30/05/2026
Eugène Savitzkaya, Les couleurs de boucherie

Châtié il saigna, peignit le pré,
ouvrit son sac et dispersa, tou-
chant les pieds collés du héros,
les franges, tout le costume, les
jambes et même mouillé et tran-
si, tout éclaboussé, le bas de
la robe, l’étoffe brûlée. S’il
pouvait sucer dissimulé sous l’a-
verse, dévorer et, masquant son
appétit, goûter du lotus du bout
des lèvres, du bec, la langue un
peu divisée, colorée, giovanni sur
place, déjà penché et prêt au
supplice, murmure et plainte.
Eugène Savitzkaya, Les couleurs de
Boucherie, Flammarion, 2019, p. 139.
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29/05/2026
Jacques Izoard et Eugène Savitzkaya, Plaisirs solitaires

Mort, il s’appela raphaël. Il gesticula, il ouvrit sa maison, il remua le limon des champs, il disparut, l’épée à travers la poitrine, les lèvres peintes pour la nuit, le trou noir dans le feuillage des acacias, le feu dans les cabinets, dans la salle bleue, dans la piscine parmi les chevaux d’os blancs, le dos d’athlète, la tête de singe, les ongles précipitamment colorés.
Jacques Izoard et Eugène Savitzkaya, Plaisirs solitaires, L’Atelier de l’agneau,1978, p. 13.
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28/05/2026
Eugène Savitzkaya, Capolica, Un secret de fabrication

Capolican ressent le besoin d’avoir des frères et des sœurs. Mais il n’a plus rien à exiger de sa mère, sinon qu’elle se taise et disparaisse. Alors, suivant les conseils du coq, il crée le moule d’où ils sortiront.
Est-il simple de se fabriquer des frères et des sœurs en grande quantité, des enfants ayant le nez et les oreilles en bonne place, souriants, espiègles, intrépides, aimant le poulet plutôt que la viande rouge, et dont le cheveu fin ne s’entortille pas, qui ne craignent pas les insectes aux cent pieds ? Quelle matière utiliser ? Doit-on agir de nuit ou de jour ? Et la durée de la gestation ? La température ? Quelle proportion d’eau et quelle qualité d’air ? Seul Capolican aurait pu nous le dire, lui qui trouva la substance nécessaire et les mots.
S’il fut content de sa fabrique ? Demandez-le lui. Mais vous le dira-t-il ?
Eugène Savitzkaya, Capolican, Un secret de fabrication, Arcane 17, 1987, p. 13.
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27/05/2026
Eugène Savitzkaya, Le lait de l'ânesse

Une ânesse magnifique est fouettée mollement par un matin sans visage. Pourquoi ? Est-ce afin qu’elle se repente ? Mais de quelles fautes pourrait se repentir une ânesse magnifique ? D’être une ânesse ? De donner du lait ? De saigner lorsqu’on la maltraite ? De vivre ? De faire du bruit en mangeant ? De marcher à quatre pattes ? D’être couverte de poils et d’être remplie de viscères ? De posséder de longues oreilles mobiles et une tête allongée ? D’avoir une queue qui prolonge l’échine ? Elle tolère un certain nombre de parasites dans sa robe et un certain nombre de vers dans ses entrailles. Le goût de son lait est inimitable.
Eugène Savirzkaya, Le lait de l’ânesse, livre objet, DidierDevillez éditeur (Bruxelles), 2008, np.
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26/05/2026
Eugène Savitzkaya, Rules of solitude

Toucher son propre visage équivaut à plonger la main dans l’eau trouble ou à déranger la forme d’un nuage de fumée. Les enfants ont leur visage d’or comme une tache de soleil au milieu de la mer, hors de portée.
Touching your own face is tantamount to plunging
Your hand into trouble water or disturbing the shape of a puff of smoke.Children near their golden faces like a splash of sun in the middle of th sea, far from any port.
Eugène Savitzkaya, Rules of solitude, traduction du français Gian Lombardo, Quale Press, 2001, p. 16 et 17.
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25/05/2026
Eugène Savitzkaya, Portrait de famille

