06/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Chant d’un amoureux (avant 1838)
Mon cœur, avant l’heure, dès l’aube,
M’éveille pour penser à toi,
Quand jeunesse voudrait dormir !
Minuit, mon œil est clair et vif,
Plus alerte que les matines :
Toi, penses-tu à moi le jour ?
Un pêcheur, lui, se lèverait,
Jetterait au fleuve sa nasse,
Puis le cœur gai, vendrait sa pêche.
Au moulin, le garçon meunier
Se démène en un train bruyant :
Comme j’envie son dur travail !
Mais moi, hélas ! qui ne fais rien
Je gis sur un lit de tourments,
Le captif d’une enfant gâtée.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction Nicole Taubes, Les Belles
Lettres, 2010, p. 106.
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Eduard Mörike, Poèmes

Chant d’un amoureux (avant 1838)
Mon cœur, avant l’heure, dès l’aube,
M’éveille pour penser à toi,
Quand jeunesse voudrait dormir !
Minuit, mon œil est clair et vif,
Plus alerte que les matines :
Toi, penses-tu à moi le jour ?
Un pêcheur, lui, se lèverait,
Jetterait au fleuve sa nasse,
Puis le cœur gai, vendrait sa pêche.
Au moulin, le garçon meunier
Se démène en un train bruyant :
Comme j’envie son dur travail !
Mais moi, hélas ! qui ne fais rien
Je gis sur un lit de tourments,
Le captif d’une enfant gâtée.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction Nicole Taubes, Les Belles
Lettres, 2010, p. 106.
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04/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Mal du pays
Tout s’altère à chaque autre pas
Qui m’éloigne de mon aimée ;
Mon cœur ne veut plus avancer.
Par ici, le soleil est froid,
Tout, ici, me semble étranger,
Même la fleur au bord de l’eau !
Tout prend ici ce que je vois
Un autre air, un visage faux.
J’entends l’eau vive murmurer :
« Viens me voir garçon malheureux :
J’ai moi aussi des myosotis ! »
- Ils sont, c’est vrai, beaux en tous lieux
Mais pas aussi beaux que là-bas !
Partir, oh oui, partir !
J’ai trop de larmes dans les yeux !
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction Nicole Taubes, Les
Belles Lettres, 2010, p. 41.
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03/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Au petit jour
Mon œil sans sommeil brûle encore
Quand déjà le jour va paraître
À la fenêtre de ma chambre
Mon esprit s’agite, égaré,
Tiraillé, assailli de doutes,
Halluciné par des fantômes.
- Cesse donc, mon âme angoissée
Cesse enfin de te tourmenter !
Réjouis-toi ! Ici et là
Déjà s’éveillent les matines.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
Traduction Nicole Taubes, Les
Belles Lettres, 2010, p. 24.
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02/07/2026
Eduard Mörike, Poèmes

Bien une heurette avant le jour
Tandis que je dormais encore
Bien une heurette avant le jour ;
Sur l’arbre, devant ma fenêtre,
Tout bas l’hirondelle a chanté,
Bien une heurette avant le jour.
‘Écoute ce que j’ai à dire !
J(accuse ici ton bon ami :
Sache que tandis que je chante,
Il est auprès d’une autre fille
Bien une heurette avant le jour !
Ô douleur, ne m’en dis pas plus !
Plus un mot ! je n’en sais que trop !
Envole-toi ! quitte ma branche !
Adieu cœur vain et vain amour !
Bien une heurette avant le jour.
Eduard Mörike, Poèmes, bilingue,
traduction de l’allemand Nicole Taubes,
Les belles lettres, 2010, p. 13-14.
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01/07/2026
La Fontaine, Fables, VIII, 24

L’éducation
Laridon et César, frères dont l’origine
Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,
À deux maîtres divers échus au temps jadis,
Hantaient l’un les forêts, l’autre la cuisine.
Ils avaient eu d’abord chacun un autre nom :
M is la diverse nourriture
Fortifiant en l’un cette heureuse nature,
En l’autre l’altérant, un certain marmiton
Nomma celui-ci Laridon :
Son frère, ayant couru mainte haute aventure,
Mis maint Cerf aux abois, maint Sanglier abattu,
Fut le premier César que la gent chienne ait eu.
On eut soin d’empêcher qu’une indigne maîtresse
Ne fit en ses enfants dégénérer son sang :
Laridon négligé témoignait sa tendresse
À l’objet le premier passant.
Il peupla tout de son ignorance :
Tournebroches par lui rendus communs en France
Y font corps à pat, fuyant les hasards,
Peuple antipode des Césars.
On ne suis pas toujours ses aïeux ni son père :
Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère :
Faute de cultiver la nature et ses dons,
Ô combien de Césars deviendront Laridons !
La Fontaine, Fables, VIII, 24, édition Jean-Paul
Collinet, Pléiade/Gallimard, 1991, p. 577.
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30/06/2026
La Fontaine, Fables, La Fortune et le jeune Enfant

