25/03/2026
Jacques Dupin, Dehors

Poème. Le vent s’aiguise sur le grain de sa pierre. À travers lui, le vent s’accroît. Invisible, intarissable. Et comme se levant, toujours au-dessus de n’importe quelle poignée de poussière, quels éclats de réalité, il attise le feu de l’intensité de leur différence. Mobilité du poème qui ne cesse de croiser les fis tendus et d’en déchirer le tissage pour ouvrir le corps à un afflux d’obscurité.
Jacques Dupin, Dehors, Gallimard, 1975, p. 31.
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24/03/2026
Jacques Dupin, Dehors

L’éternité comme thème
du jeu enfantin
mais le bras est plus lourd que l’ombre
et mieux irrigué
dans le désastre
À la mer c’est un arrachement
puis le décompte
des mots coupables
la famine ainsi créditée
Jacques Dupin, Dehors, Gallimard,
1975, p. 115 et 116.
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22/03/2026
Jacques Dupin, Gravir

Le partage
Une larme de toi fait monter la colonne du chant.
Une larme la ruine, et toute lumière est inhabitée.
La corde que je tresse, la rose que j’expie,
N’ont pas à redouter de lumière plus droite.
Le peu d’obscurité que je dilapide en montant
C’est de l’air qui me manque à l’approche des cimes.
Par le versant abrupt, la plus libre des routes,
Malgré le timon de la foudre et mes vomissements.
Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 29.
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21/03/2026
Jacques Dupin, Gravir

L’oubli de soi
Paupières asservies au bleu incohérent du large,
Ailes paralysées au centre du cyclone,
Vous ne vous lèverez désormais que pour un regard
Qui poignardera mes amours millénaires, et ce sera comme au premier jour de ma vie,
Les oiseaux de l’hiver jouiront seuls de l’embellie,
Et je passerai pour dormir sous l’affaissement
De la voile inutile… Mais sera-t-il un astre
Pour sombrer à ma place, et pacifier la mer ?
Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 31.
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20/03/2026
Jacques Dupin, Écarts

Dans la nuit, un corps. De l’écriture le combustible et le conducteur. Un corps. Terre immense, ouverte, qui embaume. Qui n’a pas de mesure. Ni centre, ni aiguilles, ni lisières. Une terre, ou un corps, sans origine – insomniaque, inhumain – offert à la jouissance des monstres, et déréglant les rythmes, bousculant les vides de la feuille et les espacements du souffle.
La nuit remue, écrivait un ami lointain et le plus proche, lointain intérieur, vraie voix des écorchés vifs et la plus sensitive des fleurs nyctalopes. La nuit écrit. Ne cessera jamais d’écrire selon lui. Énigme compacte contre le ciel. Contre les dieux. Phosphore d’une trace d’encre tirant la plume ou le pinceau entre précipices et météores.
La nuit écrit. Élargissant l’espace, extravaguant la page, pulvérisant le cercle de pierres. Et enrôlant la mort. On lui doit un surcroît de force, et l’aggravation du silence. On lui doit de toucher l’extrême fond de la faiblesse, et la cime de nos plissements.
Jacques Dupin, Écarts, P.O.L., 2000, p. 32.
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19/10/2025
Jacques Dupin, Gravir

Le partage
Une larme de toi fait monter la colonne du chant.
Une larme la ruine, et toute lumière est inhabitée.
La corde que je tresse, la rose que j’expie,
N’ont pas à redouter de lumière plus droite.
Le peu d’obscurité que je dilapide en montant
C’est de l’air qui me manque à l’approche des cimes.
Par le versant abrupt, la plus libre des routes,
Malgré le timon de la foudre et mes vomissements.
L’initiale
Poussière fine et sèche dans le vent,
Je t’appelle, je t’appartiens,
Poussière, trait pour trait,
Que ton visage soit le mien,
Inscrutable dans le vent.
Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 29 et 59.
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24/09/2025
Jacques Dupin, L'embrasure