Largué parmi les poireaux et tout tendu par le courant de l’eau, peut-être oublié depuis belle lurette, le tuyau d’arrosage, tantôt immobile et comme timoré, tantôt bondissant, crachote et sussurre des paroles que seule ma mère peut comprendre, ma mère toujours à l’écoute des rumeurs, et dans la brume soufflée par l’eau dans l’air, se forme un petit arc-en-ciel, un arc-en-ciel de peu de portée et qui n’aurait sa place que dans deux ou trois contes…
Eugène Savitzkaya, Portrait de famille, Tropisme (Bruxelles), 1992, p. 19.
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08/10/2025
Zugène Savitzkaya, Les Règles de solitude

Il est possible que nous n’ayons aucun visage, mais que nous soyons tous porteurs de masques. Et il semble que c’est pour cette raison que nous paraissons si différents les uns des autres. Il suffit parfois de malmener très légèrement notre face d’apparat pour que déteigne sur la peau la silhouette intime et vénérable qui est notre représentation cachée et essentielle, l’authentique habitant.
Je conserve, à jamais, très précieusement, ma tête de mort. Elle est ma tête de mort, ce que je cache le mieux et avec le plus de soin et aussi ce qui apparaît avec le plus de netteté au grand jour du soleil. Ma tête de mort si fraîche est la seule chicane.
Eugène Savitzkaya, Rules of solitude, avec une trad. en anglais par Gian Lombardo, Quale Press, 2004, auparavant Les Règles de solitude ont été publiée en édition bilingue français/allemand, Edition Solitude, Stuttgart, 2004.
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12/10/2023
Eugène Savitzkaya, Au pays des poules aux œufs d'or

L’une était renarde et l’autre était héron sans avoir jamais choisi le poste qu’ils occupaient dans les classifications établies depuis belle lurette par des hommes en bésicles apparentés aux universités du monde. L’une pratiquait l’anglais avec facilité et le russe avec plaisir. L’autre ne connaissait qu’une seule langue dont il usait avec modération. Les deux vénéraient le soleil et la lune, son déflecteur de roche usée. Il portait les nuages et elle traînait les nuées.
Comment s’étaient-ils acoquinés ? Le glapissement d’une renarde n’attire pas d’ordinaire les hérons errants. Le claquement d’un bec long et fin d’un héron n’émoustille pas plus que ça une renarde.
Mais les temps varient et les cœurs changent comme varient les cieux et changent les formes des nuages.
Eugène Savitzkaya, Au pays des poules aux œufs d’or, Les éditions de minuit, 2020, p. 75.
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11/10/2023
Eugène Savitzkaya, Fraudeur

Les champs secs ou le parc brumeux.
Il a toujours aimé l’eau mais adore le grattement du chaume contre ses chaussures, l’odeur et le chant des tuyaux de paille dorée. D’un côté la croupe argileuse, de l’autre le limon d’une rivière er de son affluent. Entre deux fossés, remblais de terre herbeuse, un chemin creux ancien comme le village dont il s’éloigne. Entre deux haies d’ifs, une allée vers le château qu’il laisse pour demain, pour plus tard. Plus tard les jeunes filles aux jambes nues sur la pelouse descendant vers l’étang. Aujourd’hui, préfère l’ornière au fond de laquelle se tapit le lièvre au poil clair quand le vent du nord souffle transportant le vacarme d’un train de marchandises.
Un été torride, le parc ouvrait ses grilles et le garçon suivit le ruisseau d’eau pure et vit le poisson d’or nageant sur un fond de coquilles vides blanches comme nacre ou onyx. Ce poisson avait la forme et la délicatesse d’un pied d’enfant ; ses nageoires s’agitaient comme des voiles d’un mouvement régulier et souple. Le poisson nageait contre le courant, se déplaçait latéralement, se couchait sur le flanc, actif et lumineux
Eugène Sawitzkaya, Fraudeur, éditions de Minuit, 2015, p. 58-59.
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10/10/2023
Eugène Savitzkaya, Alain Le Bras, Quatorze cataclysmes

