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07/08/2017

Louis Wolfson, Le Schizo et les Langues

  

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   En conséquence de certaines réflexions plus ou moins irrésistibles, l’étudiant d’idiomes se disait fréquemment : « Je suis fou ! » Parfois ça se passait après qu’il n’avait pu apprendre pendant des heures que plutôt piteusement peu dans ses études de langues ; ou peut-être il s’accusait, malgré sa maigreur extrême, d’avoir mangé trop, ayant été atteint d’une espèce de boulimie ; souvent c’était le repentir de s’être livré à un de ses tics, comme l’arrachement de poils croissant dans quelques grains de beauté sur son visage.

   L’aliéné se dirait, à ces moments-là, involontairement et en sa langue naturelle : « I’m mad ! » ce qui, bien sûr, signifie : je suis fou ! et qui se prononce : aïm (le a de la diphtongue est bien plus fort que l’i ouvert et bref) maed (la voyelle est entre é et a antérieur). Il se disait cela en effet quelque machinalement et en lui-même tout en ayant une idée vague que ce reproche de lui-même l’aiderait d’une manière quelconque à éviter de mauvaises habitudes à l’avenir et même à améliorer son état d’incapacité.

 

Louis Wolfson, Le Schizo et les Langues, préface de Gilles Deleuze, Bibliothèque de l’inconscient, Gallimard, 1970, p. 208.

18/08/2016

Louis Wolfson, Le Schizo et les Langues

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   Malgré toutes les déclarations solennelles d’amour pour lui, malgré toutes les affirmations de bonne volonté, d’empressement de faire tout pour lui, lesquelles déclarations et affirmations lui ayant été faites, en effet enfoncées dans la tête, par sa mère si fréquemment et d’aussi loin qu’il pût s’en souvenir, malgré ses énonciations réitératives, à elle, que tous ces sentiments et de tels étaient les seules raisons pour tous ses actes envers lui, le schizophrène pense que la conduite récente de sa mère envers lui, et surtout la conduite verbale, fournit une forte preuve d’une indifférence fondamentale, sinon une vraie antipathie, pour lui.

   En effet, le psychotique se réjouit quelquefois d’être venu à cette conclusion, d’avoir passé son temps à faire ces études des langues, lesquelles études l’y auront mené sans même qu’il eût préalablement pensé à une telle éventualité, et cela même s’il est irrémédiablement en train de devenir sourd, du moins partiellement, par suite de son emploi excessif, presque constant, et abusif, et durant plus d’une année, des écouteurs de sa radio à transistors bon marché, et bien entendu les ayant employés le plus souvent tous les deux à la fois.

   Quoique sa mère l’eût fréquemment averti que les écouteurs le feraient sourd et avant même qu’il ne s’en rendît compte, elle persistait à crier souvent, presque toujours en anglais, à des temps imprévisibles, parfois sans cesse, semblait-il, durant plus d’une heure, et sachant bien la réaction très probable de son fils schizophrénique, trop maigre et peut-être manquant fréquemment de la force, de l’énergie, ou du moins trop paresseux, de se tenir chaque oreille bouchée d’un doigt : à savoir de faire très haut, assourdissant le volume des petits écouteurs que, à cette époque, il maintenait, tous les deux, presque toujours enfoncés dans les orifices externes des organes auditifs.

 

Louis Wolfson, Le Schizo et les Langues, Gallimard, Connaissance de l’inconscient, 1970, p. 244.

 

 

14/12/2015

Louis Wolfson, Le Schizo et les langues

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   La mère de l’étudiant schizophrénique avait l’habitude de griffonner d’une grande écriture un petit nombre de mots sur toute une feuille de papier pour se souvenir de n’importe quoi et de la fixer ensuite pour qu’elle lui soit bien perceptible : par exemple, à un mur ou à une porte de placard ou d’armoire ; tout cela comme si elle ne pouvait guère se souvenir de rien, et même elle disait souvent, comme à part elle, qu’elle ne pouvait guère se souvenir de rien car son esprit était si rempli de troubles. Bien qu’elle dit cela d’habitude en yiddish, en employant pour troubles un mot emprunté à l’hébreu, son fils aliéné trouvait toujours agaçante cette déclaration sombre.

   D’ailleurs, elle laissait des notes dans le vestibule avertissant n’importe qui de ne pas sonner (car elle serait sortie entre telle et telle heure), comme si elle ne voulait pas qu’on dérangeât son fils schizophrénique, seul à la maison, ou comme si elle craignait qu’il n’ouvrît la porte d’entrée, ce que, du reste, il ne ferait guère, ayant entre autres choses, une telle répugnance à l’idiome de la plupart de ses concitoyens. Ou elle utiliserait, presque en entier, une feuille de papier pour écrire un seul numéro de téléphone.

   Par conséquent, elle achetait fréquemment des blocs de papier, mais pas assez fréquemment selon son fils schizophrénique. Étant de retour après avoir acheté au coin un nouveau bloc, elle ne prenait le plus souvent qu’une moitié pour elle-même et alors, en bonne mère, elle en offrait à son fils l’autre moitié, la plus forte, quoiqu’en lui demandant en anglais et d’une voix haute et perçante : « Veux-tu un bloc de papier ? » Il pensait, il se sentait à peu près certain qu’elle eût très bien su qu’il se fâcherait presque à coup sûr à cause de cette question si elle était posée en anglais ; et de plus, sa voix semblait au jeune homme aliéné exprimer un quelque chose de taquinant, ce qui ajoutait beaucoup à la détresse causée à lui par cette question.

 

Louis Wolfson, Le Schizo et les langues, préface de Gilles Deleuze, Bibliothèque de l’inconscient, Gallimard, 1970, p. 164-165.

06/12/2014

Louis Wolfson, Le Schizo et les langues

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   Les gardiens du bâtiment principal de la bibliothèque publique de la grande ville ou du moins de trois des cinq principaux quartiers ou districts de la grande ville connaissait bien le schizophrène, c'est-à-dire comme un caractère familier, très soupçonneux, du moins toqué et à surveiller de près.

    Peut-être la première fois où le jeune homme aliéné se fit remarquer dans ce grand édifice abritant environ quatre millions de volumes fut quand il avait plusieurs nuits de suite insisté à rester dans la très grande salle, dite salle de lecture principale, au troisième étage et vraiment divisée en deux grandes salles de lecture jumelles, jusqu'à être le dernier du public à en sortir ou à y rester jusqu'à deux minutes, peut-être même jusqu'à une minute, avant dix heures ; cela dans l'espoir de ne point sortir, même de ne pas pouvoir sortir de l'édifice avant qu'il ne sonnât l'heure, ou même de devoir sortir quelques secondes après cette heure critique, et d'éviter ainsi un sentiment de poltronnerie et de ne pas avoir insisté sur "ses droits". Après tout, n'était-il pas écrit à chacune des deux entrées de la bibliothèque : salle de lecture principale : ouvert jusqu'a dix heures du soir.

    Du moins si le jeune homme malade mentalement demeurait si tard dans la grande salle de lecture, c'est-à-dire jusqu'à un couple de minutes avant dix heures, il serait certain de ne pas sortir de l'édifice un temps significatif selon lui avant précisément cette heure, et, comme dit, peut-être sortirait-il même quelques secondes après cette heure horrible et donc après la sonnerie finale, qui, incidemment, semble de temps à autre manquer.

 

Louis Wolfson, Le Schizo et les langues, Connaissance de l'inconscient, Gallimard, 1970, p. 156.