(…) Excédante, inexpiable, la poésie ne comble pas mais au contraire approfondit toujours davantage le manque et le tourment qui la suscitent. Et ce n’est pas pour qu’elle triomphe mais pour qu’elle s’abîme avec lui, avant de consommer un divorce fécond, que le poète marche à sa perte entière, d’un pied sûr. Sa chute, il n’a pas le pouvoir de se l’approprier, aucun droit de la revendiquer et d’en tirer bénéfice. Ce n’est qu’accident de route, à chaque répétition s’aggravant. Le poète n’est pas un homme moins minuscule, moins indigent et moins absurde que les autres hommes. Mais sa violence, sa faiblesse et son incohérence ont pouvoir de s’inverser dans l’opération poétique et, par un retournement fondamental, qui le consume sans le grandir, de renouveler le pacte fragile qui maintient l’homme ouvert dans sa division, et lui rend le monde habitable.
Jacques Dupin, L’Embrasure, dans L’Embrasure, précédé de Gravir, Poésie/Gallimard, 1971, p. 135.
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17/09/2025
Jacques Dupin, L'Embrasure

Excédante, inexpiable, la poésie ne comble pas mais au contraire approfondit toujours davantage le manque et le tourment qui la suscitent. Et ce n’est pas pour qu’elle triomphe mais pour qu’elle s’abîme avec lui, avant de consommer un divorce fécond, que le poète marche à sa perte entière, d’un pied sûr. Sa chute, il n’a pas le pouvoir de se l’approprier, aucun droit de la revendiquer et d’en tirer bénéfice. Ce n’est qu’accident de route, à chaque répétition s’aggravant. Le poète n’est pas un homme moins minuscule, moins indigent et moins absurde que les autres hommes. Mais sa violence, sa faiblesse et son incohérence ont pouvoir de s’inverser dans l’opération poétique et, par un retournement fondamental, qui le consume sans le grandir, de renouveler le pacte fragile qui maintient l’homme ouvert dans sa division, et lui rend le monde habitable.
Jacques Dupin, L’Embrasure, dans L’Embrasure, précédé de Gravir, Poésie/Gallimard, 1971, p. 135.
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16/09/2025
Jacques Dupin, Gravir

Le partage
Une larme de toi fait monter la colonne du chant.
Une larme la ruine, et toute lumière est inhabitée.
La corde que je tresse, la rose que j’expie,
N’ont pas à redouter de lumière plus droite.
Le peu d’obscurité que je dilapide en montant
C’est de l’air qui me manque à l’approche des cimes.
Par le versant abrupt, la plus libre des routes,
Malgré le timon de la foudre et mes vomissements.
L’initiale
Poussière fine et sèche dans le vent,
Je t’appelle, je t’appartiens,
Poussière, trait pour trait,
Que ton visage soit le mien,
Inscrutable dans le vent.
Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 29 et 59.
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03/01/2024
Jacques Dupin, Chansons troglodytes

Romance aveugle
Je suis perdu dans le bois
dans la voix d’une étrangère
scabreuse et cassée comme si
une aiguille perçant la langue
habitait le cri perdu
coupe claire des images
musique en dessous déchirée
dans un emmêlement de sources
et de ronces tronçonnées
comme si j’étais sans voix
c’en est fait de la rivière
c’en est fini du sous-bois
les images sont recluses
sur le point de se détruire
avant de regagner sans hâte
la sauvagerie de la gorge
et les précipices du ciel
le caméléon nuptial
se détache de la question
c’en est fini de la rivière
c’en est fait de la chanson
l’écriture se désagrège
éclipse des feuilles d’angle
le rapt et le creusement
dont s’allège sur la langue
la profanation circulaire
d’un bout de bête blessée
la romance aveugle crie loin
que saisir d’elle à fleur et cendre
et dans l’approche de la peau
et qui le pourrait au bord
de l’horreur indifférenciée
[...]
Jacques Dupin, Romance aveugle, dans
Chansons troglodytes, Fata Morgana,
1989, p. 21-23.
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02/01/2024
Jacques Dupin, écarts

