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20/06/2015

Erich Fried, La Démesure de toutes choses

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                     Valeur durable de la littérature

 

   On demandait à un écrivain allemand qui n’avait pas mauvaise opinion de lui-même s’il aimerait changer sa place avec celle du président des États-Unis.

   « D’un côté, oui, dit-il enfin. Si on considère les choses à court terme, j’aurais même le devoir de faire l’échange. On éviterait presque à coup sûr une guerre atomique. Des centaines de milliers d’êtres humains qui sont aujourd’hui menacés resteraient en tous cas en vie. Même contre la faim en Aise, an Afrique et en Amérique du Sud, je saurais faire mieux que simplement promouvoir la libre économie de marché. Mais d’un autre côté... » Il secouait la tête, plein de scrupules.

   « Quoi, d’un autre côté ? lui avons-nous demandé. Qu’est-ce qui pourrait encore contrebalancer cela ? »

   Il nous a regardés longuement : « Ce n’est pas du tout aussi simple. Considérez donc : cet homme serait du coup écrivain à ma place. Imaginez les écrits qu’ils concocterait, et certainement qu’il publierait, dans sa soif d’un vaste public. Je le sais, la littérature n’a pas un effet aussi immédiat que les bombes atomiques, en revanche son action en est plus durable, se prolongeant souvent pendant des siècles. Non, il est impossible de se représenter quel genre de malheur il en sortirait à long terme. »

   Nous l’avons quitté, un espoir en moins.

 

Erich Fried, La Démesure de toutes choses, traduit de l’allemand par Pierre Furlan, Actes Sud, 1984, p. 80-81.

08/03/2015

Luc Bénazet, Articuler

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Dialectes, jargons, parlers de pauvres et de riches

(Pier Paolo Pasolini), —

 

         Quelle division des parlers est simple, lorsqu’un groupe est divisé simplement, —

 

Si une communauté humaine avait multiplié

les divisions en elle, divisions

multiples mais complexes, nous pourrions la même

la même typologie des parlers  

(un état de langue particulier

est aliénable. Une langue de pouvoir le domine et

obtient sa disparition :

disparaît la dimension affirmative,

disparaît la forme particulière .)

 

             Mais donner sa force, mais la perdre, non pas

en pure perte : quelque chose autre advient à un autre que soi, —

 

              sa force grandit, un rapport à lui

s’établit. Un voile

aura recouvert ce qui nous sépare d’un autre que soi, —

nous nous parlons ! À l’instant

une langue semblant commune

est disposée.

 

Disons : des objets singuliers s’imposent

à chacun, avec eux, les parlers

dont ils contraignent

l’état. Et

sont des objets généreux, pour tous

(...)

 

Luc Bénazet, Articuler, nous, 2015, p. 13-14.

15/04/2014

Georges Lambrichs (1917-1992), Les rapports absolus

       

                   georges lambrichs,les rapports absolus,mensonge,couple,vie ordinaire,tricherie,échange

                              Le mensonge à refaire

 

   Mon malaise est affichage. Comme si je ne protégeais pas mon intériorité en lui ménageant les artifices, les marches de mes actes, parfois le secret, de toute manière le mystère de ce que je suis amené à faire. Comme si mes liaisons avaient été des empêchements, des calculs, des choix, des impostures. L'amour n'est pas qu'échange, il est sacrificiel. Et puisqu'il vaut mieux que je déclare ce qui à mes yeux prendrait trop d'importance à être tu, je ne me sens actuellement aucune aptitude aux adhésions par accolement. Mon univers personnel est une opacité qui ne se partage pas, et surtout pas avec les sources de lumière et de raison qui s'écoulent chez nos femmes à l'endroit de quelque régime glandulaire. Le circuit de toute vie maritale est un luxe d'une insoutenable négligence.

   Que peut bien me faire, dés lors, celle qui, sans éclat, me regarde ? ou m'accompagne, comme on dit, dans mes pensées, dans mon avidité, dans mon pathétique ? Celle qui me demande à boire, à l'aimer, à rencontrer mes amis, à vivre nue, à partir pour la mer, à faire un feu, à l'étreindre, qui calcule mon argent, qui m'en apporte ? Celle qui me demande ce que je fais pour le savoir ? Et ce que je pense pour rien. Il faut croire, n'est-ce pas, qu'elle est vraiment ce qu'elle dit. Elle parle du sens de sa vie. Alors que le sens de la mienne, évidemment, est celui d'être coupé de ce qui me décide à inventer d'autres rapports avec le monde.

   Comme si je ne connaissais plus que la passion de trahir ce que j'ai sous la main qui me plaît, qui somnole fraîchement.

   C'est le moment de quelque grande tricherie attendue par ceux qui ne coïncident pas avec la vérité de l'histoire parce qu'ils ont trouvé le moyen de séduire.

   Il ne s'était agi pour eux, à première vue, que de se cacher.

 

Georges Lambrichs, Les rapports absolus, collection Métamorphoses, Gallimard, 1949, p. 61-63.