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29/12/2018

Léon-Paul Frague, Espaces

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Nuées

              À Catherine Pozzi

 

Non, rien, ce n’était pas lui,

C’est bon, je ne suis pas sourd.

Il ne vient pas tous les jours

Il n’a pas toutes ses nuits

Dans le dortoir éternel

Où se cherchent les amis

Sous la grande lueur sage.

La vertu qui fait sa route,

Où se perchent les visages

Des témoins de sa jeunesse,

Tourne ses pépins couchés

Dans le rond de la paresse.

La bête sort du pertuis,

L’homme caché dans l’étui

Se souvient de la tendresse,

Cette avance douce et fraîche,

Ce faufilement perché

Qui tinte dans le chéneau

Sur la vitre et sur le mur

Et retentit dans la cour

Comme une réplique obscure,

Ni l’erreur d’une souris

Ni la gratte d’un oiseau

Ne feraient cette écriture,

Ni la main du bien aimé…

Non, c’est le filet rêveur

Qu’ils jettent sans espérance

Sur la chauffe de la boule

Sur le vieux tombeau qui roule

Sur les hommes qui sécrètent

Dans leur sablier de chair

À travers le temps qui trame

Et qui ferme ses yeux bleus

Sur le métier de la ville.

(…)

 

Léon-Paul Fargue, Espaces, Gallimard,

1929, p. 115-116.

03/04/2017

Léon-Paul Fargue, Espaces

 

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   Les souvenirs, (…) les souvenirs de l’enfance houlaient, se bousculaient pour me regarder, se posaient net et sans bruit comme des insectes, ou passaient par mes yeux, tout faits, d’un seul coup de balancier sur les placards, ou lentement comme une décalcomanie, parfois pathétiques et tachés sourdement, comme l’empreinte sacrée dans le mouchoir, avec des battements de trapèze de ciels mouvants où s’infiltraient délicieusement en moi comme une liqueur qui porte aux larmes. Je voyais le visage de mon père et de ma mère, la bonne figure de la mère Jeanne, des chambres et des chemins de fer, des maisons coupées comme des cartes, la marmite à Papin, des revenants de fiacres et de lumières le long de l’eau, des feux de bois couvés de veillées, des maladies et des chaussons aux pommes. Là-dedans miroitait la maison Deyrolle, rue de la monnaie, berceau d eleur famille, avec une pleine vitrine de Morphe Élénor, son artillerie de microscopes et l’odeur de mort préparée.

 

Léon-Paul Fargue, Espaces, Gallimard, 1929, p. 146-147.