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02/01/2017

Leonor Fini, Rogomelec

 

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Je savais qu'il ne fallait pas se laisser tenter. Qu'il faudrait savoir rester chez soi, éviter les voyages dans cette époque barbare, les affreuses bousculades, l'humiliation de ce que l'on appelle les "villégiatures".

« Le vain travail de voir divers pays », Maurice Scève l'avait écrit ; je me le répétais.

   Mais on m'avait parlé de ce lieu solitaire, de ce climat assoupissant. Imaginant un bien-être particulier, je suis donc parti rejoindre le navire.

   C'était le Port Saïd.

   D'autres navires hurlaient déjà très fort. Pour le Port Saïd, il y avait encore du temps ; au moins une heure. Passaient des chariots avec des ballots d'odorantes épices — safran peut-être, cannelle — une bonne odeur et de la poussière jaune or tout autour. Cette poussière voilait parfois ces groupes d'humains vociférants, tous habillés de mêmes couleurs, me semblait-il.

   Il n'y avait qu'un homme différent et peu recommandable. Mais à l'observer plus attentivement, je lui trouvai davantage l'aspect d'un assassiné que celui d'un assassin. Il se frayait un chemin pour rejoindre une jeune femme blonde qui parut surprise en l'apercevant et certainement ne le connaissait pas. Lui se baissa un peu et murmura quelque chose à l'oreille de la femme qui, contre le soleil, apparaissait d'une transparence fragile. Puis elle baissa le regard vers cette main ouverte, tendue à la hauteur de sa taille ; elle poussa un petit cri, mais le passage d'un chariot chargé de ballots qui sentaient le safran et la cannelle la fit disparaître à mes yeux.

   Je ne la voyais plus.

   La foule s'épaississait.

   Je m'apercevais que je suivais cet homme.

 

Leonor Fini, Rogomelec, éditions Stock, 1979, p. 9-11.

 

28/10/2016

Maurice Scève, Délie

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CCXXI

 

Sur le printemps que les aloses montent,

Ma Dame et moi sautons dans le bateau,

Où les Pêcheurs entre eux leurs prises comptent,

Et une en prend, qui, sentant l’air nouveau,

Tant se débat qu’enfin se sauve en l’eau,

Dont ma Maîtresse pleure et se tourmente.

— Cesse, lui dis-je, il faut que je lamente

L’heur du poisson que n’as su attraper,

Car il est hors de prison véhémente,

Où de tes mains ne peux onc échapper.

 

Maurice Scève, Délie, édition François Charpentier,

Poésie / Gallimard, 1984, p. 174.

20/03/2014

Maurice Scève, Délie

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                          CLXXXIII

 

Voy ce papier de tous costez noircy,

Du mortel dueil de mes justes querelles ;

Et, comme moy, en ses marges transy,

Craingnant les mains piteusement cruelles.

Voy, que douleurs en moy continuelles

Pour te servir croissent journellement,

Qui te debvroient, par pitié seulement,

A les avoir agreables constraindre,

Si le souffrir doibt supplir amplement,

Ou le merite oncques n'a peu attaindre.

 

Maurice Scève, Délie, dans Œuvres poétiques,

Librairie Garnier Frères, 1927, p. 67.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

01/10/2012

Maurice Scève, Délie

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L'ardent désir du haut bien désiré,

Qui aspirait à celle fin heureuse,

A de l'ardeur si grand feu attiré,

Que le corps vif est là poussière ombreuse ;

Et de ma vie, en ce point malheureuse,

Pour vouloir toute à son bien condescendre,

Et de mon être, ainsi réduit en cendre,

Ne m'est resté que ces deux signes-ci :

L'œil larmoyant pour piteuse te rendre,

La bouche ouverte à demander merci.

 

 

Sur le Printemps que les Aloses montent,

Ma Dame et moi sautons dans le bateau,

Où les pécheurs entre eux leur prise coptent,

Et une en prend, qui, sentant l'air nouveau,

Tant se débat qu'enfin se sauve en l'eau,

Dont ma Maîtresse et pleure et se tourmente.

« Cesse, lui dis-je, il faut que je lamente

L'heur du poisson que n'a su attraper,

Cat il est hors de prison véhémente,

Où de tes mains ne peux onc échapper. »

 

Maurice Scève, Délie, édition présentée, établie et

annotée par Françoise Charpentier, Poésie / Gallimard,1984, p. 97, 174.