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06/04/2018

Maine de Biran, Journal intime

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17 mai 1815.

 

J’ai éprouvé ce soir, dans une promenade solitaire, faite par le plus beau temps, quelques éclairs momentanés de cette jouissance ineffable que j’ai goûtée dans d’autres temps et à pareille saison, de cette volupté pure, qui nous semble arracher à tout ce qu’il y a de terrestre, pour nous donner un avant-goût du ciel. La verdure avait une fraîcheur nouvelle et s’embellissait des derniers rayons du soleil couchant ; tous les objets étaient animés d’un doux éclat ; les arbres agitaient mollement leurs cimes majestueuses ; l’air étaient embaumé, et les rossignols se répondaient par des soupirs amoureux auxquels succédaient les accents du plaisir et de la joie. Je me promenais lentement, dans une allée de jeunes platanes, que j’ai plantés il y a peu d’années. Sur toutes les impressions et les images vagues, infinies, qui naissaient de la présence des objets et de mes dispositions, planait ce sentiment de l’infini qui nous emporte quelquefois vers un monde supérieur aux phénomènes […].

 

Maine de Biran, Journal intime, Plon, 1927, p. 153.

05/12/2014

Conversations de Gœthe avec Eckermann

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                                  Gœthe par Josef Stieler

 

Francfort, samedi 24 avril 1830

 

   Vers onze heures, j'ai fait une promenade autour de la ville et par les jardins, du côté du mont Taunus. Je me suis délecté à la vue de ce beau pays et de cette superbe végétation. Avant-hier, à Weimar, les arbres étaient encore en plein bourgeonnement ; ici, j'ai trouvé les pousses des châtaigniers longues d'un pied, et d'un quart de coudée celles des tilleuls ; la frondaison des bouleaux était d'un vert sombre, les chênes avaient tous leurs bourgeons éclatés. J'ai vu l'herbe déjà haute d'un pied ; aux portes de la ville, je rencontrai des jeunes filles qui rapportaient de lourds paniers remplis d'herbe.

   J'ai marché à travers les jardins pour jouir d'une vue plus libre sur le Taunus. Il soufflait un vent plutôt vif, les nuages, venant du sud-ouest, filaient dans la direction du nord-ouest et projetaient leurs ombres sur la montagne. Entre les jardins, j'ai vu des cigognes se poser et repartir, ce qui, éclairé par les rayons du soleil entre les nuages blancs et le ciel bleu, offrait un bel aspect et complétaient le caractère du paysage. À mon retour, j'ai croisé en passant sous la Porte un troupeau de belles vaches, noires, brunes, blanches, tachetées, au poil lisse et brillant.

 

Conversations de Gœthe avec Eckermann, traduction de Jean Chuzeville, préface de Claude Roëls, Gallimard, 1983 [1949], p. 346-347.

09/09/2014

Emily Jane Brontë, Poèmes (1836-1846), traduction Pierre Leyris

Emily Jane Brontë,  Poèmes, Pierre Layris, amour, nuage, promenade, mort

            Viens-t’en avec moi

 

Viens-t’en avec moi

Il n’est plus que toi

Dont mon cœur puisse se réjouir ;

Nous aimions par les nuits d’hiver

Errer dans la neige :

Si nous renouvelions ces vieux plaisirs ?

Noires et folles, les nuées

Tachent d’ombre, là-haut, les terres élevées

Comme elles faisaient autrefois,

Et ne s’arrêtent que là-bas,

À l’horizon confusément amoncelées,

Tandis que les rayons de lune

Si prestement luisent et fuient

Qu’à peine pouvons-nous dire qu’ils ont souri.

 

Viens avec moi — viens te promener avec moi ;

Nous étions bien plus autrefois,

Mais la Mort nous a dérobés nos compagnons

Comme le Soleil la rosée ;

Oui, la Mort les a pris un à un, nous laissant

Tous deux seuls désormais ;

Aussi mes sentiments se voudraient-ils aux tiens

Nouer étroitement, n’ayant d’autre soutien.

 

 

« Non, ne m’appelle pas, cela ne saurait être ;

L’Amour serait-il si constant ?

La fleur de l’Amitié peut-elle dépérir

Pour revivre après de longs ans ?

Non, quand même le sol est humide de larmes

Et si belle qu’elle ait pu croître ;

Car la sève une fois tarie, son flux vital

Ne s’épanchera jamais plus :

Mieux encore que ne fait l’étroit cachot des morts

La Terre sépare le cœur des hommes. »

 

                                                          [Printemps 1844]

 

                   Come, walk with me

 

Come, walk with me ;

There only thee

To bless my spirit now ;

We used to love on winter nights

To wander throw the snow.

Can we not woo back old delights ?

The clouds rush dark and wild ;

They fleck with shade our mountain heights

The same as long ago,

And on the horizon rest at last

In looming masses piled ;

While moonbeams flash and fly so fast

We scarce can say they smiled.

 

Come, walk with me — come, walk with me ;

We were not once so few ;

But Death has stolen our company

As sunshine steals the dew :

He took them one by one, and we

are left, the only two ;

So closer would my feelings twine,

Because they have no stay but thine.

 

 

« Nay, call me not ; it may not be ;

Is human love so true ?

Can Friendship’s flower droop on for years

And then revive anew ?

No ; though the soil be wet with tears,

How fair soe’er it grew ;

The vital sap once perished

Will never flow again ;

And surer than that dwelling dread,

The narrow dungeon of the dead,

Time parts the hearts of men. »

 

                                                   [Spring 1844]

 

Emily Jane Brontë,  Poèmes (1836-1846), choisis

et traduits d’après la leçon des manuscrits par

Pierre Leyris, édition bilingue, Poésie / Gallimard,

1963, p. 144-147.