La Fortune et le jeune Enfant
Sur le bord d’un puits très profond
Dormait étendu de son long
Un Enfant alors dans ses classes.
Tout est aux Écoliers couchette et matelas.
Un honnête homme en pareil cas
Aurait fait un saut de vingt brasses.
Près de là tout heureusement
La Fortune passa, l’éveilla doucement,
Lui disant : mon Mignon, je vous sauve la vie.
Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.
Si vous fussiez tombé, on s’en serait pris à moi ;
Cependant c’était votre faute.
Je vous demande de bonne fois
Si cette imprudence si haute
Provient de mon caprice. Elle part à ces mots.
Pour moi, j’approuve son propos.
Il arrive rien dans le monde
Qu’il ne faille qu’elle en réponde
Nous la faisons de tous échos.
Elle est prise à garant de toutes aventures.
Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures ;
On pense en être quitte en accusant son sort.
Bref la Fortune a toujours tort.
La Fontaine, Fables, VI,11, édition Jean-Paul
Collinet, Pléiade/Gallimard, 1991, p. 337.
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29/06/2026
La Fontaine, Fables

Le chien qui lâche sa proie pour l’ombre
Chacun se trompe ici-bas.
On voit courir après l’ombre
Tant de fous, qu’on n’en sait pas
La plupart du temps le nombre.
Au Chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.
Ce Chien, voyant sa proie en l’eau représentée
La quitta pour l’image, et pensa se noyer ;
La rivière devint tout à coup agitée.
À toute peine il regagna les bords
Et n’eut ni l’ombre ni le corps.
La Fontaine, Fables, VI, 17, édition Jean-Paul Collinet,
Pléiade/Gallimard, 1991, p. 413.
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28/06/2026
La Fontaine, Fables, VI, 7

Le Mulet se vantant de sa généalogie
Le Mulet d’un prélat se piquait de noblesse,
Et ne parlait incessamment
Que de sa Mère la jument,
Dont il contait mainte prouesse.
Elle avait fait ceci, puis avait été là.
Son fils prétendait pour cela
Qu’on le dût mettre dans l’Histoire.
Il eût cru s’abaisser servant un Médecin.
Étant devenu vieux on le mit au moulin.
Son père l’Âne alors lui revint en mémoire.
Quand le malheur ne serait bon
Qu’à mettre un sot à la raison,
Toujours serait-ce à juste cause
Qu’on le dit bon à quelque chose.
La Fontaine, Fables, VI, 7, édition Jean-Paul
Collinet, Pléiade/Gallimard, p. 389.
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27/06/2026
La Fontaine, Fables, Le Renard et le Buste

Le Renard et le Buste
Les Grands, pour la plupart, sont masques de théâtre :
Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.
L’Âne n’en sait juger que par ce qu’il voit.
Le Renard au contraire à fond les examine,
Les tourne de tous sens ; et quand il aperçoit
Que leur fait n’est que bonne mine,
Il leur applique un mot qu’un Buste de héros
Lui fit dire fort à propos.
C’était un buste creux, et plus grand que nature.
Le. Renard, en louant l’effort de la sculpture :
Belle tête, dit-il, mais de cervelle point.
Combien de grands Seigneurs sont Bustes en ce point !
La Fontaine, Fables, IV, 14, édition Jean-Paul Collinet,
Pléiade/Gallimard, 1991, p. 279.
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26/06/2026
La Fontaine, Fables

Les deux Taureaux et une Grenouille
Deux taureaux combattaient à qui possèderait
Une Génisse avec l’empire.
Une grenouille en soupirait.
Qu’avez-vous ? se mit à lui dire
Quelqu’un du peuple coassant.
Et ne voyez-vous pas, dit-elle,
Que la fin de cette querelle
Sera l’exil de l’un ; que l’autre le chassant
Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?
Il ne règnera plus sur l’herbe des prairies,
Viendra dans nos marais régner sur les roseaux,
Et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,
Tantôt l’une, et puis l’autre, il faudra qu’on pâtisse
Du combat qu’a causé Madame la Génisse.
Cette crainte était de bon sens ;
L’un des taureaux en leur demeure
S’alla cacher à leurs dépens.
Il en écrasait vingt par heure.
Hélas ! on voit que de tout temps
Les petits ont pâti des sottises des grands.
La Fontaine, Fables, II, 4, édition Jean-Pierre Collinet,
Pléiade/Gallimard, 1991, p. 121.
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25/06/2026
La Fontaine, Le Lion abattu par L'Homme

