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20/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans ces ténèbres noires

               

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                 Sonnet

 

Qu’il est dommage que ton existence,

ce qu’elle est devenue pour moi, la mienne,

n’ait pu le devenir pour toi aussi.

… Combien de fois dans le vieux terrain vague

n’ai-je lancé dans le cosmos des câbles

mon sou de cuivre armorié, dans un

effort désespéré pour magnifier

l’instant de communication. Hélas

 

à celui qui ne sait à lui tout seul

remplacer l’univers, que reste-t-il

que de faire tourner le vieux cadran

comme un spirite fait tourner les tables,

jusqu’à ce qu’un fantôme fasse écho

aux derniers pleurs de l’appel dans la nuit.

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 30.

19/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans les ténèbres noires

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Nature morte

 

Choses et gens nous

entourent. Et les deux

déchirent l’œil.

Mieux vaut vivre dans le noir.

 

Je suis assis sur un banc

du parc et je suis des yeux

une famille qui passe.

La lumière me répugne.

 

C’est janvier. L’hiver,

selon le calendrier.

Quand le noir me répugnera,

alors je parlerai.

 

Voilà. Je suis prêt. Commencer.

Peu importe par où. Ouvrir

la bouche. Et peut-être me taire.

Mais mieux vaut que je parle.

 

De quoi ? Des jours, des nuits,

ou bien encore de rien.

Ou encore des choses.

Des choses et non des

 

gens. Ils mourront.

Tous. Je mourrai aussi.

Vaine entreprise.

Comme d’écrire au vent.

 

[…] Traduction Michel Aucouturier

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 94-95

 

18/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans les ténèbres

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— Que dis-tu, oiselle, sur ta branche brune

pas rassurée d ‘être une cible ?

que le monde, bien sûr, est ton infortune

mais que la vie est possible ?

 

— Du tout. Quand les gosses jouent à la fronde,

j’assume, fût-ce à quitte ou double.

C’est quand tu t’interroges sur le cours du monde

Que j’ai comme un trouble.

 

J’entends et je crains qu’une cage méchante,

pas dorée, non, te tente, oiselle.

Chante plutôt sur ta branche. C’est dur quand on chante

à tire-d’aile.

 

Tu te goures, mon vieux, et sur toute la ligne.

C’est l’éternité, ma nature.

Et l’inhumanité en est le premier signe :

Où tu perds figure.j’habite

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 392.

 

16/06/2026

Joseph Brodsky, Comme n flambeau dans ces ténèbres noires

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              Partie du discours

 

                             I

 

De nulle part, avec amour, martobre, le tant

honoré et non moins cher ma chérie, mais peu importe

qui, vu que les traits du visage, il est temps

de l’admettre, sont fluctuants, ces quatrains qui portent

un salut du fidèle, pas à vous - à qui donc ? -, de l’un

des cinq continents dont la matrice reste l’aventure ;

t’aimant plus que les anges et moi-même, me voici plus loin

de toi que ces deux autres genres de créatures ;

tard, dans la nuit, dans la vallée ronflante, tout en bas,

dans un bled engelé de congères jusqu’aux vitres,

me tortillant, la nuit, dans une paire de draps,

géographie réservée au milieu de ladite présente épître,

la tête sous l’oreiller je meugle « … mour… »

d’outre toutes les mers qui n’ont pour limite

et de tout le temps te cherchant jusqu’au jour

en miroir un peu dingue, je t’imite.

 

                        (traduction André Markowicz)

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 161.

15/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans les ténèbres

                          joseph brodsky, comme un flambeau

         Partie du discours

 

                  XIII

 

Pas précisément la folie, mais l’été fatigue.

Chercher sa chemise dans l’armoire, jour de perte pure.

Vivement l’hiver peut-être, que son poids prodigue

Recouvre les villes, les gens — surtout la verdure.

Je vais m’étendre tout habillé dans le lit, je vais lire

à dieu sait quelle page à dieu sait quel livre,

tant que les restes d’années comme un chien qui se vire

de chez l’aveugle ne rentent dans les clous. Vivre libre

c’est ne plus penser à comment le tyran s’appelle,

c’est le vin de Chiraz plus mauvais que ta propre salive,

et bien que semblable à la corne de bélier, ta cervelle

tente encore de saler son iris, mais plus rien n’arrive.

 

[traduction André Markowicz]

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 169.

14/06/2026

Joseph Bodsky, Comme un flambeau dans ces ténèbres noires

joseph brodsky, comme un flambeau, florence

Décembre à Florence

 

                  I

Les portes inspirent l’air et soufflent la vapeur ; mais

toi tu ne reviendras pas ici où deux par deux

cheminent au-dessus de l’Arno sableux,

quadrupèdes d’un nouveau genre Les portes

luttent, sur la chaussée sortent des bêtes.

Quelque chose, c’est vrai rappellent la forêt

dans l’atmosphère de cette ville. C’est une belle ville

où, à l’âge qu’on sait, on cesse simplement de regarder

en remontant le col de sa veste.

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 185.

13/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires

joseph brodsky, comme un flambeau, souhait

En développant Platon

 

               I

 

Je voudrais vivre. Fortuitement dans une ville, où la rivière surgirait de dessus le pont, comme de la manche la main, et s’en irait au golfe en écartant les doigts, comme Chopin, sans montrer à quiconque le poing.

 

Qu’il y ait un opéra, et qu’un ténor vétéran y chante

consciencieusement le soir l’air de Mario ;

         que le Tyran dans sa loge l’applaudisse, tandis que moin au parterre,

je soufflerai, les dents serrées de haine : « Le veau ».

 

Dans cette ville

il y aurait un club de voile et un club de football,

L’absence de fumée aux cheminées de brique des usines proclamerait la venue du dimanche

et je serais chahuté dans le bus en froissant fort un rouble dans  ma main

 

J’associerais ma voix au grand rugissement

là où le pied relie ce qu’entreprend la tête

 

De toutes les lois édictées par Hammourabi les principales sont corner et penalty.

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 193-194.

 

 

24/01/2020

Joseph Brodsky, Poèmes, 1961-1987

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Sur la mort de T. S. Eliot

 

                         I

 Il est mot au début de l’année, en janvier.

Sous les lampes dehors le gel faisait le guet.
La nature n’eut pas le temps de lui montrer

de son corps de ballet la pompe souveraine.

Les vitres sous la neige devenaient plus petites.

Sous les lampes guettait le héraut des gelées.

Les flaques se figeaient en glace aux carrefours.

Sur sa porte il riva la chaîne des ans morts.

 

Les muses ne sont pas menacées de ruine,

de jours elles sont riches. Encore qu’orpheline,

la poésie est le lieu consacré où voisinent

les recommencements de la fuite des jours.

Nageant dans la prunelle ou courant dans les veines,

elle a pour seule amie la nymphe éolienne,

tel Narcisse amoureux. Mais elle est moins lointaine

dans le calendrier des rimes de nos jours.

[...]

 

Joseph Brodsky, Poèmes 1961-1987, Gallimard, 1987, p. 65.