Au printemps, de la cime d’un arbre, araucaria, on voit le merveilleux quartier de la maison nouvelle avec les couloirs sonores, les escaliers à marche de pierre et un seul mur, debout, quelques tranquilles murets pour s’appuyer et pour poser les plans, de sèches bergeries et de nombreuses étables vides, certaines spacieuses, d’autres minuscules pour les minuscules animaux à cornes, ces derniers bâtiments pourvus de surprenantes entrées et issues. Les lapins auront peut-être des maisonnettes en terre truffées de cristaux, de pépites et de débris de coquillages laiteux et les colombes , des tourelles en roche très veinée, en marbre et en craie que l’on pourra creuser à la cuiller et manger pendant les famines.
Eugène Savitzkaya,, Alain Le Bras, Quatorze cataclysmes, Le temps qu’il fait, 1985, np.
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09/10/2023
Eugène Savitzkaya, Rules of solitude

Chaque visage est une fontaine
nouvelle qui s’écoule dans le vide et
l’obscurité. Le haut est léger et froid.
Le bas est noir et tiède. Le large
s’étend. Le long s’étire. Le vaste s’ouvre
et l’infini se referme. La nuit est
tellement parfumée.
Eugène Savitzkaya, Rules of solitude,
Quale Press, 2001, np.
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08/10/2023
Eugène Savitzkaya, Cochon farci

Comment vais-je mourir demain, par miracle,
aussi brusquement qu’apparu, dans un demi-souffle,
en puanteur commune, avec les roses sur le ventre
et délivré par une fée, né et mort
au même instant, dans l’articulation
de la phrase ?
Eugène Savitzkaya, Cochon farci, éditions de
Minuit, 1996, p. 31.
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21/11/2022
Eugène Savitzkaya, Bufo bufo bufo

Au feu, à l’étang, le visage couleur de la nuit,
odeur de la journée, le visage d’innocente,
de pourpre fleur, de garçon livide, de porc
blanc, de poisson roi, de sale enfant,
qui criait, au feu, à l’étang, au sumac,
à la saveur des baies et des tiges,
la morte répandue, la robe éparpillée, la salie,
tout au feu, à l’étang, les draps, les nuages autour,
autour de la cheminée, même le héros, le premier parleur
au baiser, le premier loup qui dort, au feu,
à l’étang, au parfum.
Eugène Savitzkaya, Bufo bufo bufo, éditions de Minuit,
1980, p. 36.
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13/11/2021
Eugène Savitzkaya, Bufo bufo bufo

Berger dans les boues, bête déchirée, mise
en pièces, en lambeaux jetée, brûlée, de tige
visitée et peinte, traversée, à l’étang mise
sous la glace et touchée par la main , montrant
les entrailles dans la maison, les quartiers, les fleurs,
poitrine vide, fontaine coulée, fontaine fondue,
qui, au milieu des champs, lève le bras de plomb
et dévore le mouton et le veau, ouvrant une bouche
profonde où tombe le jour, du ciel au jardin, et pue,
pue, pauvre.
Eugène Savitzkaya, Bufo bufo bufo, éditions de Minuit,
1986, p. 39.
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12/11/2021
Eugène Savitzkaya, Capolican

Il importe à présent de parler du coq que d’aucuns trouvent infâme et malfaisant. Il est cupide, boutiquier, criard, mais lorsqu’on arrive à le surprendre dans son intimité on ne peut qu’être attendri par cet animal.
Sur l’établi de bois où il a installé sa maison, il joue comme il peut aux heures creuses de la journée. Il s’est fabriqué un chariot rt il fait la navette d’un bout à l’autre de la table. Aux grincements des roues se joignent les raclements de son bec sur la craie du mur. Dessiner la lune n’est pas chose aisée même pour un marabout de cette envergure. Il dresse des plans de machines d’une telle précision que l’on voit tourner les disques et les courroies, la demi-lune prise dans un amas inextricable des fils. Il poursuit des lignes blanches qui disparaissent dans des trous.
(...)
Eugène Savitzkaya, Capolican, 1987, p . 51.
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