Le Lion abattu par l’Homme
On exposait une peinture
Où l’artisan avait tracé
Un Lion d’immense stature
Par un seul homme terrassé.
Un Lion en passant rabattit leur caquet.
Je vois bien, dit-il, qu’en effet
On vous donne ici la victoire.
Mais l’Ouvrier vous a déçus :
Il avait liberté de feindre.
Avec plus de raison nous aurions le dessus,
Si mes Confrères savaient peindre.
La Fontaine, Fables, III, 10, édition Jean-Paul
Collinet, Pléiade/Gallimard, 1991, p. 201.
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23/06/2026
La Fontaine, L'ivrogne et sa femme

L’ivrogne et sa femme
Chacun a son défaut où toujours il revient :
Honte ni peur n’y remédie.
Sur ce propos d’un conte il me souvient :
Je ne dis rien que je n’appuie
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus
Altérait sa santé, son esprit et sa bourse.
Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course
Qu’ils sont au bout de leurs écus.
Un jour que celui-ci plein du jus de la treille
Avait laissé ses sens au fond d’une bouteille,
Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.
Là les vapeurs du vin nouveau
Cuvèrent à loisir. À son réveil il treuve
L’attirail de la mort à l’entour de son corps.
Un luminaire, un drap des morts.
Oh ! dit-il, qu’est ceci ? Ma femme est-elle veuve ?
Là-dessus, son Épouse en habit d’Alecton
Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,
Vient au prétendu mort, approche de sa bière,
Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.
L’époux alors ne doute en aucune manière
Qu’il ne soit citoyen d’Enfer.
Quelle personne es-tu, dit-il à ce fantôme.
Le cellerière du royaume
De Satan, reprit-elle, et je porte à manger
À ceux qu’enclôt la tombe noire.
Le mari repart sans songer :
Tu ne leur portes rien à boire !
La Fontaine, Fables, III, 7, édition Jean-Paul Collinet,
Pléiade/Galimard, 1991, p. 197.
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22/06/2026
La Fontaine, Fables

Le vieux chat et la jeune souris
Une jeune souris de peu d’expérience
Crut fléchir un vieux Chat implorant sa clémence,
Et payant de raison le Raminagrobis :
Laissez-moi vivre : une Souris
De ma taille et de ma dépense
Est-elle à charge en ce logis ?
Affamerai-je, à votre avis
L’Hôte et l’Hôtesse, et tout leur monde ?
D’un grain de blé je me nourris
Une noix me rend toute ronde.
À présent je suis maigre : attendez quelque temps
Réservez ce repas à Messieurs vos Enfants.
Ainsi parlait au Chat le Souris attrapée.
L’autre lui dit : Tu t’es trompée
Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?
Tu gagnerais autant de parler à des sourds.
Chat et vieux pardonner ? cela n’arrive guères.
Selon ces lois descends là-bas,
Meurs, et va-t’en tout de ce pas
Haranguer les sœurs Filandières.
Mes enfants trouveront assez d’autres repas.
Il tint parole ; et pour ma fable,
Voici le sens moral qui peut y convenir :
La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir.
La vieillesse est impitoyable.
La Fontaine, Fables, XII, 5, édition Jean-Pierre Collinet,
Pléiade/Gallimard, 2021, p. 771.
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20/06/2026
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans ces ténèbres noires

Sonnet
Qu’il est dommage que ton existence,
ce qu’elle est devenue pour moi, la mienne,
n’ait pu le devenir pour toi aussi.
… Combien de fois dans le vieux terrain vague
n’ai-je lancé dans le cosmos des câbles
mon sou de cuivre armorié, dans un
effort désespéré pour magnifier
l’instant de communication. Hélas
à celui qui ne sait à lui tout seul
remplacer l’univers, que reste-t-il
que de faire tourner le vieux cadran
comme un spirite fait tourner les tables,
jusqu’à ce qu’un fantôme fasse écho
aux derniers pleurs de l’appel dans la nuit.
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans
ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,
édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,
2026, p. 30.
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