13/06/2026
Joseph Brodsky, Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires

En développant Platon
I
Je voudrais vivre. Fortuitement dans une ville, où la rivière surgirait de dessus le pont, comme de la manche la main, et s’en irait au golfe en écartant les doigts, comme Chopin, sans montrer à quiconque le poing.
Qu’il y ait un opéra, et qu’un ténor vétéran y chante
consciencieusement le soir l’air de Mario ;
que le Tyran dans sa loge l’applaudisse, tandis que moin au parterre,
je soufflerai, les dents serrées de haine : « Le veau ».
Dans cette ville
il y aurait un club de voile et un club de football,
L’absence de fumée aux cheminées de brique des usines proclamerait la venue du dimanche
et je serais chahuté dans le bus en froissant fort un rouble dans ma main
J’associerais ma voix au grand rugissement
là où le pied relie ce qu’entreprend la tête
De toutes les lois édictées par Hammourabi les principales sont corner et penalty.
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans
ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,
édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,
2026, p. 193-194.
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10/05/2015
Walter Benjamin, Rastelli raconte, traduction Philippe Jaccottet

Le souhait
Un soir, pour la fin du sabbat, les juifs étaient réunis dans une misérable auberge d’un village de Hasidim. C’étaient des gens du coin, à l’exception d’un individu que personne ne connaissait, un homme en haillons, particulièrement misérable, accroupi dans l’ombre du poêle, tout au fond de la salle. On avait parlé à bâtons rompus. Soudain, quelqu’un demanda quel souhait chacun ferait, si on lui en accordait un. L’un voulait de l’argent, l’autre un gendre, le troisième un établi neuf, et ainsi de suite.
Quand chacun eut opiné, il ne resta plus que le mendiant du coin du poêle. Celui-ci n’obtempéra aux questionneurs que de mauvaise grâce et non sans hésiter :
— Je voudrais être un roi très puissant, régnant sur une vaste contrée, et qu’une nuit, comme je dormirais dans mon palais, l’ennemi franchit la frontière et qu’avant les premières lueurs de l’aube ses cavaliers eussent atteint mon château sans rencontrer de résistance et que, brutalement tiré de mon lit, sans même le temps de passer un vêtement, j’eusse dû prendre la fuite, en chaise, traqué jour et nuit sans relâche par monts et vaux, forêts et collines, jusqu’à trouver refuge ici même, sur un banc, dans un coin de votre auberge. Tel est mon souhait.
Les autres se regardaient, interloqués.
— Et qu’en aurais-tu de plus ? demanda quelqu’un.
— Une chemise, répondit le mendiant.
Walter Benjamin, Rastelli raconte, traduction Philippe Jaccottet, Points / Seuil, 1987, p. 92-93.
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