23/03/2022
Emmanuel Hocquard, Une Grammaire de Tanger
Des espaces qui ne communiquent pas
Un jour, enfant, au cours d’une promenade estivale dans la campagne en fin d’après-midi, j’ai vu des coquelicots en bordure d’un champ, au bout d’une petite route, quelque part entre la villa Harris et le cap Malabata.
Rn dépit de sa banalité, l’impression que m’a laissée cette vision est l’une des plus fortes qu’il m’ait jamais été donné d’éprouver. Chauqe fois que je vois des coquelicots, c’est cette image qui revient et me fait battre le cœur.
Coquelicot ; onomatopée du cri du coq (coquerico, cocorico). Petit pavot sauvage à fleur d’un rouge vif, ainsi nommé par référence à la couleur de la crête du coq ;
L’émotion (la sensation, aurait dit Matisse). Coquelicots contiennent été et quelque part.
{...]
Emmanuel Hocquard, Une Grammaire de Tanger, P.O.L, 2022, p. 93.
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09/01/2022
Léon-Paul Fargue, Espaces
Gammes
Voix dans la chambre à côté
Derniers doigts de la musique
Longue et bleue comme une route
Saurez-vous y dépister
L’immense larme qui sonne
À l’évent de ma cachette
Et que j’attends chaque soir ?
Un petit point s’il vous plaît
Sur ma page de douleur.
La ville ouvre ses compas,
Ses couleurs, ses tire-lignes.
Sur les grèves étrangères
L’homme à l’encre sympathique
Contemple avec méfiance
Les signes de son bonheur.
Hachures de chairs qui dansent
Aux confins de la rumeur,
Cette allure verticale,
Ce saut interrogateur
Dans les rues qui se démaillent
Piétinées par les troupeaux
Que faisande le menteur,
Esprits voleurs de chapeaux,
Fantômes de caravanes,
De fatagins, de marmoses,
De réincarnés précoces,
De transfuges de la mort,
Transmissions sans ressorts
Dans les pièges osmotiques,
Dans la bouche des boutiques,
Dans la bouche de l’amour...
(...)
Léon-Paul Fargue, Espaces, Gallimard,
1929, p. 13-14.
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17/12/2020
Léon-Paul Fargue, Espaces
CHANSON DU PLUS LÉGER QUE LA MORT
À toute vitesse par assises chaudes
Qui se cristallisent dans la hauteur
Nous coupons la fête ! Ce n'est pas Montmartre !
Ce n'est pas en bas
Quand le canon tonne !
Ce n'est pas la guerre
Aux parcs mugissants !
Nous sommes les hommes sans murailles !
Nous montons en chœur dans la musique !
Chacun a sa baraque
Les dieux font la parade
Petits dieux qui racolent
Le feu qui dans l'espace
Mêle les vérités !
Par ici la mystique
Ici la vraie la seule
Le sanhédrin spirite
Le polypier des schismes
La scissiparité
Du concile de Trente
Le pet des manitous
Le pas des cannibales
Les massacres d'idoles
La sang de Coligny !
Par ici les beaux-arts
Le basalte de Bach
Le bûcher de Wagner
Rembrandt et Michel-Ange
La foudre faite chair !
Par ici les penseurs
Les bouteilles des doctrines
Les aludels des systèmes
Les flacons des hypothèses
Les spirochètes d'idées
Qui vont à toute vitesse
Sur l'ardente glace, assez !
Léon-Paul Fargue, Espaces,
Gallimard, 1929, p. 199-200.
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29/12/2018
Léon-Paul Frague, Espaces
Nuées
À Catherine Pozzi
Non, rien, ce n’était pas lui,
C’est bon, je ne suis pas sourd.
Il ne vient pas tous les jours
Il n’a pas toutes ses nuits
Dans le dortoir éternel
Où se cherchent les amis
Sous la grande lueur sage.
La vertu qui fait sa route,
Où se perchent les visages
Des témoins de sa jeunesse,
Tourne ses pépins couchés
Dans le rond de la paresse.
La bête sort du pertuis,
L’homme caché dans l’étui
Se souvient de la tendresse,
Cette avance douce et fraîche,
Ce faufilement perché
Qui tinte dans le chéneau
Sur la vitre et sur le mur
Et retentit dans la cour
Comme une réplique obscure,
Ni l’erreur d’une souris
Ni la gratte d’un oiseau
Ne feraient cette écriture,
Ni la main du bien aimé…
Non, c’est le filet rêveur
Qu’ils jettent sans espérance
Sur la chauffe de la boule
Sur le vieux tombeau qui roule
Sur les hommes qui sécrètent
Dans leur sablier de chair
À travers le temps qui trame
Et qui ferme ses yeux bleus
Sur le métier de la ville.
(…)
Léon-Paul Fargue, Espaces, Gallimard,
1929, p. 115-116.
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03/04/2017
Léon-Paul Fargue, Espaces
Les souvenirs, (…) les souvenirs de l’enfance houlaient, se bousculaient pour me regarder, se posaient net et sans bruit comme des insectes, ou passaient par mes yeux, tout faits, d’un seul coup de balancier sur les placards, ou lentement comme une décalcomanie, parfois pathétiques et tachés sourdement, comme l’empreinte sacrée dans le mouchoir, avec des battements de trapèze de ciels mouvants où s’infiltraient délicieusement en moi comme une liqueur qui porte aux larmes. Je voyais le visage de mon père et de ma mère, la bonne figure de la mère Jeanne, des chambres et des chemins de fer, des maisons coupées comme des cartes, la marmite à Papin, des revenants de fiacres et de lumières le long de l’eau, des feux de bois couvés de veillées, des maladies et des chaussons aux pommes. Là-dedans miroitait la maison Deyrolle, rue de la monnaie, berceau d eleur famille, avec une pleine vitrine de Morphe Élénor, son artillerie de microscopes et l’odeur de mort préparée.
Léon-Paul Fargue, Espaces, Gallimard, 1929, p. 146-147.
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