Dans la nuit, un corps. De l’écriture le combustible et le conducteur. Un corps. Terre immense, ouverte, qui embaume. Qui n’a pas de mesure. Ni centre, ni aiguilles, ni lisières. Une terre, ou un corps, sans origine – insomniaque, inhumain – offert à la jouissance des monstres, et déréglant les rythmes, bousculant les vides de la feuille et les espacements du souffle.
La nuit remue, écrivait un ami lointain et le plus proche, lointain intérieur, vraie voix des écorchés vifs et la plus sensitive des fleurs nyctalopes. La nuit écrit. Ne cessera jamais d’écrire selon lui. Énigme compacte contre le ciel. Contre les dieux. Phosphore d’une trace d’encre tirant la plume ou le pinceau entre précipices et météores.
La nuit écrit. Élargissant l’espace, extravaguant la page, pulvérisant le cercle de pierres. Et enrôlant la mort. On lui doit un surcroît de force, et l’aggravation du silence. On lui doit de toucher l’extrême fond de la faiblesse, et la cime de nos plissements.
Jacques Dupin, Écarts, P.O.L., 2000, p. 32.
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28/12/2022
Jacques Dupin, Chansons troglodytes
Romance aveugle
Je suis perdu dans le bois
dans la voix d’une étrangère
scabreuse et cassée comme si
une aiguille perçant la langue
habitait le cri perdu
coupe claire des images
musique en dessous déchirée
dans un emmêlement de sources
et de ronces tronçonnées
comme si j’étais sans voix
c’en est fait de la rivière
c’en est fini du sous-bois
les images sont recluses
sur le point de se détruire
avant de regagner sans hâte
la sauvagerie de la gorge
et les précipices du ciel
le caméléon nuptial
se détache de la question
c’en est fini de la rivière
c’en est fait de la chanson
l’écriture se désagrège
éclipse des feuilles d’angle
le rapt et le creusement
dont s’allège sur la langue
la profanation circulaire
d’un bout de bête blessée
la romance aveugle crie loin
que saisir d’elle à fleur et cendre
et dans l’approche de la peau
et qui le pourrait au bord
de l’horreur indifférenciée
[...]
Jacques Dupin, Romance aveugle, dans Chansons troglodytes, Fata Morgana, 1989, p. 21-23.
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27/07/2022
Jacques Dupin, L'Esclandre
le retour des oiseaux dans la nuit de ma tête
et le déclin du jour sur mes doigts engourdis
j’alexandrinise et je casse le verre
que je n’aurais jamais pu boire, le pénultième
toujours, dans la liturgie de la semaison ivre
le vin est agenouillé sur la terre et devient
transparence à la cime de la montagne
l’aube ne meurt jamais il n’y a que des nains
pour l’enterrer un ivrogne pour la ressaisir
et la tirer du fond d’un regard perdu
et je suis plus vieux que l’aube un cep de vigne
une goulée de vin me lèvent au-dessus du temps
fantôme amer strié de rouge et de blanc
Jacques Dupin, L’Esclandre, P.O.L, 2022, p. 116.
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03/07/2022
Jacques Dupin, Rien encore, tout déjà, dans L'Esclandre

oubli obligé d’un vocable dissipé dans l’air
ni mouche ni femme ne l’ayant piqué
il s’allonge il dort de a belle mort
et la lune au-dessus de la phrase noire
se détache de la feuille comme l’impossible
de son écart — ou de ton sourire
j’ai vu de très petits papillons blancs sur tes lèvres
réticentes, ils empêchaient les mots
d’accourir, et la foudre, et l’épervier, de fondre
— ayant cessé de croire au cendrier de l’enfance
le poème ne se lève qu’en s’arrachant
de votre emmêlement tenace, motte de chiendent
tresse et détresse de la lumière
Jacques Dupin, Rien encore, tout déjà, dans L’Esclandre,
introduction Dominique Viart, P.O.L, 2022, p. 123.
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02/07/2022
Jacques Dupin, Chansons troglodytes, dans L'Esclandre

le fracas des volets qui s’ouvrent
le premier rayon de soleil
une aube de mai sans nuages
mais le plafond craquelé
la fluidité de la langue
la rosée qui s’évapore
et les violettes que je sais
Jacques Dupin, Chansons troglodytes,
introduction Dominique Viart,
P.O.L ; 2022, p. 73.
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