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14/02/2021

Julien Gracq, Nœuds de vie

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Photo Jacques Boislève, Gracq à Florent-le-Viel

Chaque année voit s’amaigrir et s’étioler autour des bourgs les jardins potagers qui leur faisaient une tendre ceinture verte, bénignement gonflée de sucs comestibles. Le Français de 1978, qui consent encore, comme l’Américain, à pousser la tondeuse sur la pelouse de son bungalow, se refuse désormais à faire pousser ses légumes. Le contact vital avec le sol de la main qui plante et qui désherbe, le bonheur physiologique modeste et pourtant épanoui qui naît du don libéral de l’eau à le terre sèche, celui qui s’attache au guet de la pousse verte crevant le sable du semis, à la vrille du haricot qui monte décorer sa rame, tout cela s’éloigne de nous peut-être sans retour. Le plus comblant, le plus luxuriant des métiers bénévoles, où une vie s’attache à nourrir, à guérir, à protéger, à aérer d’autres vies, naguère encore distraction enrichissante du plus grand nombre, disparaît au moment même — et on serait tenté de dire dans la mesure où — l’adjectif culturel vient fleurir toutes les lèvres, sans parler des textes officiels.

 

Julien Gracq, Nœuds de vie, Corti, 2021, p. 45.

13/02/2021

Julien Gracq, Nœuds de vie

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(...)Le sentier herbeux qui se glisse le long de le Loire entre deux jardinets d’un côté, et de l’autre la rangée de frênes et de saules de la berge, ouvre entre fleuve et jardins une promenade couverte, un bout de monde à la fois scintillant et fleuri qui semble fait pour protéger et cacher dans chaque maison autant de bonheurs domestiques tapis entre rosiers et haricots. Dans le plaisir que j’ai éprouvé à me glisser pour la première fois le long de ce sentier humblement enchanté jouait quelque chose du déclic magique que le rêve assez souvent procure, mais aussi quelquefois lorsque, par une porte clandestine, par un passage caché, un lieu attirant et familier débouche soudain pour nous sur un autre, insoupçonné, et plus attirant encore. Comme si dans ce passage, un peu miraculeux à la quintessence, si soudain et si aisé, une capacité de profusion, d’excès dans le don se révélait à nous, qui nous laisse à la fois souriants d’aise et presque incrédules, comme lorsque dans le château enchanté des contes, la salle à manger où le chevaucheur épuisé trouve devant lui la table toute servie, se révèle n’être en fait que l’antichambre de la salle aux trésors.

 

Julien Gracq, Nœuds de vie, Corti, 2021, p. 21.

 

11/02/2021

Julien Gracq, Nœuds de vie

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La terreur des âges obscurs revient. C’est la terreur non plus des forces démoniaques, mais de l’État vampire, de la puissance politique à tout jamais déshumanisée « comme un œil de veau dans la nuit », des œillères sur les paupières, un gourdin à la main, une sébile de l’autre, sorte d’ogre obscène et terrifiant qui titube au milieu d’un immense troupeau d’hommes nus. — Nus comme ils ne l’ont jamais été en face de lui. Nus et seuls, car liés seulement par des liens  politiques : syndicats, partis — empêtrés dans des surgeons d’État qui prolifèrent. Et entre lesquels le choix qui leur est laissé finalement importe peu.

 

Julien Gracq, Nœuds de vie, Corti, 2021, p. 61.

10/02/2021

Julien Gracq, Nœuds de vie

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Pourquoi ne pas avouer que la poésie connaît aussi auprès de ses lecteurs les plus fervents ses fiascos — ces moments de parfaite atonie où elle glisse sans plus y mordre à la surface de l’esprit désensibilisé, où les vers les plus aimés viennent heurter à la porte de la mémoire sans que s’allume une étincelle, où le doigt, sans que s’éveille un fourmillement, touche le fil soudain inexplicablement déconnecté ? Pourquoi ne pas avouer que la poésie la plus enchanteresse, la plus certaine de son pouvoir, ne met en train ses amants... qu’une fois de temps en temps ?

 

Julien Gracq, Nœuds de vie, Corti, 2021, p. 96.

09/02/2021

Julien Gracq, Nœuds de vie

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Tout comme le récitatif mozartien (Don Juan par exemple) qui est l’introduction avouée d’un tissu conjonctif entre les vifs moments (les arias) marque dans l’opéra une tentative pour décaler deux niveaux de présence plus ou moins intime de la musique, le dialogue (apparu, semble-t-il, plus tard dans le roman que le récitatif dans le théâtre lyrique) a introduit dans la fiction le problème longtemps inédit du style parlé ! Mais, dans « style parlé », il y a d’abord « style » ; les dialogues de Flaubert n’ont rien de commun avec ceux de Stendhal, ni ceux de Morand, avec ceux de Giraudoux. Dans une œuvre d’art, il n’y a pas à proprement parler de parties, ni de modes d’expression distincts, parce que le tout les infuse et inhibe entièrement. Mais dans la parlerie décousue du lit, de la table et de la rue, il n’y a pas de parties, parce qu’il n’y a pas de tout.

 

Julien Gracq, Nœuds de vie, Corti, 2021, p. 160-161.