La vie morte, la vie

 

Ma vie morte, ô mon poids fertile,

la rivière qui me conduit,

ma seule part de toute présence,

la consistance de mon défaut,

mon entrave ardemment ourdie,

mon étrave que je maudis,

glacier qui absorbes mes flammes,

sang coloré qui m’inondes,

tache à flanc de si lourde absence,

aqueduc au rebours de l’eau vive,

c’en est assez ma vie, merci.

 

Quand me perdrai-je hors de ma vue ?

 

André Frénaud, Les Rois mages, Poésie/

Gallimard, 1987, p. 160.

20/11/2022

André Frénaud, Il n'y a pas de paradis

andré frénaud,il n'y a pas de paradis,la lumière de l'amour

De toi, de moi, d’où sortait la lumière ?

 

Dans la grande bienveillance de l’âtre profond

où je me flattais de brûler pour me découvrir

comme un rayon de flammes et m’éclairer à ma lumière,

quand celle-ci était l’amour qui sortait de moi

parce qu’il était destiné à qui j’étais voué.

Et je multipliais les feux, j’embrasais l’alentour.

Je croyais en un pouvoir d’aurore perpétuel.

(...)

Nous. Nous étions retrouvés, nous devions nous déprendre.

Et qui affirme se trompe, qui croit en soi se hausse en vain.

L’unité que je poursuivais avec nos cœurs tâtonnants,

si elle anéantit quelquefois nos limites

ce fut malgré toi, malgré moi peut-être.

 

André Frénaud, Il n’y a pas de paradis, Poésie/Gallimard,

1987, p. 181 et 183.

 

19/11/2022

André Frénaud, Les Rois Mages

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               Tu es belle

 

Tu es belle par les relais de la nuit,

tu es belle aux arènes de l’aurore,

tu es toujours dévêtue pour moi,

je veux prendre part à ton visage dans la peine,

je veux nourrir tes yeux par les miens,

je veux garder ma vie entre tes mains.

 

Répondons aux oiseaux qui sifflent pour nous plaire.

 

André Frénaud, Les Rois Mages, Poésie Gallimard,

1977, p . 56.

 

18/11/2022

André Frénaud, La Sainte Face

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                La vie est comme ça

 

— Ça ne tache pas, c’est du vin rouge.

— Ça vous fera plaisir, c’est du sang.

— Ça ne lui fera pas de mal, ce n’est qu’un enfant.

— Ça ne vous regarde pas, c’est la vérité.

— Ça ne vous touche pas, c’est votre vie.

— Ça ne vous blessera pas, c’est l’amour.

 

André Frénaud, La Sainte Face, Poésie/Gallimard, 1985, p. 77.

25/10/2021

André Frénaud, Hæres

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Rumination du paysan

 

Je veux grossir pour défendre ma vie.

Contre la mort il faut prendre du poids,

il me faut boire des six litres

                                           et pisser,

pour ma santé,

pour honorer ma santé et ma vie.

 

Il me faut vivre pour accroître mon bien,

peser les bêtes, arroser les clôtures,

renforcer les semences, affûter les outils,

bourrer le temps,

 

                                     — Mais le dimanche on peut fanfaronner

avec l’alouette et la violette.

 

André Frénaud, Hæres, Gallimard, 1982, p. 105.