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12/12/2017

Jean Genet, L'Atelier d'Alberto Giacometti

                     Jean Genet, L'Atelier d'Alberto Giacometti, statue, gris

   Il sourit. Et toute la peau plissée de son visage se met à rire. D’une drôle de façon. Les yeux rient, bien sûr, mais le front aussi (toute sa personne a la couleur grise de son atelier). Par sympathie peut-être il a pris la couleur de la poussière. Ses dents rient — écartées et grises aussi — le vent passe à travers.

   Il regarde une de ses statues :

   lui : C’est plutôt biscornu, non ?

   Ce mot il le dit souvent. Lui aussi est assez biscornu. Il gratte sa tête grise, ébouriffée. C’est Annette qui a taillé ses cheveux. Il remonte son pantalon gris qui tombait sur ses souliers. Il riait il y a six secondes, mais il vient de toucher à une statue ébauchée : pendant une demi-minute il sera tout entier dans le passage de ses doigts à sa masse de terre. Je ne l’intéresse pas du tout.

 

Jean Genet, L’Atelier d’Alberto Giacometti, dans Œuvres complètes, v, Gallimard, 1979, p. 45.

21/10/2012

Aragon, Les Adieux et autres poèmes

 

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                                          Échardes

 

                                           I

 

Cesse donc de gémir. Rien de plus ridicule

Q'un homme qui gémit

Si ce n'est un homme qui pleure

 

                                  II

 

Je me promène

Avec un couteau d'ombre en moi

Je me promène avec

Un chat dans ma mémoire

Je me promène

Avec un pot de fleurs fanées

Je me promène

Avec un vêtement irréparable

Je me promène

Avec un grand trou dans mon cœur

 

                                    III

 

Crois moi

Rien ne fait si mal qu'on pense

 

                                      IV

 

Plus le poème est court

Plus il entre dans la chair

 

                                       V

 

Il faut chasser de la cité ce poète

Il n'y a pas dans la cité de place

Pour l'exemple de la douleur

 

                                       VI

 

Nous avons tout fait pour ceux qui étouffent

Tout fait pour ceux qui demandent de l'air

Construit sur la nuit des fenêtres

Ouvert partout des dispensaires

Épargnez-nous ce bruit de plaintes

 

                                       VII

 

Il n'y a jamais rien de si beau qu'un sourire

Et même avec un visage défiguré

N'as-tu pas souci d'être beau

 

Aragon, Les Adieux et autres poèmes, dans Œuvres poétiques complètes, II, édition publiée sous la direction d'Olivier Barbarant, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2007, p. 1129-1130.