25/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Oiseau tempête, diablotin déluré —
La forêt en furie t’attend !
Leurs frères couronnes hissées dans les nuages,
Ce sont les frères qui feront rage !
Tu n’entends plus la voix de ton chagrin
Quand ils entonnent un chant farouche
Et agitent leurs branches dans le ciel turbulent.
Oh ces frères ! Pattes dressées,
Ils ébouriffent follement leurs aiguilles.
Oiseau-tempête, tendre rêveur,
Tu attrapes les étoiles,
Dans les travées des sapinières…
Tu ramasses des airelles rubis
Dans les filets de ta merveilleuse idiotie
Et répands les perles de canneberge
En larges tapis, puis relâches vers le ciel
Ce que ton œil saisit.
Si tu écartes un peu les doigts
Un flocon de chaude lumière
S’en échappera.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction
Jean-Baptiste Para, Æncrages & Co, 2025, p. 55.
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24/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Le monde était aussi simple et doux qu’une colombe. Si on l’avait caressé, il aurait pris son vol.
Mais il a été attelé à la charrue, jeté aux fers, il est devenu une place de négoce et de supplice commercial pour les pacifiques, les simples d’esprit et les cœurs aimants.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages & Co, 2025, p. 39.
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23/01/2026
Images de Venise et alentours
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22/01/2026
Dominique Quélen, Matière : recension

Certaines contraintes d’écriture (le sonnet, le dizain par exemple), d’abord propres à telle époque, ont été et restent des cadres commodes et qui les a adoptées en a fait usage à son gré, les sonnets de Baudelaire sont éloignés de ceux de Nerval. On sait qu’il est toujours possible de proposer d’autres contraintes que celles existantes ; Georges Perec, par exemple, s’est passé de la lettre /e/ dans La disparition, ce qui entraînait une cascade de modifications : le lecteur a affaire alors à une autre langue que celle qu’il pratique. Dominique Quélen, dans Matière comme dans plusieurs de ses livres, lui aussi invente des règles et, ce faisant, construit une langue à l’intérieur de la langue commune.
Le livre compte 8 ensembles de proses titrés ; le premier, "Écrire petit", ouvre une boucle qui se referme avec "Le langeage" : titres en miroir, chacun ayant un double sens : double sens de « petit » dans le premier titre, le second marquant que le corps, dès le début (dans les langes) ne peut être séparé du langage. La construction est rigoureuse : on lit deux séries de 24 poèmes avec deux poèmes par page de longueur sensiblement égale (peut-être faudrait-il s’assurer du nombre de signes…) et séparés par un blanc de dimension à peu près équivalente ; elles sont suivies, titrés "Bancals et malaisants", de 24 poèmes imprimés en continu, chacun avec un titre apparemment descriptif. Suivent deux ensembles construits comme les deux premiers, avant "Deux fois douze douzains de dodécasyllabes, mis en prose", donc encore 24 poèmes différents des premières séries mais liés à la troisième dont le titre de chaque poème est un dodécasyllabe, comme "Qui perd un frère ou une sœur n’a pas de nom" ; on retrouve ensuite la première configuration, deux fois 24 poèmes. On obtient ainsi la forme AABAABAA.
Cette enquête autour de la forme pourrait être poursuivie ; on note par exemple que dans un poème, certains nombres sont liés au nombre 24 et un mot à un terme de poésie ; ainsi, à propos d’un mort, « tu es rangé dans un cube. Une boîte. Un mètre douze de côté » ; on lit aussi un renvoi au jeu des nombres à propos d’une « course parfaite » : « deux séries de douze foulées chacune ». L’une des caractéristiques de Matière est justement de mettre en évidence l’« équilibre instable » (p. 72, 89) des choses du monde, instabilité d’autant plus visible qu’elle s’oppose à la fermeté de la forme. La matière elle-même fuit sous les pas ; l’eau plus ou moins stagnante est présente jusqu’à la fin du livre (« un pied s’enfonçait dans la vase », 116). Le langage lui-même, malgré l’apprentissage (« Parler, l’habitude une fois prise en demeure »), peut perdre à tout moment son équilibre ; il suffit d’une lettre, d’un son pour que les choses basculent, que l’on passe d’une matière à l’autre, que plus rien ne soit reconnaissable, « se confondent l’orge et l’orange, l’orage ». Il suffit alors de se demander comment épeler un mot pour saisir la relation étroite avec « peler » (une orange) », soit engager une destruction. Les mots semblent même interchangeables, au moins quand la construction du corps n’est pas achevée, « le vocabulaire enfantin […] colle et remplace les plaies par de la peau ».
Cependant, ce qui ressemble à un jeu formel est lié à ce qu’est le poème :
De mélose tirant mélope, tu inventes mélopement / qui se met à vivre. Une fois les règles de la langue et / du vivant définitivement enfreintes, tu n’as plus à les / inventer, de mélopée te vient mélope avec naturel. / Tu es là-dessous où les vers se font / naturellement / langue, poème à l’intérieur de la langue, chant / mêlant invention et opérations de langage.
Invention : le poème met en mots et fait donc exister ce qui n’est pas, créant avec la langue et ajoutant à ce qui est, « on franchit d’un bond ce ruisseau qui n’y était pas hier ». La langue autorise la transformation du monde en y introduisant chaque fois que nécessaire « la chose manquante », bien que non visible puisque seulement de mots. Chacun ayant un usage particulier de la langue commune, a sa « propre langue », chacun pourrait faire « d’une phrase un vers, d’un vers un poème ». Une quasi définition de ce qu’est un poème insiste sur cette particularité irréductible, « Poème = un entre-deux de langue = un écart = un langage et non un extrait seulement du langage » ; il s’agit bien d’un "espace" créé dans la langue, qui implique que l’on se retire des règles communes, que par exemple « le corps de la phrase » exprime « par sa torsion comme un linge enveloppe un bras ». C’est dire que la syntaxe normative n’est pas de mise, qu’on use de répétitions, des sens multiples d’un mot, etc., et la confusion des sons révèle parfois l’essentiel : dans ces vers « Quand l’œuvre que ceci cela, / l’œuvre de ta vie, on entend l’œuf c’est comme ça » — l’œuf, image de l’origine d’une vie, et l’œuvre aboutissement.
C’est là encore une image du double, ou plutôt d’une figure et de son reflet, qui court d’un bout à l’autre de Matière quand il s’agit du corps, de la symétrie des membres notamment. Mais aussi des pronoms, je/tuinterchangeables, ou des frères dont l’un disparaît, « Tout le monde perd un frère, ou / soi-même on est le frère perdu. C’est très commun. » L’identité elle-même, ou plutôt ce qui socialement donne à chacun sa place, n’est pas entière, « Cette chose. Mon nom, dis-tu. Cette chose trouée au milieu. » L’unité est impossible dans le réel : chaque fois que l’on s’avance c’est pour être devant un trou ; cette image insistante envahit le livre et, pour commencer, elle est attachée à ce qui permet justement de la parler : « Voici ce qui tombe une première fois de la bouche en / accompagnant la parole encore informulée : un trou. » Bouche aussi comme trou, « trou du poème », phrase comme un corps, corps comme un sac et auparavant dans un « pochon ventral » où l’on se trouve « noué, absorbé dans la tâche obscure d’en sortir ». Parmi d’autres motifs, la mort s’impose dès les premières pages avec un noyé et un chien crevé et l’on apprendra que « C’est sain, c’est simple, c’est normal d’être mort ».
À la suite des poèmes, une note indique au lecteur qu’un autre volume complètera un triptyque commencé avec Une quantité discrète (Rehauts, 2022) — le projet relancerait ce qui semblait achevé avec le dernier poème : c’est la fin du double devenu un, de l’image et de son reflet, et tout se ferme avec le mot « rien ».
Dominique Quélen, Matière, Flammarion/poésie, 2025, 134 p., 18 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 17 novembre 2025.
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21/01/2026
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens

