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20/05/2020

Des Pays Habitables, une nouvelle revue

Pays habitables, printemps 2020, "Naïveté Utopie exubérance"

Pour oublier un moment les temps mauvais que nous traversons, on se réjouit de la naissance d’une nouvelle revue papier, semestrielle. À son origine, Joël Cornuault, poète (Tes prairies tant et plus, 2019), traducteur notamment des américains Kenneth Rexroth, H. D. Thoreau, de l’anglais William Gilpin, essayiste (Élisée Reclus, André Breton, histoire du paysage), éditeur d’Élisée Reclus, est aussi libraire, et c’est la librairie La Brèche, à Vichy, qui édite Des PAYS HABITABLES — ces pays habitables que sont les livres...

Des PAYS HABITABLES se caractérise d’abord par la variété de son contenu ; proses et poèmes ne privilégient pas que notre époque, choisis de Bernard Palissy à Cécile Even, et divers éléments s’ajoutent aux textes. Un vers (« Un jour nous avons dit adieu au malheur ») de Jean Malrieu (1915-1976), poète aujourd’hui trop méconnu1, occupe une page ; dans un cadre, un extrait de Roméo et Juliette retient la tirade de Mercutio autour de la Reine Mab : pour Roméo ce sont des « riens », en effet, répond son ami, « je parle de rêves, ces enfants d’un cerveau en délire que peut seule engendrer l’hallucination », et l’on rapprochera cet extrait des deux collages (signés L’Ève cosmique), qui rappellent l’onirisme de Max Ernst, et de quatre dessins de Gabrielle Cornuault dans lesquels chaque fois apparaît un étrange poisson ; enfin, une image d’Épinal, "Le Monde renversé", est placée à la fin d’un texte de Malcom de Chazal — qui fut apprécié des surréalistes, et le lecteur n’est pas étonné de lire en quatrième de couverture un fragment du tract publicitaire d’André Breton pour l’ouverture de la galerie d’art baptisée Gradiva, « Aux confins de l’utopie et de la vérité, c’est-à-dire en pleine vie... », qui pourrait être ce qui guide la revue.

Le premier ensemble s’ouvre avec le fac-similé d’une lettre et en réunit cinq d’une jeune femme datées de 1845, la dernière de 1846  ; journaliste aux États-Unis, elle écrit à l’homme avec qui elle souhaiterait vivre ; dans une écriture sans aspérités, les lettres répètent le besoin d’un amour absolu et d’une complicité intellectuelle, ce que ne recherchait pas du tout son ami qui rompit sans répondre, d’où cette plainte finale : « J’ignore ce que vous aviez, ou avez, à l’esprit. Comme tout cela est anormal ! Tant d’ignorance et d’obscurité succédant à une si étroite communication (...) ». L’amour et l’amitié sont au cœur d’un court texte méconnu d’Élisée Reclus, publié en 1895, "La cité du bon accord" ; selon lui, les mouvements vers autrui s’expriment rarement faute de circonstances favorables, l’enthousiasme commun au cours d’un concert ou d’une réunion ne débouche sur rien, chacun partant de son côté ensuite ; or, affirme-t-il, « un travail commun, abordé passionnément, révèle ou suscite l’amitié entre les compagnons de labeur ». Aussi rêve-t-il d’une société où rien ne s’opposerait à l’expression et au développement de l’amitié — société transparente dans laquelle les amis possibles ne seraient plus des « amis inconnus »2. Rêvons avec lui...Il est encore, d’une manière bien différente, question d’amour dans le poème de Cécile Even, "Exaltation". Il débute par le trouble du corps, ce qui défait son unité et « désassemble » aussi les mots ; toutes les fonctions se transforment, le temps et l’espace ne sont plus perçus dans l’équilibre, mais cette « dépossession » est vécue comme une « liberté », parce qu’elle naît de « L’acte d’amour ».

En 1925, André Breton rendait hommage à Saint-Pol-Roux (1861-1940), voyant en lui un précurseur du mouvement moderne ; dans une brève et dense présentation ("Saint-Pol-Roux fils prodigue de l’avenir"), le poète Laurent Albarracin montre en quoi il l’est : par le caractère à la fois « idéaliste et matérialiste » de l’œuvre et donc de « l’intérêt de sa pensée poétique de n’être pas réductible à un antagonisme insoluble ».  Il y a le rêve d’un « poème total » dont, pour Saint-Pol-Roux, « les êtres et les choses sont les mots liminaires. On lit quelque chose de cette tentative dans les deux proses retenues, "L’œil goinfre" et "Madame la vie" : dans ce second texte, le spirituel (les livres) est présent dans la nature (le concret) : « Veux-tu savourer une pastorale ? penche-toi sur ce bercail. Une idylle ? prends ce hameau. Un madrigal ? choisis cette margelle où tel joli doit rencontrer telle jolie. [etc] ».

Comme ceux de son frère Wilhelm, les travaux d’Alexander von Humboldt (1769-1859) ont été importants dans l’histoire des sciences. Dans l’extrait donné ici des Travaux de la nature, il met en relation le vocabulaire d’une population avec l’espace dans lequel elle vit, avant de rendre compte d’observations à propos de la forêt amazonienne, des prédateurs comme le jaguar, des tribus considérées comme « sauvages » par les missionnaires parce qu’elles veulent « vivre dans l’indépendance ». Attentif à la vie foisonnante, l’explorateur géographe relève la variété des bruits de la nuit (singes, pécaris, cougars, tigres, oiseaux, etc.) et constate que « tout annonce un monde de forces organiques en activité ». On lit dans des extraits de Neige d’avril (à paraître) quelques poèmes de Julien Bosc, autre observateur attentif de la vie animale, ici des oiseaux, de l’hiver au printemps. Les oies sauvages passent et volent vers le Sud, ensuite pic-épeiche, mésanges variées, merle viennent se nourrir dans le petit jardin ; lui, derrière la fenêtre, laisse venir « la rêverie ou / disons / les léthargies fantômes », imagine des violences entre les mésanges (« façon mienne     d’envisager toujours le pire ») ou peut « se réjouir un moment » devant la beauté du plumage des rouges-gorges.

La lecture de la revue n’est pas achevée... Bernard Palissy propose la construction d’une forteresse en s’inspirant de l’habitat du pourpre, dans "L’ère cosmique" Malcolm de Chazal précise comment l’homme peut « sortir de lui-même » et ainsi connaître « l’ouverture » sur l’univers, Anne-Marie Beeckman emmène le lecteur dans "Le voyage de l’amibe" et dans quelques-unes de ses lectures...

On peut s’abonner pour 4 numéros, c’est-à-dire 2 ans : 45 €, lalibrairielabrechevichy@gmail.com ou www.pierre-mainard-editions.com

Des Pays habitables, printemps 2020, "Naïveté Utopie exubérance", éditions La Librairie La Brèche (Vichy), 84 p., 13 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 


1 Son œuvre poétique a été rassemblée par Le Cherche Midi en 2004, Libre comme une maison en flammes et a suivi en 2007 une étude de Pierre Dhainaut, Jean Malrieu aux éditions des Vanneaux.
2 On pense aux poèmes de Supervielle réunis dans Les Amis inconnus (1934).


 

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