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05/11/2014

René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit

              René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit,rélité, enchantement, gouffre, solitude, mer, rêve

Venelles dans l'année 1978

 

   Nous nous avançons devant la haie d'une double réalité : la première est la plus coûteuse (la vie continuellement allumée et qui monte jusqu'à la fleur), la seconde est supposée nulle puisqu'elle n'a pouvoir que de lentement nous déshabiller et de nous réduire en poudre. L'avantage de la première sur la seconde est de se savoir fiable, de n'être pas aveugle, de mentir comme elle respire, l'enchantement consommé.

 

   On ne partage pas ses gouffres avec autrui, seulement ses chaises.

 

   Elle ne peut se souffrir seule, l'épouse de l'espoir, serait-ce dans un bain de vagues. Mais sur le berceau convulsé de la mer, elle rit avec les écumes.

 

   La terre prête filles et fils au soleil levant puis les reprend la nuit venant. Leur repas du soir expédié, la cruelle les presse de s'endormir, consentant chichement quelques rêves.

 

René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit, Gallimard, 1979, p. 61.

© Photo Jacques Robert (Gallimard)

11/10/2013

Pierre Reverdy, La Lucarne ovale

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                  Les vides du printemps

 

En passant une seule fois devant ce trou j'ai penché mon front

Qui est là

Quel chemin est venu finir à cet endroit

Quelle vie arrêtée

Que je ne connais pas

 

Au coin les arbres tremblent

Le vent timide passe

L'eau se ride sans bruit

Et quelqu'un vient le long du mur

On le poursuit

 

J'ai couru comme un fou et je me suis perdu

Les rues désertes tournent

Les maisons sont fermées

Je ne peux plus sortir

Et personne pourtant ne m'avait enfermé

 

J'ai passé des ponts et des couloirs

Sur les quais la poussière m'aveugle

Plus loin le silence trop grand me fit peur

Et bientôt je cherchais à qui je pourrais demander mon chemin

 

On riait

Mais personne ne voulait comprendre mon malheur

Peu à peu je m'habituais ainsi à marcher seul

Sans savoir où j'allais

 

Ne voulant pas savoir

Et quand je me trompais

Un chemin plus nouveau devant moi s'éclairait

 

Puis le trou s'est rouvert

Toujours le même

Toujours aussi transparent Et toujours aussi clair

 

Autrefois j'avais regardé ce miroir vide et n'y avais rien vu

Du visage oublié à présent reconnu

 

Pierre Reverdy, La Lucarne ovale, dans Œuvres complètes, tome I,

édition préparée, présentée et annotée par Pierre-Alain Hubert,

 

"Mille et une pages", Flammarion, 2010, p. 80-81.