Les allumettes
J'ai frotté ensemble toutes les allumettes Minerva pour plonger mon regard plein d’ennui dans leur éclair de souffre, de bleu et d’or.
Mes collègues de bureau se sont précipités vers moi, alarmés par ce gaspillage.
Je m’attendais à ce qu’ils me tâtent le pouls.
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens, Rehauts, 2025, p. 51.
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20/01/2026
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens

Averse
Le frottoir de l’averse a donné un leste coup de neuf au paysage : il a lavé le visage des maisons, ravivé les montagnes pâlies.
Même l’air est net. On apprécie maintenant toutes les nuances de vert.
Jeunes villageoises vêtues pour une fête, les maisons font ensemble un tissu de carrés, de rectangles de toutes les couleurs. Ce jaune ! L’ingénuité de ce bleu !
Au levant, une lampe au magnésium éblouit la scène.
Les toits miroitent.
Là où il y avait une ride, la montagne laisse paraître un fil d’argent.
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens, traduction de l’italien Jean-Baptiste Para, éditions Rehauts, 2025, p. 55.
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19/01/2026
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens

Les lichens
(…) ce qui m’émeut le plus c’est leur force de vie. Ils sont si nombreux à se disputer le moindre espace ! Divers par leur forme, leur couleur, leur allure et, pour la science, leur espèce (donc par leur genre, leur famille, leur tribu…), ils se serrent sur le même petit morceau d’écorce ou de pierre et foisonnent au point d’être contraints de se chevaucher ou de s’envahir tour à tour. Et plus bouleversante est la fécondité grâce à laquelle, dans cette foule, ils trouvent le moyen de se garantir une descendance, se couvrant — jusqu’à disparaître dessous – de cupules ou de verrues, ou d’autres réserves de semences gages d’avenir : une fécondité qui, si la nature ne la bornait pas, finirait par habiller et bigarrer la terre.
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens, traduction de l’italien Jean-Baptiste Para, Rehauts, 2025, p. 37.
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18/01/2026
Philippe Jaccottet, Tâches de soleil et d'ombre

