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19/01/2015

Pierre Jean Jouve, En Miroir

 

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                                       De la poésie

 

     Poésie, art de « faire ». Selon cette définition qui remonte à la science des Anciens, la Poésie tient sous son influence, par rayons droits ou obliques, tous les autres arts de l’homme. Faire veut dire : enfanter, donner l’être, produire ce qui, antérieurement à l’acte, n’était pas. Mais l’esprit qui formule une réalité aussi fondamentale ne peut s’empêcher de la contredire, par une nuance opposée ; sans doute parce que, comme l’amour, la Poésie est soumise à une secrète interdiction. La Poésie, qui est pour les uns la chose la plus nécessaire, peut être aux yeux de beaucoup la chose la plus décriée.

     La Poésie est rare. Si elle paraît avoir passé, au cours de son histoire, par tous les rôles et travestissements, ici discours et là ornement, simple convention de cour ou de salon, c’est que, comme toute acte « inventeur », elle est rare.

     La Poésie est l’expression des hauteurs du langage.

     Elle ne repose pas sur un nombre d’éléments sensibles comme la Musique. Embrassant par l’image, fruit de la mémoire, la totalité du monde virtuel, l’univers — elle est établie sur le mot, signe déjà chargé de sens complexe, et touchant une quantité incertaine du réel.

     Univers : l’extérieur comme l’intérieur, la pensée comme la rêverie et tout l’instinct, hier et demain, ce qui est défini et ce qui ne saurait être défini.

 

Pierre Jean Jouve, En Miroir (1954, édition revue en 1970), dans Œuvre, II, édition établie par Jean Starobinski, Mercure de France, 1987, p. 1055-1056.

26/02/2014

Paul de Roux, Entrevoir , préface de Guy Goffette

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              Verger abandonné

 

La mousse du vieux poirier

patiente et douce murmure :

« Ne bougez pas »

et la solidité du bois

du bon vieux tronc

est douceur aussi

et sûr appui.

 

 

                Stèle pour un corbeau

 

Lui aussi menait sa vie, ce corbeau

dont je n'ai vu que le cadavre efflanqué

les plumes noires collées à la terre gluante

sous la frondaison des châtaigniers en fleurs

— c'était en mai. Ce matin de septembre

parmi les premières bogues chues

je ne retrouve pas une plume.

Mais tandis que je bats les feuilles mortes, soudain

dans le bois de la Montagne de Reims

un croassement s'élève, comme en écho

à ma rêverie mélancolique.

 

Paul de Roux,  Entrevoir suivi de Le front contre la vitre et de La halte obscure, préface de Guy Goffette, Poésie / Gallimard, 2014, p. 98, 105.

05/01/2013

Marie Étienne, Le Livre des recels

Marie Étienne, Le Livre des recels, la laide, rêverie

Journal sans bords, 1975-1978

 

1                                                                                 LA LAIDE

 

   Amère, amère. Retombée de citron. Elle est celle qui s'éprend de l'heure reine tôt vécue.

 

   Et marcher dans cette ouate imbibée, quel retard !

Les arbres sans racines se sont trompés de terre, leurs feuilles s'engloutissent, s'engloutissent, n'ayant rien d'autre à espérer. Les pierres sont devenues montagnes, elles-mêmes devenues carnaval incertain que chacun se balance à la tête.

 

   « Ma rivière calme dans sa fête, l'air carnassier, Mère des Trois Pays, ça cogne dans ta tête, tu crois que c'est à la fenêtre.

   Va-nu-pieds sur la digue, sur la digue don daine, tu traînes, corps vautré.

   Sang coulé n'a pas d'odeurs, le tien si car de menstrues.

   Les comptines sont là pour toi, crevasses en sus. »

 

  2

 

   Un homme a sa fenêtre compte les notes disposées sur les fils électriques, tandis qu'un train, si train il y a, refuse sa chanson aux moines paysans qui déversent aux champs leurs surplus de prières ; tandis que les gendarmes prennent la cuisinière en flagrant délit de masturbation.

 

   Ça c'est un à-côté, rien de commun avec la laide, qui s'enfuit en cachant sa pensée, toute rouge dressée, et poursuivie par des soldats casqués en vue de ce travail.

 

   Revêches sont les cerisiers, les épaules, les villages.

 [...]

 Marie Étienne, Le Livre des recels, Poésie / Flammarion, 2011, p. 121-122.