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14/01/2016

Jean-Paul de Dadelsen (1913-1957), Gœthe en Alsace

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                                Je vous aime ...

 

   Je vous aime. C’est une phrase que l’on entend parfois. Au cinéma par exemple.

   Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

   Je dois avouer ne pas être bien certain de ce qu’elle signifie, cette petite phrase de trois mots dont chaque mot me paraît, à la réflexion, assez obscur : le mot « aime », le mot « vous » et même le mot « je ».

   Un jeune homme nommé John rencontre une jeune européenne nommée Éva. C’est le printemps et quelque part dans l’Atlantique les millions de harengs serrés en bancs commencent à pondre leurs milliards d’œufs. Éva, depuis qu’elle a découvert le parfum Mistigris, le soutien-gorge Luxur et le dentifrice Magnétic, Éva, comme disent les pages de publicité, Éva a une personnalité folle. C’est-à-dire qu’elle est assez gentille. Ils vont se marier ; le journal local dira que c’était le coup de foudre (love at first sight), ils se sont aimés depuis le premier regard, sans préciser si la foudre est tombée sur la lingerie publicitaire d’Éva ou sur la voiture grand sport de Johnnie.

   Peut-être, si les gens étaient véridiques et savaient de quoi ils parlent, pourrait-on entendre — peut-être au début de quelque civilisation encore à venir entendra –t-on en pareille circonstance des conversations sensiblement différentes, ar exemple :

— Je vous aime

— Pardon ?

— Je vous aime

  • Excusez-moi ; je ne sais si je vous comprends bien. Exactement, de quoi s’agit-il ? En effet la question se pose. Que vous veut, chère Mademoiselle, ce jeune homme de bonne famille ? « Je vous aime » peut signifier, non seulement « la situation de votre papa me plaît », ou bien « profitons des allocations familiales », mais encore, par exemple : « J’aime votre beauté, elle est flatteuse pour moi-même », ou « elle est un peu sotte, donc, elle m’admirera », ou peut-être « voilà une femme plus forte que moi » ou encore « j’en ai assez de manger au restaurant ».

 

Jean-Paul de Dadelsen, Gœthe en Alsace, Le temps qu’il fait, 1987, p. 77-78.

21/12/2013

Jean-Paul de Dadelsen, Gœthe en Alsace

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                  La folie de Hölderlin

                           Anecdote

 

Sur ce dernier rebord

On le voit poser une main qui ne tremble pas

La gentillesse de ce fleuve retrouvé

Ne plus se pencher vers elle, mais rester droit

Sébastien stupéfait de patience.

 

Les peupliers de Bordeaux

Et la rive glissante de la Garonne

Que suivent les femmes aux dimanches de soie

Maintenant sont plantés sans vibrer

Dans le flanc maintenant immobile

Ce nœud coulant ajuste deux poignets sans les mordre.

Même le soleil

N'est plus ce poignard qui sonne.

 

Il faut à celui-ci

Un regard qui fraîchisse son front comme une aube

Si tu posais ta main sur ces mains jointes

Le poids tendrait cette corde affilée.

 

Feins de poser tes yeux avec lui

Sur cet orme qui n'ose plus lui faire signe

Pour ne pas l'éveiller de sa pitoyable divinité.

 

Ce miel est indulgent à ses lèvres brûlées

Sur la gorge de l'écorché le jour simule une douceur

Mais cet arc tombé de ses mains

L'homme immobile voit peut-être le fleuve où il danse

Le pilier de quel pont il frappe à cette minute

Quel chasseur aux yeux aigus

Le ramasse.

                                                                  Le 22.IX.38

 

Jean-Paul de Dadelsen, Gœthe en Alsace et autres textes, Le temps qu'il fait, 1982, p. 23-24. 

 

 

 

 

 

 

16/07/2013

Jean-Paul de Dadelsen, Gœthe en Alsace

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           Les ponts de Budapest

 

Ils m'ont pendu pour avoir voulu vivre

Ils m'ont pendu pour n'avoir pas tué

Ils = ce ne sont pas les mêmes tous les jours — m'ont pendu

pour avoir cru ce que prédisent les autres

dans leurs livres d'école du soir pour adultes arriérés. Ils m'ont pendu

pour rien. Pour oublier la peur. Pour étrangler la honte.

 

Écoute, sur les ponts de Budapest, coexister

les pendus de tous catéchismes, de toutes cosmogonies

Une fois le mauvais moment passé, on se tient compagnie

plus on est de pendus, plus on peut causer

au point où l'on en est, plus on peut rire

Le vent du beau Danube bleu remplit nos poches à jamais vides de      grenades

le givre raidit les défroques de nos corps. Six jours durant

j'ai trimé dur : le septième jour je me suis reposé, j'ai vu

 

D'étranges mandragores vont naître sur les routes

quand les chars, quand les chiens, quand les égouts en débordant

auront disséminé dans toutes les veines de la terre, dans toutes

ses matrices ce foutre de pendu, ce sang

giclant en pluie équatoriale sur les arbres gluants

ces lambeaux de muqueuses et d'os et d'ongles de gamines de treize ans

pour de précoces noces habillées de grenades

se glissant sous les chars pour se faire avec eux sauter

[...]

 

Jean-Paul de Dadelsen, Gœthe en Alsace, Le temps qu'il fait, 1982, p. 40-41.