L’Adagio du quatuor opus 59 n°2 de Beethoven, ce mouvement — mais d’autres mouvements lents des quatuors, aussi bien, sans doute — faisant penser à des montagnes, telles que je commence à les redécouvrir dans ma mémoire, ou encore telles que je les ai vues lors d’un récent voyage en Suisse, au-delà du lac de Neuchâtel, avec ce Mont-Blanc lointain et royal : lignes très hautes s‘entrecroisant, versants à la texture diverse, éclats de glace.
Philipe Jaccottet, Tâches de soleil ou d’ombre, Le Bruit du temps, 2013, p. 139.
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17/01/2026
Philippe Jaccottet, le dernier livre de Madrigaux

Les ruisseaux se sont réveillés.
La voix moins claire s’entrelace à la plus claire
comme se tressent leurs rapides eaux.
Pour qu’on me lie avec des liens pareils,
je veux bien tendre les deux mains.
Ainsi lié, je me délivre de l’hiver.
Philippe Jaccottet, Le dernier livre de Madrigaux,
Gallimard, 2921, p. 23.
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16/01/2026
Oiseaux
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15/01/2026
Cole Swensen, Et, et, et

Sculptée
Je songe que chaque lettre plutôt que d’être construite en défiant un mur de silence, est en réalité sculptée dans un bloc de son solide, et créée par soustraction minutieuse, ciselage méticuleux, réduction à l’essentiel à l’aide d’outils de plus en plus fins — et les débris rejetés, les chutes comme les trous dans le e et le p sont recyclés pour servir plus tard de ponctuation.
Cole Swensen, Et, et, et, traduction Maïtreyi et Nicolas Pesquès, 2ditiond Cori, 2025, p. 64.
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14/01/2026
Cole Swensen, Et, et, et

Redéfinir
Peut-on dire de toutes les définitions qu’elles demandent une constante adaptation, extension et reconsidération ? Ou bien cela ne vaut-il que pour celles du monde de l’art ? Ou bien que pout la définition du mot lyrique, que l’on doit toujours et de plus en plus considérer comme poussé vers la dissolution du sens dans les sens, dissolvant de plus en plus les qualités abstraites et référentielles du langage dans celles de sa matérialité et de sa sensualité, en commençant par sa dissolution dans le son, ce que bien sûr les poètes font souvent déjà, puis dans la vue, et de là dans tous les autres sens — odorat, goût, marche, etc.
Cole Swesen, Et, et, et, traduction Maïtreyi et Nicolas Pesquès, éditions Corti, 2025, p. 85.
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13/01/2026
Cole Swensen, Et et et

Jeu
J’y pense au sens où l’on pourrait dire Il y a trop de jeu dans ce volant — trop de marge d’errance à gauche comme à droite — on pourrait déraper ; on ne tient pas la route. En ce sens ça me fait penser au jeu inhérent aux mots — l’embardée d’un nom dans un verbe qui peut l’expédier encore plus loin, n’importe où, dans n’importe quelle partie du discours. Et le voilà parti, se précipitant dans le vide, pensant Mais je viens sjuste de vérifier la parallélisme et puis Mais le parallélisme n’a rien à voir avec ça.
Cole Swensen, Et et et, traduction de l’anglais Maïtreyi et Nicolas Pesquès, éditions Corti, 2025, p. 90.
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12/01/2026
Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej

Mon chardonneret, je redresse la tête,
ensemble nous contemplons le monde :
jour d’hiver, piquant comme une bale de blé,
dans ta prunelle est-il aussi raide ?
La queue en barque, le plumage noir jaune,
et sous le bec infuse le rouge —
sais-tu à quel point, toi le chardonneret,
à quel point dandy tu te pavanes ?
Mais quelle espèce d’air vente sous ton crâne :
du rouge et du noir, du blanc, du jaune !
là et là en alerte il ouvre l’œil, l’ouvre !
pas même un seul regard — envolé.
1936
Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej, dans
Œuvres poétiques, traduction Jean-Claude Schneider,
Le Bruit du temps / La Dogana, 2018, p. 485
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11/01/2026
Ossip Mandelstam, poèmes non rassemblés

Comme en haute montagne, d’une fissure,
ruisselle, avec des goûts contrastés,
une eau à demi dure, à demi douce, duplice —
ainsi, pour en réalité expirer,
mille fois pas jour je perds l’habituelle
liberté de souffle et conscience du but.
1933
Ossip Mandelstam, Poèmes non rassemblés,
dans Œuvres poétiques, traduction Jean-Claude
Schneider, Le Bruit du temps / La Dogana,
2018, p. 440.
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